Pierre-Yves Maillard tacle l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions»
«L’UDC a demandé noir sur blanc l’abolition des mesures de protection des salaires»

Pierre-Yves Maillard, patron de la puissante Union syndicale suisse (USS) et conseiller aux Etats socialiste vaudois, accepte de croiser le verbe avec nous et dit tout le mal qu’il pense de l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!». Interview cash.
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L’ancien ministre vaudois Pierre-Yves Maillard, 58 ans, est qualifié de politicien «le plus puissant du pays» par la presse libérale zurichoise.
Photo: Julie de Tribolet
Antoine Hürlimann - Responsable de l'actualité L'illustré
Antoine Hürlimann
L'Illustré

La tension est d’ores et déjà palpable. Le 14 juin, le peuple votera sur l’initiative de l’Union démocratique du centre (UDC) «Pas de Suisse à 10 millions!». Contexte: la Suisse aura 10 millions d’habitants en 2040, d’après un scénario de la Confédération. Pour l’UDC, une population supérieure à ce seuil étoufferait les infrastructures, le système de santé, les écoles, l’approvisionnement en électricité ou encore les services sociaux. Son initiative veut plafonner la population à cette limite d’ici à 2050.

Une proposition aux conséquences catastrophiques, nous assure en substance Pierre-Yves Maillard, 58 ans, patron de l’Union syndicale suisse (USS) et conseiller aux Etats socialiste vaudois. Installé dans le bistrot situé en face de la gare de Renens, son fief, le politicien «le plus puissant du pays», selon la presse libérale zurichoise, accepte de monter sur le ring.

Pierre-Yves Maillard, pensez-vous que la croissance est la solution à tous les maux?
Non. L’une des choses que l’on découvre après vingt, vingt-cinq ans de croissance économique ininterrompue, c’est qu’il existe aussi des mauvais côtés. Mais il ne faudrait pas qu’on en vienne à oublier que la récession a des conséquences bien pires. Pour avoir vécu les deux périodes, je préfère quand même gérer les problèmes de la croissance que ceux de la récession.

Pourquoi ce besoin de croissance économique?
Nous sommes dans la phase où les personnes nées dans le babyboom des années 1950-1960 arrivent à la retraite, puis au grand âge. Nous parlons de près d’un doublement de la population des 80 ans et plus dans les vingt prochaines années. Pour gérer au mieux les enjeux et bien traiter ces générations qui ont beaucoup travaillé et apporté à la Suisse, nous avons besoin, pendant ces deux prochaines décennies, d’avoir une bonne croissance économique. Elle ne doit pas être effrénée et les richesses doivent être mieux redistribuées aux salariés et à la population.

En matière démographique, vous n’êtes pas contre une croissance effrénée puisque vous vous opposez à l’initiative de l’UDC qui veut plafonner la population suisse à 10 millions. A partir de combien de personnes serait-il légitime à vos yeux de parler de surpopulation? Douze millions? Quinze millions? Vingt millions?
Intuitivement, je comprends qu’on ait envie d’apporter une réponse définitive à cette question. On se dit: «Le territoire est limité, il doit donc forcément y avoir une limite à la population.» Mais cette intuition est trompeuse. La population ne se régit pas à coups de chiffres rigides dans la Constitution.

Ce n’est pas votre avis? Chaque nouvelle personne doit effectivement se loger, aller à l’école si elle est en âge de le faire, se soigner, circuler ou encore reposer au cimetière. Il faudrait revoir nos infrastructures déjà à flux tendu et cela peut difficilement se faire sans bétonner des surfaces vertes.
D’abord, nos infrastructures remplissent aujourd’hui plutôt bien leurs missions, malgré les difficultés. Mais focalisons-nous un instant sur la question de la taille du territoire constructible. J’ai fait un calcul en prenant l’exemple de la ville de Berne. Quand on s’y promène, on n’a pas l’impression d’être dans un lieu insupportable. C’est une ville agréable, avec une densité bien plus faible que Genève ou Zurich, sans parler de Singapour. Eh bien, si on densifiait seulement la moitié du canton de Berne comme la ville de Berne, avec la même qualité de vie, on y mettrait l’ensemble de la population suisse. Tout le reste du pays serait un parc naturel ou des zones agricoles.

Et donc?
Nous sommes encore loin d’un territoire qui n’a plus de potentiel d’augmentation de son habitat. Une Suisse à 10 millions d’habitants, voire un peu plus, est possible. En réalité, la question que pose au peuple l’initiative de l’UDC est celle-ci: est-ce une bonne idée, maintenant, de freiner la croissance économique pour freiner la population? Je ne le pense pas. D’abord, avec moins de 1,3 naissance par ménage, on doit s’attendre à une chute de 40% des naissances dans vingt ans, si on n’a pas d’immigration. Donc notre population va naturellement décroître. Ensuite, freiner la croissance économique en résiliant les accords bilatéraux, comme l’imposerait l’initiative, nous pousse vers la récession.

Etes-vous en train d’accuser l’UDC de vouloir volontairement provoquer une récession pour parvenir à limiter l’immigration?
Ce que je regrette dans le débat politique, c’est que nous observons rarement notre histoire. Nous avons vécu avec un régime de limitation, durant lequel les permis de travail et d’établissement étaient prétendument limités. Qu’observons-nous? Que c’est précisément durant ces phases de l’histoire suisse que l’immigration a été la plus forte par rapport à la population résidente. C’est pendant les phases de contingents, à l’époque des saisonniers dans les années 1960, qu’il y a eu les grandes vagues d’immigration italienne, portugaise et espagnole. Bien avant la libre circulation!

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Avant l’UDC, il y a eu la Chine communiste de Mao
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Pourquoi les contingents n’avaient-ils pas freiné l’immigration?
Parce qu’il y a une chose que l’UDC elle-même dit et que tous les partis de droite disent: quand un patron a besoin de main-d’œuvre, les permis seront octroyés! Par conséquent, si l’UDC veut vraiment parvenir à ses objectifs en matière d’immigration, elle doit faire en sorte que les patrons n’aient plus besoin d’engager. Les seules périodes durant lesquelles l’immigration a baissé en Suisse, voire où elle a été négative, c’est dans les périodes de récession.

D’après vous, combien cette récession coûterait-elle à la Suisse?
Pour s’en rendre compte, il faut savoir qu’une perte de 1% du produit intérieur brut (PIB), c’est 10 milliards de francs perdus par an. C’est 3 à 4 milliards de financement en moins pour les infrastructures, les services publics, l’AVS, les assurances sociales, avec des coûts du chômage qui augmentent. Le reste est perdu pour les entreprises et les salariés.

La douloureuse se ferait-elle sentir dans l’immobilier?
On peut rêver d’une détente dans les loyers, mais il faut aussi voir venir l’effondrement des valeurs immobilières et ses conséquences pour les gens, les banques et les entreprises actives dans la construction. C’est exactement ce que nous avons vécu dans les années 1990 dans le canton de Vaud. Avec le départ massif d’ouvriers étrangers chez eux, un chômage de masse, la valeur des maisons qui descend en dessous de la dette hypothécaire et entraîne des drames personnels. Deux banques ont fait faillite et l’Etat a accumulé 9 milliards de dettes.

Toujours à propos du logement, une étude publiée en 2012 par l’Office fédéral du logement (OFL) indique que l’immigration influence bel et bien les prix locatifs de manière significative. L’UDC n’a-t-elle tout de même pas raison d’actionner ce levier?
Cette initiative ne construira aucun logement abordable et ne contrôlera aucun loyer excessif. Elle prétend, par un article de la Constitution, limiter la population. Ce qui est frappant avec ce texte, c’est qu’il donne à l’Etat une illusion d’un pouvoir sans limites. D’un coup, l’Etat commencerait à s’occuper de la bonne taille de sa population, en voulant la figer... Avant l’UDC, il y a eu la Chine communiste de Mao. A ma connaissance, aucun autre pays ne l’a fait. Et si aucun autre pays ne l’a fait, c’est que ce n’était peut-être pas complètement une bonne idée.

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Nous nous battons pour une libre circulation avec des contrôles des salaires
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Vous n’êtes pas le seul à utiliser l’exemple de l’Empire du Milieu dans ce débat. Densifier, comme vous le préconisez dans une certaine mesure, c’est réduire en ville l’espace disponible par habitant. Marcel Dettling, président de l’UDC, s’en inquiète et «refuse qu’on finisse dans des clapiers à lapins comme en Chine». Cette perspective vous séduit-elle davantage que lui?
Si on se dirigeait véritablement vers des clapiers à lapins, ce phénomène aurait déjà commencé. Or ce n’est pas le cas. Ce que nous voyons plutôt, c’est que les zones constructibles qui sont relativement rares sont malheureusement trop souvent dédiées à des projets immobiliers de luxe. Nous ne voulons pas des clapiers à lapins, mais des logements de qualité accessibles à la majorité des familles de ce pays. Avec une politique du logement moins libérale que celle notamment portée par l’UDC, nous pourrions régler ce besoin.

Parlons d’un autre point important: le pouvoir d’achat. L’UDC affirme que la gauche n’est pas du côté des travailleurs concernant cette initiative, martelant que la main-d’œuvre étrangère met la pression sur les salaires suisses. Difficile de contester la réalité du dumping salarial, non?
L’UDC a écrit noir sur blanc dans son programme de législature qu’elle demande l’abolition des mesures de protection des salaires. Pour nous, c’est absolument impensable. Concernant l’immigration, quelqu’un peut s’établir en Suisse s’il respecte deux critères: obtenir un permis de travail et avoir un salaire conforme aux usages suisses. Dans les branches où nous avons des conventions collectives de travail, soit dans à peu près la moitié des emplois du privé, nous avons un système de contrôle qui fonctionne bien mieux que partout ailleurs en Europe.

Sans doute. Mais quid des secteurs où il n’y a pas de convention collective de travail?
C’est plus difficile, mais les cantons peuvent fixer des contrats types et nous obtenons petit à petit des salaires minimaux cantonaux. Mais, malgré une forte croissance de la population, les gens ne se sont pas rués vers les services sociaux et nous n’avons pas assisté à un effondrement des salaires. Nous nous battons pour une libre circulation avec des contrôles des salaires. Le risque avec l’initiative, c’est qu’en supprimant la libre circulation on en profite pour supprimer également ce contrôle. Paradoxalement, cela créerait un effet incitatif, particulièrement dans les branches moins bien payées, pour aller chercher du personnel à l’étranger.

En clair, vous prédisez dans votre boule de cristal une explosion du nombre de frontaliers.
C’est évidemment la contradiction surréaliste de cette initiative. En supprimant la libre circulation, les patrons qui auront besoin de forces de travail feront encore plus appel à eux. Dans le travail frontalier, les salaires respectent normalement les minima mais évoluent moins facilement vers le haut puisque le coût de la vie au-delà de la frontière est plus bas. Limiter le nombre de jeunes qui s’établissent chez nous et pousser au travail frontalier, je ne comprends pas la logique de l’UDC.

Si cette initiative n’a pas pour but de baisser le coût de la vie, de soulager les infrastructures routières et ferroviaires, de protéger la nature ou encore de rendre les logements plus accessibles, quel est son véritable objectif, selon vous?
Je crois que c’est un thème facile qui déchaîne les passions et met du vent dans les voiles d’un parti dont c’est le fonds de commerce. Puis, je pense qu’il s’agit d’affaiblir le contrôle des salaires que les syndicats ont pu développer ces dernières années.

Pensez-vous, comme d’autres, que cette initiative a une composante xénophobe?
A chaque débat sur ce sujet, je demande aux représentants de l’UDC s’ils auraient aussi déposé une initiative pour limiter la population si la Suisse comptait 9 millions d’habitants parce que les couples suisses auraient fait trois enfants chacun.

Que vous répondent-ils?
Rien. Ils ne savent pas quoi dire. S’ils disent non, cela démontrerait que tous leurs arguments sur le stress de la densité, sur la pénurie de logements, sur les transports et sur la protection de la nature sont du flan. S’ils disent oui, cela révélerait une volonté de limiter la population, au prix d’un contrôle des naissances dont la Chine elle-même voit les difficultés par une baisse et un vieillissement irréversibles de sa population. Alors, je pense qu’il faut continuer à leur poser cette question jusqu’au vote du 14 juin. 

Un article de «L'illustré» n°20

Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.


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