Essor d'une idéologie de droite offensive
Derrière les affaires Dittli, la fracture entre le PLR et les riches

Les affaires ont mis en avant de gros contribuables en rupture avec une certaine idée de l'Etat et avec le PLR institutionnel. Ce discours de droite offensive et anti-fiscale nous vient des Etats-Unis et exerce un forcing dangereux sur les institutions.
Derrière l’arbre Dittli se cache la forêt, celle des grandes fortunes en rupture avec une certaine idée de l’Etat.
Photo: KEYSTONE

En bref

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  • L’affaire Valérie Dittli révèle, au-delà de son cas personnel, une fracture croissante entre le PLR institutionnel et une droite économique plus offensive, portée par de gros contribuables vaudois qui jugent le parti trop lent et trop timide sur la fiscalité.
  • En défendant leurs revendications, notamment sur les taxations 2022 et la «flat tax», la ministre s’est heurtée au Conseil d’Etat et à son administration, jusqu’à provoquer une rupture de confiance, perdre le Département des finances et faire l’objet de plusieurs procédures.
  • A l’approche de la votation sur la baisse d’impôts de 12% et des élections cantonales, cette bataille illustre plus largement la montée d’un courant libéral, voire ultralibéral, qui conteste davantage les compromis et les règles du jeu institutionnel traditionnels.
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Myret ZakiJournaliste Blick

L’affaire Dittli raconte une plus grande histoire: celle d’une fracture entre les grandes fortunes et le parti libéral-radical (PLR) institutionnel. Valérie Dittli a, depuis son élection en 2022, incarné une alternative, voire un exutoire au ras-le-bol des gros contribuables.

En effet, derrière l’arbre Dittli se cache la forêt. Celle des grandes fortunes en rupture avec une certaine idée de l’Etat, sa vision fiscale et ses réglementations. Une droite offensive, gonflée à bloc par le tsunami Trump et Musk, qui se montre impatiente avec les lenteurs du temps politique de la Vieille Europe, et avec le respect du jeu institutionnel traditionnel.

Le PLR n'en ferait pas assez

Dans ce canton de Vaud à l’imposition élevée, les riches en ont particulièrement ras-le-bol de la fiscalité, et ils le disent. Même ceux qui bénéficient d’un bouclier fiscal, et qui ont encaissé 200 millions de trop pendant 11 ans sous l’ère Broulis, ont très mal supporté les hausses temporaires et excessives de 2022. Idem pour ceux au bénéfice de structures complexes, qui ont des arrangements à la carte. Tous aimeraient voir baisser l’impôt sur le revenu et sur la fortune, autant qu’en Suisse alémanique, et voir les décisions aller plus vite. 

Face à leur impatience, même leur parti de coeur, le PLR, ne parvient plus à les satisfaire. Cette fracture idéologique est visible au Parlement fédéral, où ce n’est plus le PLR mais l’UDC qui capte désormais le plus grand nombre de mandats liés aux lobbies économiques, financiers et immobiliers.

C’est à travers cette grille que doit se lire la saga Dittli. La Zougoise d’origine, perçue comme libérale aux standards alémaniques du terme, située à la droite du parti du Centre, rattachée au groupe parlementaire UDC, a offert l’oreille la plus attentive aux besoins de ces gros contribuables. Jusqu’à vouloir passer en force contre le Conseil d’Etat, et aboutir à la rupture de confiance avec ses collègues. 

Une série de déceptions

Tout s’est accéléré fin 2024. Le Conseil d’Etat déçoit les gros contribuables une première fois en rejetant l’initiative 12% qui allait baisser l’impôt sur le revenu et sur la fortune. 

Puis, le Grand Conseil introduit la fameuse «clause guillotine», qui dit que le bouclier fiscal dans sa version «light» à la façon Broulis, enfin légalisée depuis fin 2024, n'allait s’appliquer que si l'initiative des 12% était refusée le 27 septembre 2026. Les PLR, qui sont 50 sur 150 députés, ne parviennent pas à renverser le vote. Autant de déceptions pour les riches du canton. Puis vient le coup de grâce, quand ces derniers découvrent la hausse de leurs taxations 2022, cadeau de départ empoisonné du PLR Pascal Broulis, qui devient leur bête noire. Ils contestent avec virulence ces taxations et demandent leur annulation. La ministre PLR Christelle Luisier se montre à l’écoute, mais répond que ce problème sera réglé par la voie législative. Déception à nouveau. 

«Nous sommes allés les voir tous. Nous leur avons parlé. Ils n’ont pas écouté. Ils étaient lents. Alors on est allés voir la petite», nous confie l’un des gros contribuables. La «petite», c’est Valérie Dittli. Plus réactive, la jeune ministre est soupçonnée d’avoir voulu court-circuiter le collège, se fâchant avec ceux qui entravaient son action. 

Le forcing qui finit dans le mur

Tout finit par être détaillé dans le rapport parlementaire de janvier 2026. Valérie Dittli demande en juin 2024 l’annulation de taxations 2022 déjà entrées en force. Depuis 2023, elle persiste dans sa volonté d’obtenir un changement de pratique, alors que son administration lui a indiqué que cela requiert une modification de la loi. Ces faits ont conduit à l’ouverture, en octobre 2025, d’une instruction pénale pour abus d’autorité, toujours en cours.

En 2024 aussi, l’administration de Valérie Dittli se penche sur une possible réforme du barème de la fortune («flat tax»), qui aurait rendu Vaud plus attractif pour les riches, avec un impôt plus bas sur la fortune. Mais le gouvernement décide en juillet 2024 d’ajourner cette réflexion à 2027. Là aussi, l’obstacle entraîne le forcing. Valérie Dittli poursuit malgré tout la discussion sur la flat tax avec des représentants des milieux économiques jusqu’en août, se faisant épingler pour ces agissements.

Sous cette lumière, le Département des finances de Valérie Dittli apparaît comme le «ventre mou» face aux groupes d’intérêts qui ont défié le pouvoir du gouvernement. Dans ce contexte, l’élue du Centre reçoit le soutien indéfectible de personnalités de droite comme Bernard Nicod, Philippe Nantermod, Mauro Poggia, Raymond Loretan, Jürg Stäubli ou Ruben Ramchurn, pour ne citer que ceux qui ont pris publiquement la parole. Derrière les éloges, qui surprennent par leur tonalité inhabituellement féministe et jeuniste, une réalité: celle de la défense terre à terre de gros intérêts économiques contre un PLR trop gouvernemental. En parallèle, le lobbying des milieux économiques bat son plein en faveur des 12% et contre la «clause guillotine», vivement critiquée. 

Une campagne agressive

Tout cela révèle l’éloignement entre le PLR et le camp libéral / ultra-libéral. Ce camp s’est senti plus d’affinités avec une Valérie Dittli incarnant cette nouvelle droite offensive, et n’a cessé de le dire. Dans «Le Temps» du 7 février 2025, Bernard Nicod s’en est pris à Christelle Luisier, symbole de cette droite qui dit (parfois) non, et sur laquelle on ne peut pas toujours compter: «Elle nous a menés en bateau, induits en erreur et trahis sur la fiscalité». Il a jugé le Conseil d'Etat «inefficace».

Quant à Valérie Dittli, il l’a montée aux nues: «c’est la seule qui est bien. Elle se bat, mais ils lui en veulent tous, car elle n’est même pas vaudoise, même pas PLR, elle est plus jeune et plus intelligente.» Le terme «elle se bat» est ici révélateur, car il signifie «elle se bat pour nous». Le 5 mars 2025 dans «24 Heures», Bernard Nicod alerte sur l'exode fiscal dans le canton de Vaud, «qui pourrait priver le Canton de quelque 300 millions de recettes fiscales». Le 26 mars 2025, le promoteur de 88 ans adresse un «Honte à vous» au PLR Vaud qui a pris ses distances avec Valérie Dittli. En parallèle, la pré-campagne des milieux immobiliers et patronaux pour la baisse de 12% de l’impôt cantonal était déjà bien engagée. 

A la liste des supporters de Valérie Dittli s’ajoute Philipp Bregy, président du Centre suisse depuis 1 an, situé lui aussi à la droite du parti, qui la verrait bien à Berne. Sur Vaud, elle a perdu le soutien de son parti, du PLR, de l’UDC, du Conseil d’Etat et du Grand Conseil, mais il lui reste un allié: le libéral Philippe Gex, 68 ans, ex-syndic d’Yvorne (VD), comme l’a révélé le 16 août le «Matin Dimanche». Philippe Gex, qui avait échoué à entrer au Conseil national sous la bannière des Libéraux Vaud en 2011, est un promoteur affiché de l’initiative 12%. 


Coût énorme en termes d'ingouvernabilité

Valérie Dittli, officiellement alignée sur le «non» de son parti et du Conseil d’Etat, a déclaré en juillet que «cette initiative ne bénéficierait en tout cas pas à la classe moyenne». Et pourtant, il devient évident qu’elle pourrait retourner sa veste et faire campagne pour l’initiative avec son supporter. Soit au nom du Centre, si elle était investie ce 2 septembre, soit en tant qu’indépendante, si l’AG du Centre la rejette. 

On sait à présent ce qu’ont coûté à Valérie Dittli ses démarches en faveur des gros contribuables: de très vives tensions à l’Etat, une atmosphère hautement conflictuelle, un travail constamment perturbé, plusieurs rapports accablants, la perte du Département des finances, transféré le 21 mars 2025 à Christelle Luisier, et au final à la rupture de confiance. Mais aussi deux plaintes pénales dirigées contre elle, et une troisième qui concerne le bouclier fiscal mais qui inclut une investigation sur les tentatives d’annulation des taxations. 

Les pressions de cette droite plus agressive s’exercent aussi à Berne. Dans la Suisse fédérale, la ministre PLR Karin Keller-Sutter a dû expérimenter depuis 2025 le refus obstiné de Sergio Ermotti, CEO d’UBS, de se plier à la réglementation souhaitée par le Conseil fédéral, la Finma et la BNS. Ce dernier a convoqué un lexique jusqu’ici inconnu en Suisse, qualifiant de «propagande», de «provocation», et de «mesures extrêmes» les réglementations. La ministre issue du parti de l’économie s’est alors retrouvée en porte-à-faux avec la plus grande banque suisse, que même le PLR ne parvient plus à contenter. Tout comme elle s’est trouvée en porte-à-faux l’an dernier avec un Donald Trump à l’idéologie de potentat milliardaire, ne parvenant pas à parler son langage ni à s’adapter à ses stratégies extrêmes. Un symbole, s’il en est, de la manière dont le PLR a été dépassé par cette nouvelle droite économique qui tolère mal l’Etat de droit. 

Faux clichés contre la Suisse romande

En Suisse, cette idéologie se diffuse dans les milieux d’affaires. Dans les colonnes de Blick, le président d’Aevis Victoria et propriétaire de l’Agefi, Antoine Hubert, a récemment dépeint une Suisse romande qui «ressemble à la France», où se multiplient «l’étatisme, l’assistanat et les demandes de subventions», contrairement à la Suisse alémanique où se concentreraient les investisseurs et la création de valeur. 

Cette vision «cliché» contredit les faits: la croissance de la Suisse romande a nettement dépassé la croissance suisse ces 20 dernières années, et celle de l’emploi romand a surpassé la moyenne suisse. Le poids de la Suisse romande dans l'économie nationale est même passé de 23,3% à 24,3% sur la période. Sur Vaud, la croissance a été encore plus spectaculaire, avec un PIB qui a largement battu la moyenne suisse. Preuve en est que cette idéologie repose sur des clichés.

Dans le canton de Vaud, un candidat UDC, Jean-François Thuillard, sera en lice pour le Conseil d’Etat l’an prochain. Ce dernier, soutenu par l’Alliance vaudoise (PLR, Centre, UDC) sera le véritable concurrent de Valérie Dittli. En tant qu’UDC, il recueille naturellement les faveurs des gros contribuables. «Nous sommes conscients que 20% des contribuables paient 70% des impôts, il faut donc en prendre soin», a-t-il déclaré à Blick

L’avantage de Jean-François Thuillard est qu’il se présente vierge de toute affaire, contrairement à la ministre sortante. Reste qu’au final, le véritable obstacle pour les candidats de la droite libérale, ce seront les déficits du canton de Vaud. Ils dissuaderont peut-être déjà les Vaudois de dire oui à l’initiative des 12% ce 27 septembre.

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