Affaire Dittli
Ce que le Centre Vaud ne peut pas dire tout haut

Le parti veut peut-être prévenir une hypothétique revanche en solo de Valérie Dittli, comme Pierre Maudet l'a fait contre le PLR. Risque réel ou crainte irréaliste? Le Centre Vaud opère en tous cas une pesée d'intérêts, évitant un risque au prix d'un réel dégât d'image.
Le Centre veut-il éviter de répéter les péchés du PLR?
Photo: Blick
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Myret ZakiJournaliste Blick

A voir le Centre Vaud tergiverser pour prendre une décision ferme au sujet de Valérie Dittli, à voir certains de ses représentants faire des déclarations tonitruantes (à visage découvert ou plus souvent sous couvert d’anonymat), avant de se dégonfler à chaque réunion du parti, comme l'AG de ce 19 mai ou celle du comité cantonal du 30 avril, cela pose de sérieuses questions. 

On croirait presque que la conseillère d’Etat exerce une influence magique sur les membres, en les retournant à chaque fois. Or il n’en est rien, évidemment. Car le parti a des raisons très terre-à-terre de ne pas lâcher sa ministre en lui demandant officiellement de démissionner du Conseil d'Etat et du parti du Centre. Une telle démarche serait peut-être la bonne, mais elle pose des risques que le parti ne semble pas prêt à prendre.

Eviter le péché du PLR?

A cet égard, l’affaire Maudet à Genève est riche d’enseignements. Le Centre veut-il éviter de répéter les péchés du PLR? Souvenons-nous. Quand le PLR, au niveau genevois et suisse, a publiquement demandé en 2018 à Pierre Maudet de démissionner du Conseil d'Etat alors qu'il était en cours de mandat, puis l'a exclu du parti en 2020, que s’est-il passé ensuite? Ce dernier a créé en 2022 son propre parti, parvenant à emmener avec lui un nombre de sympathisants et de voix suffisant pour se faire réélire en 2023, ceci en bonne partie aux dépens du PLR. Au final, les libéraux-radicaux s’étaient créé un concurrent, qui leur a arraché des votes et a fragmenté l’électorat de droite. Y compris au Grand Conseil genevois. Au fond, ce qui s’est passé n’est rien d’autre qu’une mini-scission du PLR genevois. 

Alors imaginez ce qui se passerait au sein du Centre Vaud, qui est un petit parti, minoritaire, ne pouvant accéder au pouvoir sans alliances. Supposons que le Centre force Dittli à démissionner. Et supposons un instant qu’elle veuille jouer la carte solo, en créant son propre parti, histoire d’embêter le Centre ou simplement de capitaliser sur un électorat possiblement fidèle. 

Risque théorique mais menaçant

Pourquoi pas? Devenue une figure hypermédiatisée dans un canton si discret, elle pourrait vouloir vérifier sa popularité auprès d’une frange de Vaudois des campagnes, ou auprès d’un public plus général (très bruyant en ligne) qui la perçoit comme victime et se mobiliserait peut-être pour sa cause. Ce public en ligne se fait certes dernièrement plus critique, mais l’an dernier cette masse de soutiens était en tous les cas fort visible.

Au fond, il suffirait même que Valérie Dittli laisse flotter cette menace, pour que son parti négocie de la laisser terminer son mandat et sortir la tête haute en échange d'une promesse implicite de non-concurrence. Hier soir, lors de son discours à l'AG, elle a même déclaré devant son parti qu'elle avait un groupe de soutien qui pourrait l'aider en cas de futures élections. 

Cela peut même être un tradeoff très implicite ou théorique, du simple fait que la ministre est perçue – à tort ou à raison – comme un visage populaire capable de mobiliser suffisamment de sympathisants. Même non élue, elle risquerait peut-être d'infliger une fragmentation des voix à son hypothétique ancien parti. Le Centre, frileux sur Vaud et voulant éviter ce scénario, aurait donc fait le calcul de la laisser sortir dignement de cette situation sans l’inquiéter ou la désavouer publiquement. Quant à la laisser se représenter sous sa bannière en 2027, c'est une toute autre affaire, car ici c’est l’Alliance vaudoise avec l'UDC et le PLR qui y fera obstacle et qui a eu le mérite, elle, d'être claire à ce sujet. Mais en tous les cas, la laisser terminer son mandat en paix malgré le problème d’image qu’elle pose clairement au parti est une concession qui, à la lumière de ces risques, peut sembler rationnelle venant du Centre Vaud.

Dons et pouvoir de négociation

Si bien que, même si le scénario «Dittli solo» reste peu probable et hautement spéculatif à ce stade, il n'est pas fou d'imaginer que des figures du Centre aient voulu éviter ce risque. D’autant que Valérie Dittli reçoit des dons qui parviennent à une caisse du Centre District de Lavaux-Oron. Les comptes de cette section régionale ne sont pas publiés. Mais qui sait, des soutiens de taille y contribuent peut-être. Si la conseillère d'Etat n’est évidemment pas autorisée à utiliser ces fonds à ses propres fins en dehors du parti, les montants éventuellement perçus par cette caisse peuvent donner une idée du degré de soutien qui lui a été fourni ou qui lui reste auprès de certains donateurs, et qui peut témoigner d'un potentiel de popularité individuelle pouvant lui conférer un pouvoir de négociation au sein du parti.

Ainsi, ces motivations pourraient bien expliquer ce qui est en apparence inexplicable. Il s'agirait en définitive d'une simple évaluation des risques. A savoir qu'aux yeux du Centre, les pertes encourues par une affaire qui s’étire terriblement en longueur et qui engendre des dégâts réputationnels considérables et des tensions avec les partis alliés, pourraient avoir été estimées inférieures aux pertes qui découleraient d’un lâchage pur et simple de Valérie Dittli. Et de sa possible revanche politique future. Redoutée à tort ou à raison. C’est un calcul comme un autre. Il peut donc tout aussi bien s'avérer erroné.

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