Qui est l'agent du chaos?
Manif anti-G7: La gauche et la droite s'accusent de pousser Genève vers le chaos

A Genève, la manifestation anti-G7 vire déjà au procès politique. La gauche accuse la droite d'attiser les tensions, tandis que l'UDC et le PLR dénoncent un chantage à la casse.
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La conseillère d'Etat Carole-Anne Kast (PS) arrive le 28 mai à la session du Grand Conseil, face aux manifestants anti-G7.
Photo: KEYSTONE
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Lucie FehlbaumCheffe de la rédaction Actualité de Blick Romandie

Le sommet du G7 n’a pas encore commencé que Genève cherche déjà son responsable du chaos annoncé. A gauche, on accuse la droite de souffler sur les braises en réclamant des restrictions. A droite, on dénonce un chantage à la casse.

Ce qui est certain, c'est que le débat sur la manifestation anti-G7 ne porte plus sur le seul terrain du parcours. Les élus comme les manifestants se sont mis à chercher son «agent du chaos». Celui qui, selon le camp d’en face, aurait intérêt à voir la manifestation dégénérer.

«Répression violente»

Mardi, la coalition No-G7 a clairement ciblé «l’aile droite» du PLR et l’UDC, accusés de pousser pour que le U lacustre ne soit pas accepté. «Ce sont eux qui ont tout intérêt à ce que la manifestation sombre dans le chaos», a assuré Françoise Nyffefer, membre de la coalition et de la Grève féministe.

Le même procès d’intention a traversé la session extraordinaire du Grand Conseil jeudi soir. Le socialiste Matthieu Jotterand a dénoncé une droite qui souhaiterait en réalité une «répression violente». Il a ainsi taclé la droite de jouer les «pompiers pyromanes», causant le départ des UDC Yves Nydegger, Lionel et Florian Dugerdil.

Pour l’élu socialiste, la question de départ devrait être plus simple: le G7, comme la manifestation s'y opposant, auront lieu. Il faut donc encadrer cette dernière. «La posture de responsabilité, c’est de dire: 'comment fait-on pour que la manifestation se passe bien'. Les protestations pacifiques sont nombreuses à Genève. On arrive à les encadrer, ce n’est pas inédit.»

A gauche, l’interdiction du pont du Mont-Blanc est aussi vécue comme une crispation politique plus que comme une nécessité sécuritaire. «Toutes les manifestations d'ampleur passent par le pont du Mont-Blanc, de la Gay Pride à la grève des maçons, rappelle le député Matthieu Jotterand. Le collectif No-G7 a fait la concession de ne pas aller dans les Rues-Basses, mais alors, pourquoi pas le pont et le parc des Eaux-Vives, ou du parc jusqu’aux Nations? Des concessions étaient possibles.»

La droite répond que l’accusation est «pathétique»

A droite, l’accusation de jouer les pompiers pyromanes a été reçue comme une provocation. Le président de l’UDC Genève, Lionel Dugerdil, ne mâche pas ses mots: «Je trouve ça tellement pathétique. Depuis le départ, je le répète: quand des manifestations dégénèrent, comme celle pour Gaza en octobre, ils tuent leur message. Ils viennent nous dire que c’est notre faute, mais ils ne sont pas conséquents et n’assument pas leurs actes. Ils se moquent du monde. Nous, on veut protéger les citoyens et les commerces.»

Pour lui, le droit de manifester ne peut pas effacer les autres droits. «Mais la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. Aujourd’hui, on a des groupuscules genevois qui veulent prendre le risque de tout casser, de détruire le canton, pour que leur message ne passe même pas.»

Refus d'assumer?

Le président du PLR Genève, Pierre Nicollier, balaie lui aussi l’idée que son parti pourrait souhaiter des débordements. «C’est comme cela que j’interprète leur message: ils penseraient que nous allions envoyer du monde pour aller faire de la casse. Je peux vous confirmer que ce n’est pas notre intention et, par ailleurs, que je ne saurais pas qui appeler pour aller casser des vitrines…»

Le libéral-radical renverse l’accusation. Selon lui, le problème vient d’un refus des organisateurs d’assumer pleinement le risque. «Leur manque de responsabilités fait froid dans le dos. On doit pouvoir tout dire, tout le monde a le droit de s’exprimer, mais notre démocratie ne peut fonctionner que si l'on ne met pas notre ville et notre canton à feu et à sang. La démocratie doit permettre à chacun de s’exprimer, de se déplacer sans crainte, ni peur pour son intégrité physique, sa voiture, les commerçants et leur travail.»

A ses yeux, la sortie de crise passe par une coopération beaucoup plus claire avec les forces de l’ordre. «Si les organisateurs prenaient les choses au sérieux et décidaient de travailler main dans la main avec la police pour assurer que les fauteurs de trouble soient mis de côté, tout le monde serait beaucoup plus décontracté. Oui, c’est vrai qu’il y a des manifestations parfois violentes qui ont reçu des réponses violentes de la police. Mais, en travaillant main dans la main, on assure que les droits démocratiques des uns et des autres puissent être respectés.»

«Ce n’est pas du chantage, c’est la réalité»

Là où la droite voit une menace, la gauche dit décrire un risque politique très concret. Matthieu Jotterand reconnaît qu’un cortège de plusieurs dizaines de milliers de personnes ne peut pas être garanti au millimètre. Mais il refuse d’en faire un argument pour restreindre l’ensemble de la manifestation.

«Sur une foule de 30’000 ou 40’000 personnes, vous ne pouvez pas garantir qu’il n’y ait pas une personne qui en profite pour casser une vitrine, et on le déplore. C’est la même chose que dans une foule de 1000 supporters de foot. Si une personne casse, est-ce que ça n’est pas disproportionné par rapport aux revendications de 39’999 autres? Est-ce qu’on doit arrêter de jouer des matches de foot, qui font plaisir à des milliers de supporters au stade ou derrière la télé, à cause de 100 'ultras' qui cassent et dérangent?»

L’élu socialiste insiste aussi sur un point sensible: interdire ou trop contraindre la manifestation pourrait créer le désordre que l’on cherche à éviter. «S’il n’y a pas de manifestation, on ne peut pas garantir que tout se passera bien parce que le service d’organisation a une volonté globale que ça se passe bien, il s'investit là-dedans. Si elle est interdite, des gens voudront manifester coûte que coûte, sans cadre, et c’est tout bénéf' pour d’éventuels casseurs. Ce n’est pas du chantage, c’est la réalité. Qu’on le veuille ou non, faire de la politique, c’est aussi prendre en compte des éléments qu’on ne peut pas changer.»

Sur le fond, il conteste aussi l’idée selon laquelle la gauche se réjouirait d’une casse sociale ou symbolique. «Cette idée qu'on veut 'casser du riche' est complètement fausse. Le but, à gauche, c’est d’arrêter avec cette concentration de richesse indécente sur un tout petit pourcentage de la population. Mais ça ne passe pas forcément par la violence. On veut proposer un autre système de société. Le capitalisme néolibéral dégénère, c’est ça le problème sous-jacent de ce G7 et donc ce contre quoi on se bat. Des gens qui ont de moins en moins à perdre risquent de plus en plus d’être violents.»

Qui sont les casseurs?

Le sociologue Sandro Cattacin, professeur à l'Université de Genève, invite à regarder autrement la mécanique de la violence militante. Elle ne naît pas seulement d’un goût de la casse, mais d’une trajectoire collective. «Dans l’analyse des mobilisations sociales, on distingue trois phases: la souffrance individuelle, le partage de cette souffrance avec d’autres et sa transformation en sentiment d’injustice et puis la phase de la rationnalisation avec la question: 'quoi faire?'. C’est quand on se dit: 'Ce n’est pas ma faute si le monde va si mal, c’est la faute du système' qu’on commence à parler d’une rationalisation de la rage et sa transformation en action politique. D’ailleurs, plus le système est ouvert aux revendications, plus la rage peut être canalisée, plus on évite des révoltes brutales ou chaotiques.»

La Suisse, selon lui, offre en principe moins de raisons de basculer dans cette logique. «Plus le système est ouvert, moins on passe par la casse, poursuit Sandro Cattacin. La Suisse, où on peut facilement intervenir politiquement, est un pays où les casseurs ont moins de raisons d’agir. Avec 500 signatures, on peut débattre d'un problème et voter une solution. La France, c’est le contraire: c’est le système politique fermé par excellence: pour se faire entendre, il faut occuper la rue, casser les vitrines. Puis la politique réagit.»

Mais cette soupape démocratique ne fonctionne pas sur tous les sujets. «On observe cette logique quand il y a des opportunités d’intervention politique en lien avec les revendications. Mais dès qu'elles concernent des sujets comme la Palestine, l’économie globale, le capitalisme, il n'y a plus d’interlocuteur local ou système facilment identifiable. Et c’est là que la casse devient quasi inévitable. Les groupes de Black Bloc se sont spécialisés là-dedans: il faut casser pour énerver et se faire entendre dans l’espace publique non seulement local, mais global. Une stratégie similaire existe chez Greenpeace, avec moins de violence, ou à Extinction Rebellion ou chez certains groupes antispécistes.»

Au sujet de la manifestation du 14 juin, le sociologue analyse une situation tendue d'avance. «Le seuil de tolérance au risque est déjà très, très bas. Une étincelle peut faire exploser la situation parce que tout le monde est déjà tendu. Le cadre, pour l’instant, de cette manifestation pacifiste ne prend pas en compte les revendications des militants. S’ils pensent qu’ils sont ignorés, ça augmente la frustration. Même les gens qui ne sont pas radicaux se mettent à casser. Sans accord sur le parcours, le risque d'affrontement est plus grand.»

La jeunesse militante a changé

Le souvenir de la manifestation de 2003 pèse bien sûr sur les craintes des élus et des citoyens genevois. A l'époque, près de 100'000 personnes s'étaient rassemblées contre le G8 et des individus avaient semé le chaos dans les rues, détruisant et taguant des vitrines, mettant le feu à une station service.

Mais Sandro Cattacin remarque que la jeunesse militante d'aujourd'hui n'est pas celle d'il y a vingt ans. «On a une politisation croissante de la jeunesse, depuis 10 ans, pour l’écologie, pour la question féministe (la Grève des femmes, Me Too) contre la guerre, pour la Palestine. Ces jeunes militants sont pacifistes. Contrairement à 2003, on a toute une génération très attentive à la manière de se respecter, pour changer le monde. L’altermondialisme est bien vivant, mais pas dans une volonté de tout casser, comme a pu l'être l'ancienne garde. Il s’agit aujourd'hui d’être moralement fort, aussi vegan, de ne pas boire ou ne pas prendre de drogue. Avec cette jeunesse, iI y aurait largement l'espace pour un parcours coordonné dans la ville de Genève, pour un discours de tolérance, pour des négociations, et pas un axe uniquement centré sur la sécurité et sur la peur.»

Pour la droite, le vrai danger reste l’extrême gauche

De son côté, Lionel Dugerdil estime que la gauche refuse de regarder en face ses propres marges radicales. «Dire que les Black Blocs ne sont pas leurs gens, c’est un double discours. Ils sont tout contents quand on casse des vitrines. Il ne faut pas nous faire passer des vessies pour des lanternes: ils savent très bien ce qu’il en est. Venir nous faire croire qu’ils sont 100% pacifistes, ce n’est pas vrai. Quand ça casse du riche, ils adorent.»

Le président de l’UDC Genève élargit ensuite son reproche au rapport de la gauche à la légitimité politique. «Pour les altermondialistes, pour la gauche et pour les Verts en particulier, c’est 'faites ce que je dis, pas ce que je fais'. Pour la cause, ils peuvent tout se permettre, mais nous pas. Ils prônent la liberté de réunion pour manifester contre une réunion. Ils n’entendent pas que, peut-être, des choses pourraient se régler lors du G7, pour des pays en voie de développement par exemple. Attention, je ne suis pas un pro-G7 et je ne suis pas pour cet ordre mondial géré par sept personnes. C’est intolérable de faire ça à côté de chez nous – la France sait très bien pourquoi elle fait ça à Evian et pas ailleurs. Mais pour cette coalition anti-G7, leur réunion est légitime, et pas celle des dirigeants.»

L’ambiance au Grand Conseil a visiblement laissé des traces. «Hier, j’ai quitté la salle avec Yves Nydegger et mon frère parce que je ne pouvais plus tolérer les invectivations de Mathieu Jotterand. Pour eux, c'est toujours ok de taper sur les 'mauvais types' de l’UDC, alors qu’on n’est pas censé invectiver les groupes. Or lui s'adressait directement à nous.»

«C'est du chantage»

Lionel Dugerdil dit ne pas vouloir désigner un coupable avant les faits, mais il juge le discours des organisateurs inquiétant. «Ça n'a pas vraiment de sens de chercher à qui la faute. Mais au Grand Conseil, on a des positions contraires, et les faits nous montrerons s'ils avaient raison ou tort. J'espère qu'on peut faire confiance à ces groupes. Le problème, c'est que leur discours ne rassure pas, bien au contraire. Les Verts répètent que s'ils n'obtiennent pas ci ou ça, ils ne pourront pas garantir que ça se passera sans casse. Je n'ai pas l'impression d'un discours pacifiste. C'est du chantage. Maintenant qu'on a donné la main avec le parcours proposé, il faut le bras. Je suis certain que ceux qui viennent pour casser vont tout faire pour passer le pont du Mont-Blanc. C’est cousu de fil blanc.»

Le PLR, lui, continue de réclamer des garanties, notamment pour les forces de l’ordre. «La police a besoin de notre soutien. Des policiers ne vont pas rentrer chez eux pendant 10 jours et vont dormir dans des dortoirs. On a besoin d’être rassurés que les mesures prises conviennent à la police, appelle Pierre Nicollier de ses voeux. C'est pour cela que nous demandions une limitation du droit de manifester au centre de Genève, du 10 au 19 juin. Nous déplorons que le parlement ne nous ait pas suivi. A ce stade, nous n'avons pas de certitude que les décisions correspondent aux recommandations des forces de l'ordre.»

La police ne parle plus seulement des altermondialistes

Reste la lecture sécuritaire. Dans un rapport genevois de la commission judiciaire et de la police déposé le 6 mai dernier, la commandante de la police genevoise, Monica Bonfanti, rappelle que la comparaison avec 2003 s’impose, puisque cet épisode reste le dernier événement d’une ampleur comparable. Mais elle souligne aussi que le contexte a changé.

Selon ce rapport, un document d’une trentaine de pages a été établi sur l’évolution des groupes militants. La commandante réfute ainsi l’idée d’un manque d’analyse. Elle relève que le contexte de 2003 était marqué par le mouvement altermondialiste, qui n’existe plus aujourd’hui sous la même forme. 

Autrement dit, le risque ne vient pas forcément des manifestants eux-mêmes. Les Black Blocs (qui ne sont pas un «groupe», mais une méthode d'action violente) peuvent aujourd’hui se retrouver à l’intersection de plusieurs causes, notamment en lien avec les conflits en Russie et en Ukraine, en Palestine, ou encore au Venezuela, explique la commandante. En 2003, dit-elle, ce qui avait fait défaut était le manque de connaissance de ces groupes.

Vingt-trois ans plus tard, Genève affirme donc mieux savoir qui surveiller. Mais politiquement, elle ne sait toujours pas qui accuser. La gauche voit dans la droite un camp qui attise la peur. La droite voit dans la gauche un camp qui minimise la casse. A force de chercher son acteur du chaos, le canton risque de ne plus voir que le chaos peut aussi naître de l’absence d’accord, de la peur réciproque et d’un rapport de force où chacun accuse l’autre d’allumer la mèche.

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