Surtout, ne rien dire et ne rien changer. Dans les allées centrales du «Dubai Mall», le gigantesque centre commercial de l’émirat le plus célèbre de la planète, la consigne donnée aux vendeurs se résume à un mot: silence. Pas question de commenter, devant les rares touristes qui se risquent encore dans ce dédale de marques de luxe, de cafés et de restaurants, les méandres de la guerre menée contre l’Iran.
Motus. Hassan, un serveur pakistanais, s’affaire devant l’espresso qu’il nous sert sur la terrasse d’ordinaire bondée, mais déserte ce matin-là, face à la flèche lancée vers le ciel de la tour Burj Khalifa. La fameuse fontaine, au pied de la tour, est à l’arrêt pour quelques heures. Mais ce soir, c’est promis, le ballet de jets d’eau qui attirait hier des millions de touristes reprendra. «Dubaï ne peut pas s’arrêter, sourit Hassan. Pourquoi arrêter une ville qui gagne et un pays que tout le monde, ici, veut voir résister?»
Ne rien laisser paraître
Surtout, ne rien laisser paraître. Dans le lobby de l’hôtel Marriott de la marina de Dubaï, remplie de yachts intacts malgré la pluie de missiles et de drones iraniens tombés sur les Emirats arabes unis, notre interlocuteur liste ce qui n’a pas changé, et les secrets de la renaissance future de Dubaï après le conflit. Ce qui n’a pas changé? «La sécurité, l’efficacité de l’administration, l’absence d’impôts, la confiance des dix millions d’habitants qui vivent ici. Posez la question autour de vous, tout le monde y croit», m’affirme ce cadre libanais haut placé d’une grande société pharmaceutique internationale.
Tout autour de nous, les sofas sont pourtant vides. Le personnel philippin papote derrière les vitrines remplies de gâteaux et de friandises que personne ne commande. Les chambres, facturées d’habitude au minimum 500 euros la nuit, se négocient pour 100 euros. Et pourtant? «Savez-vous ce que la guerre a déjà apporté ici? complète-t-il. Une nouvelle loi qui permet à tout investisseur célibataire d’obtenir un permis de résidence de deux ans s’il acquiert un bien immobilier, sans montant minimum. Pour les couples, c’est 400'000 euros. En quelques jours, le gouvernement a adapté les conditions à la nouvelle situation. Qui d’autre dans le monde est aussi flexible?»
Obligation patriotique
Surtout, se montrer «patriote». La population totale des Emirats arabes unis est, sur le papier, d’un peu moins de dix millions d’habitants. Les Emiratis sont moins de 1,5 million. Ils contrôlent tout dans les sept émirats (Abou Dhabi, Dubaï, Sharjah, Oumm al-Qaïwaïn, Ajman, Ras el Khaïmah, Fujaïrah). Le reste? Une discipline «patriotique» de fer, à l’image du gigantesque drapeau vert, blanc et noir, qui domine l’avenue Sheikh Zayed à Dubaï, repris par des centaines d’écrans géants à travers la ville. Dubaï est sous surveillance. Impossible de converser via WhatsApp, sauf par messages écrits ou vocaux. Des caméras partout. Une utilisation massive de l’intelligence artificielle.
La fierté du moment, dont l’évocation laisse parfois place à une forme d’arrogance, est la fiabilité du bouclier anti-aérien qui a protégé la ville frappée plus de deux mille fois. Cette version émiratie du «Dôme de fer» israélien a bénéficié de l’appui de l’Etat hébreu, avec lequel les Emirats ont signé les accords d’Abraham en septembre 2020. Alors, vive Dubaï? Hasma, elle aussi libanaise, vit ici avec ses enfants depuis dix ans. Elle dirige l’une des grandes chambres de commerce internationales du lieu. «Nous sommes tous prêts à nous battre pour Dubaï. Cette ville nous a tout donné. Leur force, c’est notre reconnaissance. Ils pourront compter sur nous demain, lorsqu’il faudra reconstruire.»
Les chantiers ininterrompus
Reconstruire? Le verbe paraît déplacé. Car ici, à Dubaï, aucun chantier ne s’est interrompu. A Business Bay, l’un des quartiers d’affaires, pas mal d’hôtels ont fermé ou réduit la voilure. Ils ont fermé leurs piscines, verrouillé leurs salles de gym, bouclé leurs restaurants. Mais jour et nuit, le bruit des engins de construction résonne. Dubaï construit toujours. Beaucoup. Le marché immobilier, qui a décroché d’environ 15 % depuis le début du conflit et pourrait subir un choc encore plus grand dans les semaines à venir, n’est pas en chute libre.
La perspective d’un golfe Persique stabilisé, avec en plus l’opportunité d’un Iran à rebâtir, est même jugée alléchante. Ceux qui ont déguerpi dès les premiers jours de frappes sont les agents immobiliers anglo-saxons. Ceux-là, en particulier les spécialistes des bureaux de luxe, ont fermé boutique. Les autres? Ils reçoivent toujours des demandes. Hasma, la Libanaise de la chambre de commerce, détaille: «Les familles d’expatriés, surtout celles avec enfants, ont plié bagage et c’est normal, mais beaucoup veulent revenir dès que possible. Ceux que je connais m’interrogent constamment sur les nouvelles opportunités du marché immobilier.»
Surtout, regarder vers l’avenir. Dans le vieux quartier de Bur Dubaï, vide de visiteurs étrangers, le spectacle des vendeurs assoupis, désœuvrés, démontre l’ampleur du choc. Mais Dubaï a des projets. La construction de Stargate AI, le futur «data center» géant d’Abou Dhabi, nourrit les scénarios les plus futuristes. Ce financier belge, lui aussi désireux de garder l’anonymat par précaution, voit les Emirats arabes unis comme le creuset des révolutions numériques de demain, grâce à l’afflux massif de cerveaux et à la qualité des infrastructures. Je souris. Sur mon téléphone portable, le GPS est déréglé.
Qualité des alertes
Si la qualité des alertes reçues, localisées en fonction des quartiers, a permis à tous de se mettre à l’abri lors des frappes, les conséquences digitales du conflit sont palpables. Depuis quelques jours, il n’est par moments plus possible de faire confiance au guidage électronique. Les taxis se perdent. Les particuliers préfèrent renoncer à leurs déplacements en voiture. Un GPS déréglé et Dubaï est paralysé. Grave? Notre interlocuteur s’esclaffe. «Revenez me voir lorsque vous bénéficierez en Europe, même à Genève, du même niveau de sécurité et d’efficacité de la part du gouvernement. Ceux qui restent, comme moi, savent que nous aurons un dur moment à passer avec cette guerre. Mais ce n’est pas une panne de GPS qui va nous paniquer. A Dubaï, une seule orientation est bonne: celle qui regarde devant.»
Prochain épisode: Israël, l’allié qui peut tout faire exploser.