Un pari fou sous influence alémanique
Le président du Centre protège-t-il Valérie Dittli pour la propulser à Berne?

Valérie Dittli bénéficierait d'un soutien, pour l'heure non officiel, du président du Centre Suisse Philipp Bregy, qui vise à gagner des sièges au Conseil national. Cela explique que le parti cherche à contrôler la communication des sections romandes. Même s'il dément.
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Philipp Bregy, président du Centre, verrait bien un ticket Chappuis-Dittli au National, mais reste encore discret à ce sujet.
Photo: KEYSTONE
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Myret ZakiJournaliste Blick

Un vent alémanique souffle sur l'affaire Dittli. Et par extension, sur le Centre Vaud, et sur différentes sections romandes du Centre. D'après nos informations, le Centre Suisse viserait une stratégie nationale offensive visant à gagner des sièges, qui pourrait favoriser Valérie Dittli, en lui offrant un ticket pour Berne.

Un scénario qui circule, et qu'a évoqué Blick ce printemps, est que la conseillère d'Etat décriée pourrait viser le Conseil national malgré toutes les résistances. Il semble désormais plausible qu'elle y soit même encouragée par le parti national.

Influence discrète mais réelle

Arrivé il y a un an, le nouveau président du Centre Suisse, le Haut-Valaisan Philipp Mathias Bregy, aurait contribué à ce renversement de vapeur. L'avocat de Brigue, par ailleurs conseiller national depuis 2019, nourrirait l'ambition de conquérir un deuxième siège au National pour le canton de Vaud, et testerait dans ce contexte l'idée d'une candidature Dittli aux côtés de la conseillère nationale Isabelle Chappuis. D'après nos sources, il verrait d'un bon oeil un double ticket Chappuis-Dittli malgré les risques évidents qu'une telle stratégie représente pour le parti.

Contacté, Philipp Bregy n'était pas joignable. Le Centre Suisse communique: La nomination des candidats au Conseil national et au Conseil des Etats relève exclusivement de la compétence des sections cantonales. Le Centre Suisse ne se mêle pas de la sélection des candidates et candidats».

Pour rappel, le Centre Suisse et le Centre Vaud n'ont pas retiré leur soutien à la conseillère d'Etat suite au rapport Meylan, contrairement au Conseil d'Etat, au Grand Conseil, au PLR et à l'UDC, qui ont tous pris leurs distances. Initialement, les conclusions accablantes du rapport auraient porté un coup sérieux aux projets de Philipp Bregy. A ce moment-là, la position proclamée était que le parti national ne s'en mêlait pas. 

Le PLR lui aussi mal pris

Toutefois, une brèche providentielle semble s'être ouverte: les problèmes d'image qui entachaient le parti du Centre suite aux affaires Dittli semblent soudain relativisés par le scandale encore plus grand du bouclier fiscal qui touche le PLR et l'ancien conseiller d'Etat Pascal Broulis. De quoi relativiser les nombreuses casseroles accumulées par la ministre centriste, ou du moins ôter des arguments au PLR, qui rejetait tout idée d'alliance future avec elle. 

Un nouveau narratif circule déjà chez les soutiens de Valérie Dittli pour redorer son blason, quitte à prendre quelques gros raccourcis: la seule erreur de la conseillère d’Etat aurait, finalement, été qu'elle a «eu le courage de donner un coup de pied dans la fourmilière», de «soulever le tapis», en «posant des questions gênantes sur le bouclier fiscal». 

La réalité est différente. Sous Pascal Broulis, l'administration fiscale vaudoise avait déjà entrepris de corriger l'application trop généreuse du bouclier fiscal, en corrigeant à la hausse les taxations dès 2022. Arrivée au département des Finances, Valérie Dittli a contesté ce durcissement et cherché s'il était possible de faire annuler les taxations entrées en force, en vue de continuer à favoriser les gros contribuables. Sa directrice de la fiscalité, Marinette Kellenberger, s'y est opposée. Le conflit entre les deux femmes est devenu l'un des principaux éléments de la crise qui a conduit au rapport Meylan. 

Décalage culturel outre-Sarine

Aujourd'hui, ces agissements, ainsi que les mandats douteux que Valérie Dittli a attribués à l'ancien président de la Commission foncière rurale, ou son management autoritaire et l'instruction pénale ouverte contre elle pour abus d'autorité, sont des éléments que le Centre Suisse serait bien tenté de reléguer au rang de bisbilles vaudoises, sans commune mesure avec l'objectif de conquérir plus de sièges à Berne. Pour certains observateurs du côté vaudois, cette vision qui se rencontre outre-Sarine trahit un «décalage culturel énorme» avec la réalité vaudoise.

Mais elle semble néanmoins y trouver des échos. «Tout est sur la table», nous avait répondu Giancarlo Sergi, le nouveau président du Centre Vaud, soulignant que ce sera l'assemblée générale qui décidera cet été. Le président arrivé il y a quelques semaines nous avait décrit Valérie Dittli et Isabelle Chappuis comme les «deux fers de lance» du Centre Vaud et évoqué lui aussi un désir d'expansion du Centre, la vision que semble explorer Philipp Bregy.

Sensibilités proches

L'impulsion qui vient du Centre Suisse serait favorisée par des sensibilités proches. Philipp Bregy, comme Valérie Dittli, se situe plutôt à la droite du parti du Centre. Cet avocat très ancré dans les milieux économiques et immobiliers se situe de façon marquée sur l'axe «économie libérale» dans les analyses Smartvote. En 2020, il s’est opposé au durcissement de la loi sur le blanchiment d’argent (LBA) visant les avocats et notaires, qui devait lutter contre l'opacité des sociétés-écrans parfois utilisées pour recycler de l’argent sale. Sur les thèmes sociétaux et sur la migration, il se situe par ailleurs sur un axe conservateur. Un portrait du Temps en 2021 le décrivait comme «l’un des conseillers nationaux les plus à droite au sein du groupe du Centre».

Au-delà de gagner plus de députés au Parlement, la stratége du Centre Suisse avec Philipp Bregy serait de récupérer, à terme, un siège au Conseil fédéral à l'horizon 2027-2029. 

Pressions pour contenir l'affaire Dittli

Face à de tels objectifs, vouloir relativiser les affaires vaudoises de Valérie Dittli semble relever de l’intérêt du parti national. D'après nos informations, Philipp Bregy aurait explicitement déclaré qu'il fallait absolument que l'affaire Dittli reste vaudoise, et ne s'élargisse en aucun cas au niveau national.

C'est dans ce contexte que des tentatives de faire taire le soutien exprimé par des jeunes à Jean-Robert Terrier seraient intervenues. Ce dernier, pour rappel, s'était exprimé contre l'idée de voir Valérie Dittli se présenter à l'avenir sous la bannière du Centre, et s'est vu menacé d'expulsion du Centre Vaud. Cette menace a suscité une vague de soutien en sa faveur, qui a notamment pris la forme de publications sur les réseaux sociaux qui blâmaient le Centre Vaud et défendaient Jean-Robert Terrier. Mais d'après nos informations, la communication des jeunes a été mise au pas. Des membres ont témoigné à Blick avoir été priés de dépublier des posts. La demande serait venue des Jeunes du Centre Suisse, qui avaient été informés par des relais vaudois. Il aurait été question d'une «directive» recommandant que les affaires vaudoises du Centre restent confinées au niveau interne et ne soient pas relayées par d'autres sections. 

Contactés, les Jeunes du Centre Suisse démentent être intervenus pour demander la suppression de messages auprès de sections cantonales romandes, soulignant que «ce qui relève de Valérie Dittli ou de Jean-Robert Terrier relève de la section cantonale vaudoise». Ils assurent favoriser une culture du débat ouvert. «Les divergences d’opinions et les discussions au sein de notre mouvement sont tout à fait normales et sont respectées».

Expression encadrée par divers relais

Des pressions sont même venues des sections romandes envers les Jeunes du Centre Vaud. Elles s'en prenaient aussi, de façon indirecte, aux propos critiques de leur président Jean-Robert Terrier. Dans une lettre datée du 4 juin, les jeunes du Centre Fribourg, Neuchâtel, Valais romand et Jura ont jugé qu'il n'était pas du ressort des jeunes de prendre position par rapport au futur politique de Valérie Dittli. Ils ont appelé à la retenue et préféré, en attendant que le climat redevienne serein, suspendre provisoirement toutes les collaborations avec les Jeunes du Centre Vaud en matière de communication. Le même jour, les Jeunes du Centre vaud ont demandé à leur président de démissionner, et même nommé un nouveau président par interim.

Les Jeunes du Centre Genève ont, quant à eux, refusé de signer la lettre des autres sections romandes, et auraient également reçu des menaces de suspension de collaboration. 

Selon nos informations, le secrétaire général du Centre Vaud, Renaud Rivier, assurerait une veille sur les communications destinées aux médias et publiées sur les réseaux sociaux. Membre du comité de présidence du Centre Vaud, le Vaudois de 29 ans est aussi membre des Jeunes du Centre Suisse. Le soir du 30 avril, avant la réunion du comité cantonal qui allait renouveler le soutien à Valérie Dittli, Renaud Rivier avait arrêté Jean-Robert Terrier avant d'entrer dans la salle pour lui reprocher d'avoir accordé, la veille, un entretien à «24 Heures», dans lequel il déclarait que le rapport Meylan était «l'affaire de trop» pour Valérie Dittli. Les propos de Jean-Robert Terrier seraient, d'après Renaud Rivier remontés jusqu'au Centre Suisse, qui s'en serait plaint. «Cela ne doit plus se reproduire», lui avait-il déclaré. Contacté, Renaud Rivier n'a pas répondu à nos sollicitations.

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