Une affaire policière secoue Lausanne et fait réagir les politiques. La ministre de l'Intérieur Elisabeth Baume-Schneider s'est dite «abasourdie», le chef de la sécurité de Lausanne, Pierre-Antoine Hildbrand, a exprimé un «sentiment de dégoût», le syndic Grégoire Junod dénonce un «racisme systémique».
En début de semaine, le ministère public a révélé des messages échangés sur WhatsApp entre policiers lausannois. Dans leurs discussions, les agents partageaient des images xénophobes, des croix gammées ainsi que des blagues misogynes et dénigrantes envers les personnes en situation de handicap. Une personne sur dix du corps de police a participé à ces échanges, mais personne ne les a signalés.
Blessés lors d'émeutes
Quelques heures avant la révélation de ces messages, Marvin, âgé de 17 ans, est mort en tentant d'échapper à la police. Le Lausannois a percuté un mur avec un scooter volé et sa mort a mis le feu aux poudres. Des jeunes ont incendié des poubelles, allumé des feux d'artifice, lancé des cocktails Molotov sur des policiers pendant deux nuits de colère, d'émeutes et de gaz lacrymogène.
Les incidents de Lausanne obligent les politiques à agir. A la mi-septembre, le comité directeur de la Conférence des directrices et directeurs des départements cantonaux de justice et police (CCDJP) se réunira dans les Grisons. Cette rencontre permettra d'aborder entre autres le racisme, le profilage racial – c'est-à-dire les contrôles basés uniquement sur des caractéristiques extérieures – et le risque d'une perte de confiance dans la police.
Le secrétaire général Florian Düblin confirme que ce sujet sera abordé au «niveau politique et stratégique» et que des mesures seront discutées. Toutefois, la CCDJP ne s'exprime pas concernant les incidents de Lausanne: «Nous ne commentons pas les cas individuels.»
De même, la présidente de la CCDJP, Karin Kayser-Frutschi, garde aussi le silence. Elle communiquera d'éventuelles décisions après la réunion de septembre. Pour le moment, nul ne connait les mesures envisagées par les directeurs et directrices de la police. Cependant, un point du programme à l'ordre du jour nous donne un indice: des «services de plainte indépendants».
Un cas isolé ou systémique?
Lors de sa rencontre dans les Grisons en septembre, la CCDJP devra aussi questionner le caractère isolé ou systémique des violences racistes au sein de la police.
A Lausanne, les derniers évènements semblent avoir un caractère systémique parmi les agents de police et les responsables ont bien dû l'admettre cette semaine. Le chef de la sécurité Pierre-Antoine Hildbrand a déclaré lors d'une conférence de presse qu'il existait «un système dans lequel les personnes se taisent et où ce comportement est toléré». Il semble donc qu'il règne une sorte d'omerta parmi les forces de l'ordre. L'exécutif de la ville de Lausanne a annoncé des réformes en profondeur et pour le moment, quatre policiers ont été suspendus.
La colère des jeunes de Lausanne n'est pas seulement due à la mort de Marvin. Depuis 2016, cinq hommes noirs ont perdu la vie dans le canton de Vaud pendant des interventions policières. Le Nigérian Mike Ben Peter est décédé en 2018 après avoir été immobilisé au sol et sur le ventre par des agents au poste. La RTS a diffusé par la suite la photo d'un policier qui posait, pouce vers le haut, devant un graffiti à sa mémoire. Début juillet, une jeune fille de quatorze ans est décédée à Lausanne alors qu'elle tentait d'échapper à la police en scooter, comme Marvin.
Mêmes problèmes pour la police bâloise
Depuis des années, les organisations de défense des droits de l'Homme pointent du doigt la police suisse. En 2023, le Service de lutte contre le racisme de la Confédération a constaté que le racisme systémique en Suisse était «une réalité» et qu'il se manifestait notamment par des pratiques policières discriminatoires.
A Bâle, des articles de presse et une enquête des autorités ont récemment mis en lumière une culture sexiste et raciste au sein de la police cantonale. Des supérieurs auraient ordonné des contrôles ciblés de personnes noires et les arrestations de personnes nord-africaines auraient souvent été violentes. Elles auraient par exemple été giflées alors qu'elles étaient attachées. Des saluts fascistes auraient été entendus au poste de police et après ces événements, le commandant et d'autres cadres ont été démis de leurs fonctions.
«Marvin, à jamais dans nos cœurs»
Pour la première fois, l'Association suisse des chefs de police municipale (ASCPM) s'exprime sur ces incidents. «Nous condamnons toute forme de comportement discriminatoire de la part des policiers», nous répond une porte-parole. Elle ajoute que le racisme et le profilage racial occupent une place importante dans la formation initiale et continue de tous les corps de police. «Nous verrons à l'issue de l'enquête si d'autres mesures sont nécessaires.»
Les mille personnes qui ont défilé hier en silence à Lausanne ont du mal à comprendre l'attente prudente des chefs de police. «Marvin, à jamais dans nos cœurs», affichait une banderole tenue par des membres de la famille, des amis et des connaissances de l'adolescent. En plus de ses proches, de nombreux participants à la marche de Lausanne souhaitaient manifester leur solidarité.