Par Myret Zaki
Dittli, Chavrier, ou l'art de ne jamais, jamais, démissionner

Quelle quantité de dégâts est nécessaire avant que des figures dirigeantes acceptent de partir, et est-ce la nouvelle mode? Dans ces deux cas, la résistance à la démission a été poussée à l'extrême, sur fond de discours déresponsabilisants... jusqu'à l'absurde.
Dans les affaires Dittli et Chavrier, la résistance à la démission a été poussée à l'absurde, selon Myret Zaki.
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Myret ZakiJournaliste Blick

Le soir du mardi 19 mai, c'était tout un symbole. En parallèle, deux événements à la signification très similaire se déroulaient. D'un côté, la plénière du Conseil municipal à Genève débattait de l’avenir de Séverine Chavrier à la tête de la Comédie. De l'autre, l'AG du Centre Vaud abordait l’avenir de sa ministre Valérie Dittli. La classe politique aura, dans les deux cas, consacré au bas mot 5 heures à chacune de ces deux séances, et ce n’est rien à côté de l’énormité des ressources déjà consenties à ces deux affaires.

Mais ce qui interpelle surtout, est que malgré les problèmes très sérieux reprochés à ces deux figures de pouvoir, depuis de longs et pénibles mois, nous sommes face à un refus de démission absolu. Ces deux figures d’autorité, à l'origine d'affaires qui ont failli faire exploser leurs institutions respectives, jusqu'à devenir des affaires d'Etat, ont refusé coûte que coûte de partir, ne serait-ce que pour reconnaître que trop de mal a été fait. Pourtant, et indépendamment des torts et des raisons, la réalité qui saute aux yeux est celle-ci: on démissionnerait pour bien moins que cela, et rien ne mérite vraiment de s'accrocher à ce point, et à ce prix.

Les dirigeantes ont, dans les deux affaires, poussé la résistance à la démission jusqu’à l’absurde. Au fond, le monde peut bien s'écrouler. Les institutions peuvent exploser. Les plaintes et rapports s’accumuler. Le temps consacré peut battre tous les records (aux dépens des autres affaires citoyennes), l’argent du contribuable peut être gaspillé en rapports, frais d’avocats, en attention politique démesurée: peu importe. Refuser de démissionner est devenu, dans ces deux cas, un intérêt supérieur, un étendard, un badge d’honneur.

Intérêts personnels envahissants

C’est là tout un rapport à la responsabilité et à l'éthique qu’il s’agit de questionner. Une certaine idée du management soucieux d’autrui, du service civil, de la reddition de comptes, semble s’être perdue en cours de route, au profit d’intérêts personnels envahissants, dont on peine à saisir la légitimité.

Biensûr, il est évident que les dirigeantes en question ne sont pas les seules responsables des deux crises qui les concernent, ni les seules coupables de tout le drame qui s'est joué. Mais ce qui peut leur être attribué factuellement justifierait dans les deux cas largement un départ. Et même au-delà, elles sont au coeur de situations à tel point dégradées, que leurs institutions s’en voient paralysées. Or ce que l'on constate est que plus le rejet à leur encontre a été grand, plus elles se sont cramponnées à leur vérité, et aussi au pouvoir.

Coût phénoménal pour les institutions

Les institutions, elles aussi, ont aussi été bien incapables de se défaire de leurs figures dirigeantes. Et ce, malgré l’énorme buzz politico-médiatique, malgré le climat de conflit délétère à l'interne, les ruptures de communication, l'impossibilité objective de travailler, et le gaspillage sans précédent de ressources institutionnelles, juridiques et politiques. 

Dans les deux cas, il a fallu multiplier les rapports, recueillir des témoignages sans fin de dysfonctionnements, mais sans jamais que les dirigeantes au coeur du maelström n'admettent l’évidente nécessité de tirer la prise, ne serait-ce que pour ramener aux institutions la sérénité indispensable au travail. 

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Quelle quantité de dégâts faut-il infliger à son institution avant d'accepter de se retirer?
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Dans le cas genevois, il a fallu un rapport d'audit RH, un rapport de la Commission des arts et de la culture, et un rapport de la Cour des comptes encore à venir, avec les innombrables heures d’auditions infligées. Dans le cas vaudois, il y a eu les rapprorts Studer, Paychère, Meylan, et des plaintes pénales examinées, classées ou en cours d’instruction. N'est-ce toujours pas assez? On en vient à se demander: en tant que personne de pouvoir, quelle quantité de dégâts faut-il infliger à son institution avant d'accepter de se retirer?

«Solution élégante», «sortie par le haut»

On pourrait biensûr admirer cette belle résistance face à la tempête, cette capacité à se battre jusqu’au bout. Mais ce qui serait vraiment admirable, ce serait une prise de responsabilité qui soit à la hauteur de telles fonctions de pouvoir. Au lieu de cela, on ménage à outrance les égos à coup d'offres de «médiations», de recherche de «solutions élégantes», de tentatives de «sortie par le haut».

Ceci, car le concept de responsabilité semble gentiment se démoder. Tout se passe comme si, dans la fameuse scène de Spider-Man, l'oncle de Peter Parker lui avait dit «un grand pouvoir implique un grand pouvoir» (au lieu d'une «grande responsabilité»).

Les notions de décence et de dignité, aussi, se perdent. Dommage: ce sont elles qui empêcheraient de rester lorsqu’on n’est clairement plus désiré. Mais de nos jours, c'est tout juste si les figures accrochées au pouvoir concédent un «Je n’ai peut-être pas fait tout juste, mais…».

Le refus de démissionner a la cote. Comment ne pas voir, dans ces affaires, un bis repetita de l’affaire Maudet. Ou le refus de démissionner du président de la commune de Crans-Montana, Nicolas Féraud, prévenu dans l'affaire de l'incendie le plus tragique du canton, et pourtant toujours en poste. 

Lexique de la déresponsabilisation

A cet égard, les soutiens et sympathisants des personnes appelées à démissionner ont développé tout un lexique de la déresponsabilisation. Dans les discours des partisans de Séverine Chavrier, comme dans ceux des soutiens de Valérie Dittli, on voit souvent: «il n’y a pas un coupable»; «toujours chercher des coupables et des responsables, quel vilain réflexe». C’est «tout le système» qui aurait failli, jamais un individu. Il serait honteux de «pointer du doigt» une personne. Ce serait «strucutrel» et il serait terriblement jugeant de blâmer quiconque. 

Dans le cas de Séverine Chavrier, une pluie de démissions et de plaintes du personnel en 2025 n’aura pas suffi. On a parlé de «cabale», du «ressenti» de ces employés qui n'aurait pas valeur de faits documentés. Une internaute s’indignait de la «violence des syndicats à l'égard des managers, typique des milieux culturels». Des conseillers municipaux expliquaient à quel point «c’est complexe», «ce n'est pas noir ou blanc». Sans nier qu’il y ait des nuances, on répondra qu’il y a bien des hiérarchies, des relations de pouvoir, des obligations envers les subordonnés et leur bien-être au travail.

Limites habituelles largement franchies

Dans le cas de Valérie Dittli, le refus de la responsabiliser emprunte toujours dews formules répétées depuis des mois: elle aurait été «jetée en pâture» dans un «panier de crabes», aurait été victime d’un «traquenard au Département des finances», aurait été jalousée par des collègues moins jeunes, moins beaux et moins intelligents, aurait été mal conseillée. Comme si le fait de s'engager dans une telle fonction de pouvoir n’impliquait pas de responsabilités proportionnelles à assumer. 

Malgré des manquements importants et répétés, et des erreurs de jugement manifestes, le parti du Centre n'aura jamais réussi à mettre sa ministre face à ses responsabilités, et ce contre le jugement du gouvernement, du Grand conseil et des partis de l’Alliance vaudoise. 

Des causes étroitement personnelles

Il est évident qu’en d’autres circonstances, dans le secteur privé pour commencer, la limite de tolérance à ces comportements et aux dégâts réputationnels occasionnés aurait été franchie depuis déjà fort longtemps, et tout ces ménagements consentis aux dépens de la stabilité des institutions paraitraient totalement aberrants. Non par vertu d’ailleurs, mais parce que trop d’autres intérêts concurrents empêcheraient une mobilisation aussi forte que peu justifiée en faveur de causes aussi étroitement personnelles. 

Au final, on sort de ces épisodes avec un fort désir de dignité. Et surtout, un fort désir de responsabillité. Cette dernière étant sans conteste la plus tragique victime de ces affaires. 

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