La motivation de l'UDC avec son initiative «Pas de Suisse à 10 millions» serait-elle de favoriser les intérêts du patronat aux dépens des salariés? Ses opposants le pensent et démontrent combien l'Union démocratique du centre vote systématiquement dans le sens du patronat et contre les intérêts des petits salariés.
Abolir la protection des salaires
Parmi eux, le conseiller aux Etats socialiste Pierre-Yves Maillard a estimé le 8 mai, sur les ondes de la RTS, que l'UDC veut profiter de l'initiative pour annuler le système de protection des salaires qui vient avec les accords avec l'UE. Il l'a aussi déclaré à Blick: «L’UDC a écrit noir sur blanc dans son programme de législature qu’elle demande l’abolition des mesures de protection des salaires». Si l'initiative passe et que les employeurs ne trouvent plus de forces de travail en Suisse, a-t-il expliqué, ils engageront davantage de frontaliers avec des salaires plus bas, ils recourront au travail au noir ou au travail détaché, et ils délocaliseront le travail.
De même, les opposants à l'UDC lui reprochent de ne pas se soucier réellement des problèmes de logement et d'infrastructure, ce qui à nouveau se vérifie dans les votes du parti agrarien. «Quand on doit répondre aux besoins du logement social, quand on doit construire des logements d'intérêt public, l'UDC est contre, rappelle Pierre-Yves Maillard. Quand on doit investir dans les transports publics, c'est l'UDC qui vote les coupes budgétaires dans ce domaine.»
Mesures sociales combattues
Un autre opposant à l'initiative UDC, l'ancien conseiller national des Vert.e.s Ueli Leuenberger, a détaillé sur sa page Facebook toutes les mesures sociales qui amélioreraient la vie des Suisses et que l'UDC a rejetées au fil des ans. «L’UDC, défenseur des petits gens et de la classe moyenne?» interroge-t-il. Avant de répondre «Non. L’UDC a régulièrement combattu – au Parlement ou en votation populaire – des projets liés à l’environnement, à l’aménagement du territoire, à l’AVS, à l’assurance-maladie ou à des politiques sociales.»
Elle a ainsi rejeté l'initiative contre le mitage (2019), qui voulait limiter l’étalement urbain et geler des zones à bâtir. Mais aussi l'initiative sur les résidences secondaires (2012), qui voulait les limiter à 20% par commune. Elle a rejeté le financement du rail (2014) qui voulait développer les infrastructures ferroviaires. Mais aussi l'initiative «AVSplus» (2016) qui voulait augmenter de 10% les rentes AVS, et la 13e rente AVS (2024). Elle a aussi combattu la Caisse publique d’assurance-maladie (2014), la Caisse maladie unique et sociale (2007), mais aussi la limitation des primes maladie selon le revenu. L'UDC s'est également opposée aux initiatives pour les salaires minimum dans tous les cantons et la combat actuellement sur Vaud. Le parti a également rejeté l'initiative 1:12 (2013) qui voulait limiter les écarts salariaux dans les entreprises, de même que l'initiative 99% (2021) qui voulait taxer davantage les revenus du capital. Au Parlement, l’UDC combat régulièrement les extensions de prestations sociales, les hausses de dépenses publiques dans la santé et les retraites, et les politiques fédérales de densification du territoire, résume Ueli Leuenberger.
Protection des patrons et des propriétaires
Enfin, le conseiller national socialiste Benoît Gaillard, sur son profil instagram, interroge aussi les motivations de l'UDC, qui tout en parlant de «durabilité», vote systématiquement contre les énergies renouvelables et contre la biodiversité, et pour baisser le financement des transports publics. Lui aussi rappelle combien elle vote contre les mesures sociales: «Si l'UDC était vraiment concentrée sur les problèmes de logements trop chers et insuffisants, est-ce que quelqu'un peut me dire pourquoi l'UDC est toujours au premier rang pour bloquer les lois qui feraient baisser les loyers? Pourquoi elle protège les propriétaires et vote tous les affaiblissements des droits des locataires? Pourquoi l'UDC est contre les salaires minimaux? Contre les subsides LAMal? Contre la baisse du prix des garderies? Contre la 13ème rente AVS?»
Pour Benoît Gaillard, l'approche de l'UDC est la diversion. «Tandis qu'ils s'enrichissent avec le système actuel, ils font croire que le problème vient d'ailleurs. Or ce ne sont pas les immigrés qui fixent des loyers trop hauts, ou des salaires trop bas, mais bien les propriétaires et les employeurs.»
Le premier parti de l'économie
Pour mieux connaître les liens d'intérêts des parlementaires UDC à Berne, nous avons consulté le site lobbywatch.ch. On y constate en effet que l'UDC n'est pas seulement le parti des groupes d'intérêts agricoles, mais qu'elle est devenue le premier parti de l'économie.
Ce qu'on sait moins, en effet, c'est que les groupes d'intérêt liés à l'économie sont désormais plus nombreux à miser sur l'UDC que sur le PLR, mis à part economiesuisse, qui reste très largement liée au PLR. Pour les différents secteurs économiques, l'UDC passe devant le PLR, y compris la banque, les assurances, l'armement, l'industrie horlogère, laitière, le tabac, le tourisme et la gastronomie, l'immobilier et les propriétaires fonciers, les fédérations de PME, les machines-outils, la construction et le gros oeuvre, l'industrie et le transport.
Ainsi, on observe par exemple que le secteur des banques a des liens d'intérêt avec 15 députés UDC (contre 10 du PLR) qui, de par leur profession ou leurs engagements, sont connectés au secteur. L'UDC a le même poids que le PLR aussi dans la gestion de fortune et les sociétés d'investissement.
Même politique pro-patronale en France
Quant au secteur des assurances, il compte aussi davantage sur des députés UDC liés à des groupes comme Swiss Life, Groupe Mutuel ou Mobiliar (19 UDC contre 17 PLR).
Autre exemple, le secteur de l'alimentation, qui inclut des organisations comme Sucre Suisse, Proviande ou Micarna. Là aussi, il y a 19 parlementaires UDC qui y sont liés, contre 15 PLR. Des liens d'intérêt qui expliquent en bonne partie les votes UDC sur les questions économiques et sociales.
Le phénomène va au-delà de la Suisse. En France également, la droite conservatrice se rapproche de manière croissante de l'économie et du patronat, comme nous l'analysions récemment. Dans une autre chronique, nous faisions la longue liste des votes antisociaux du Rassemblement national (RN): le parti de Marine Le Pen et de Jordan Bardella vote systématiquement contre le social à l'Assemblée nationale, ou s’abstient pour ne pas se démasquer, tout en prétendant incarner la voix des «petites gens» méprisées par les élites.
Le RN a ainsi voté contre le gel des loyers (21 juillet 2023), se posant en défenseur des grands propriétaires, contre l’augmentation du Smic et contre l’indexation salariale sur l’inflation (20 juillet 2023), mais aussi contre le rétablissement de l’impôt sur la fortune (23 juillet 2023). Ses députés se sont abstenus sur la revalorisation des minimas sociaux au niveau du seuil de pauvreté (25 juillet 2023), ainsi que sur la revalorisation des salaires des fonctionnaires de 10% (26 juillet 2023).
Au Parlement européen, le RN a voté contre la taxation des super-profits, contre une mise en place de salaires minimaux en Europe, contre une revalorisation des personnels soignants et contre une protection des travailleurs précaires.