En bref
- Le sommet du G7 se tiendra à Evian, en France, du 15 au 17 juin 2026, provoquant une mobilisation massive en Suisse, notamment à Genève, dans le canton de Vaud et en Valais. Entre 2000 et 5000 militaires suisses seront mobilisés pour assurer la sécurité, même si la Suisse n'est pas invitée officiellement.
- Un rapport genevois critique le manque de concertation de la France, Emmanuel Macron ayant décidé unilatéralement du lieu sans consulter les autorités suisses.
- La France refuse de contribuer aux coûts suisses, estimant que le sommet se tient sur son territoire.
La Suisse, et Genève en première ligne, se plie en quatre pour le G7 organisé à Evian du 15 au 17 juin prochain. Un sommet auquel elle n’est pourtant pas officiellement conviée. Renforcement sécuritaire aux frontières, mobilisation à Genève, dans le canton de Vaud et en Valais, avec une armée qui prévoit d’engager entre 2000 et 5000 militaires: le dispositif s’annonce hors norme.
Mais face à cette mobilisation massive, la Suisse semble avoir été mise devant le fait accompli. Selon un rapport genevois de la commission judiciaire et de la police déposé le 6 mai dernier, le Conseil d'Etat n’aurait pas eu d’autre choix que d’accepter le lieu choisi par Emmanuel Macron. «Les autorités genevoises n’ont appris que le jour de l’annonce publique que le président Macron avait décidé d’organiser un sommet du G7 à Evian, sans la moindre concertation préalable, y compris avec les autorités régionales concernées», peut-on lire dans le document.
Le 17 juin 2025, Emmanuel Macron annonçait en grande pompe, dans une vidéo léchée publiée sur Instagram, qu’après Biarritz en 2019, le G7 se tiendrait à deux pas de la Suisse en 2026. Aucune mention de Genève. Même constat dans le communiqué de l’Elysée: aucune trace de la Suisse. Le tout à moins d’un an de l’échéance, alors que la ville du bout du lac verra atterrir les avions des délégations et se prépare déjà à une contre-manifestation d’ampleur. Et surtout, sans que Paris ne semble vouloir mettre la main au porte-monnaie.
Macron le radin?
Face à l’urgence et aux enjeux sécuritaires, le Conseil d’Etat genevois a interpellé les autorités fédérales. Berne a alors nommé un ambassadeur spécial «chargé de représenter les autorités fédérales et de coordonner les autorités cantonales, dans le but de permettre à la Suisse de s’exprimer d’une seule voix face aux autorités françaises et d’assurer la préparation de cet événement compte tenu de sa localisation».
Et c’est là que le bât blesse: les coûts. Le dialogue avec Paris s’annonce compliqué. Carole-Anne Kast, conseillère d’Etat genevoise chargée de la sécurité, «déplore qu’il n’existe du côté français aucune volonté de signer l’accord qui serait nécessaire à la prise en charge des frais occasionnés par la coordination, ainsi que l’ensemble des questions liées au sommet», explique-t-on dans le rapport. Rien n’y fait: Emmanuel Macron ne veut rien entendre.
Le financement des charges suisses devient un point de tension avec la France. «Il y a des frictions parfois au niveau des missions et ambassades. Il s’agit d’un travail de diplomatie constant. La Suisse souhaite une participation de la France aux coûts, mais cette dernière ne le veut pour l’instant pas», souligne le rapport.
En 2003, lorsque Jacques Chirac avait accueilli le G8 à Evian-les-Bains, la facture sécuritaire suisse s’était élevée à 40 millions de francs. Le président français de l’époque avait alors accepté d’y participer à hauteur de 18 millions. Certains y verront un verre à moitié vide, puisque cela ne couvrait même pas la moitié de la somme. Mais en 2026, Emmanuel Macron ne semble pas vouloir verser le moindre kopeck.
Plusieurs dizaines de millions de frais
Selon le rapport, la France justifierait cette position par le fait que le sommet se tient sur son territoire, «où ils assument tout et qu'il n'y a donc pas de raison qu'il y ait des frais en Suisse». Sauf que des frais, il y en aura bien en Suisse à cause de ce G7. Et pas qu'un peu.
A commencer par l’atterrissage, à l’aéroport de Genève Cointrin, d’au moins 16 délégations différentes. Celles-ci disposeront bien sûr de leur propre sécurité, mais elle devrait rester limitée. Ce sera donc à la Suisse d’assurer la protection sur place, ainsi que les transferts en France. Pour rappel, en 2003, la seule délégation américaine comptait pas moins de 400 personnes.
Une question se pose alors: pourquoi ne pas simplement refuser et fermer l’aéroport de Genève, afin de faire atterrir tout ce beau monde en France? Dans le rapport, Carole-Anne Kast rappelle «que l’aéroport de Cointrin est international et que le canton ne peut donc pas refuser qu’il joue cette fonction de point d’atterrissage pour Evian».
Et pourquoi la France n’a-t-elle pas choisi l’aéroport de Lyon? Réponse simple: il est trop loin. Il faut compter près de 2h30 de route entre Lyon et Evian, contre environ une heure depuis Genève. Et même si cette option avait été retenue, la Ville du bout du lac aurait tout de même dû se préparer. «L’aéroport de Lyon est celui de délestage en cas de problème à Genève. Celui de Genève l’aurait été si Lyon avait été choisi, donc tout aurait dû être prévu de toute manière», souligne le rapport.
Une manif' oui, mais pas en France
Il n’est d’ailleurs pas exclu que certaines délégations s’installent en Suisse le temps du sommet. «La partie française affirme avoir logé l’ensemble des délégations en France, mais aucun élément concret n’a été communiqué à ce stade et le Conseil d’Etat n’y croit pas beaucoup», souligne Carole-Anne Kast.
«Le personnel technique ou les médias, ainsi que d’autres délégations seront peut-être logés à Genève et devront faire les trajets jusqu’à Evian.» Pour l’heure, au vu de la communication avec Paris, il semble donc difficile de savoir précisément quels invités dormiront en Suisse. Le président de la Société des hôteliers de Genève croit d'ailleurs savoir qu'une «poignée» de délégations sera logée dans la cité de Calvin.
Autre point de friction, au-delà des frais: la contre-manifestation au sommet du G7. «La France ne veut ni payer les frais, ni garantir un lieu d’expression démocratique sur territoire français», lit-on dans le rapport. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé. «La Suisse demande à la France depuis six mois d’ouvrir un espace d’expression démocratique sur son territoire. Cela a été admis sur le principe, mais n’a toujours pas été mis en œuvre en pratique», explique la conseillère d’Etat chargée de la sécurité.
A Evian, les manifestations seront donc interdites. Carole-Anne Kast avait écrit à la préfète de Haute-Savoie, Emmanuelle Dubée, pour demander à la France d’organiser la contestation. Réponse cinglante: «La France n’organise pas de contre-sommet.» La coalition No-G7 France a d’ailleurs rappelé mardi 26 mai que l’organisation d’un village alternatif en France n’était, pour l’heure, pas à l’ordre du jour.
Pourquoi l'autoriser en Suisse?
Mais alors, pourquoi Genève ouvre-t-elle la porte à un cortège le 14 juin? Carole-Anne Kast se défend: une telle «interdiction de principe est contraire à la jurisprudence constante de la chambre administrative de la Cour de justice». Les autorités genevoises doivent examiner toute demande de rassemblement pacifique, afin de garantir la liberté d’expression. Le Tribunal fédéral s’est montré clair et sévère sur les interdictions de manifestations décidées de manière abstraite.
Autre crainte des autorités: qu’une manifestation non autorisée entraîne davantage de débordements, faute de cadrage. Pour l’heure, les discussions entre les autorités genevoises et la coalition No-G7 restent tendues. Le Conseil d’Etat a proposé un nouveau tracé aux organisateurs. Sa position est claire: «S'ils n'acceptent pas le tracé, le cortège sera révoqué.»
Les autorités genevoises alertent aussi sur la charge de travail que représente le mois de juin pour le corps de police. «En transposant l’impact du G7 en heures de travail, celui-ci équivaut à environ huit mois de charge sur une moyenne annuelle», lit-on dans le rapport.
La mauvaise foi de Paris
Face à ce trop-plein d’heures supplémentaires, ce sont aussi les Genevois qui paieront le prix. Hormis quelques événements comme la Fête de la musique ou le Bol d’Or, un arrêté du Conseil d’Etat prévient les organisateurs de manifestations à fort impact prévues en juin qu’elles ne seront pas autorisées. Les manifestations politiques ne sont pas concernées. Cette décision explique notamment pourquoi l’emblématique Fanzone prévue cette année à Plainpalais pour la Coupe du monde de football a été annulée.
Il est donc difficile, aujourd’hui, pour Paris et Emmanuel Macron, de soutenir que le G7 à Evian n’aura pas d’impact financier en Suisse. Début mai, le président Guy Parmelin a d’ailleurs écrit au président français pour lui dire «tout le mal qu'il pense» du sommet, a révélé «Le Canard enchaîné». En cause notamment: les coûts de sécurité, les risques de débordements et la question d’une contre-manifestation en France.
Toujours selon l’hebdomadaire français, l’Elysée avance «en toute mauvaise foi» que d’éventuels débordements à Genève n’auraient rien à voir avec le G7, mais avec la votation sur l’initiative de l’UDC «Pas de Suisse à dix millions». Un argument qui risque de tendre un peu plus les relations entre Berne et Paris.
Reste que, malgré les tensions, la Suisse et la France devront désormais avancer ensemble pour sécuriser cette grand-messe internationale, éviter tout incident et préserver leur image. A moins de trois semaines du sommet, Emmanuel Macron peut encore désamorcer la crise. Mais pour l’heure, côté suisse, la facture politique et sécuritaire continue de grimper et c'est le contribuable qui en paiera le prix.