Dubaï a peur. Le seul bruit d'explosion entendu n'est plus, comme tous les soirs du ramadan, celui du tir à blanc du canon officiel pour la fin quotidienne du jeûne, dans le vieux quartier historique, ou celui des feux d'artifice. Depuis que les frappes contre l'Iran ont démarré, la peur est visible. Quatre blessés sur la prestigieuse île artificielle The Palm, touchée par un missile. Le vacarme et les flammes sont ceux de la guerre.
On sent cette peur au bout du téléphone dès les premiers mots de vos interlocuteurs. Une peur qui se lit sur les visages dans les immenses salles de l'aéroport international, bondées de passagers coincés par la suspension sine die des vols internationaux. Dubaï voit son pire cauchemar prendre forme: une «Suisse du Moyen-Orient» prise en otage par la guerre en Iran.
Des décennies de transformation économique, d'apogée immobilière et d'afflux de capitaux internationaux sont remises en cause par des frappes de missiles, même si les dégâts causés par celles-ci sont, pour l'heure, très limités à quelques quartiers du front de mer. Surtout si les prochaines heures n'accouchent pas d'une solution à Téhéran: «Le plus inquiétant est la démonstration de force de part et d'autre, juge un résident de longue date aux Emirats. Le régime iranien démontre qu'il peut tenir et riposter. Le pire, pour un centre comme Dubaï, serait une guerre qui s'éternise.»
Besoin de la paix
Dubaï a besoin de la paix, même fragile. Roula le sait. Cette femme d'affaires libanaise connaît par cœur «sa» ville. Elle loue son efficacité. Elle salue son administration émiratie et l'absence de corruption. Elle connaît en revanche sa vulnérabilité. L'argent amassé ici et l'afflux d'investisseurs internationaux, indispensables pour soutenir la croissance de Dubaï, ne supporteraient pas que cette cité ultramoderne sortie du désert devienne synonyme d'instabilité.
«Jusque-là, nous avons vécu sur une illusion» concède un interlocuteur syrien, venu trouver refuge à Dubaï après avoir rompu avec le régime de Bachar al-Assad. Joint par WhatsApp, il ose: «Cette illusion est que tout le monde, au Moyen-Orient, a besoin de Dubaï. N'oubliez pas que beaucoup d'argent de l'élite islamique iranienne est ici. Nous sommes partis du principe que Dubaï est l'endroit où les grandes fortunes d'Égypte, d'Arabie saoudite, de Turquie, d'Iran ou des autres pays du Golfe s'entendent hors de portée de leurs gouvernements. Mais ce qui vient de se passer prouve que c'est faux. Une dizaine de missiles iraniens supplémentaires, et vous verrez que tout peut s'effondrer. N'oubliez pas qu'un grand pays comme l'Arabie saoudite ne supporte plus la puissance financière des Émirats arabes unis. Le Qatar aussi veut être le pôle central dans la région. La Suisse du Moyen-Orient, ça ne tient pas.»
Pourquoi frapper Dubaï?
Pourquoi l'Iran a-t-il frappé Dubaï? Qui, d'ailleurs, a décidé de frapper l'émirat, où un missile s'est abattu sur un hôtel de luxe? Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères iranien a démenti la volonté de s'en prendre aux pays de la région. «Ces pays restent nos amis. Nous n'avons pas de raison d'y provoquer le chaos», a-t-il déclaré samedi 28 février à la BBC, en direct de Téhéran. Sauf que le régime iranien, pour l'heure encore debout sous les frappes, n'est pas monolithique.
Les «Gardiens de la révolution», sa colonne vertébrale, savent que Dubaï est le talon d'Achille de la mondialisation régionale. Israël, avocat fervent de la guerre, n'a pas intérêt à sa déstabilisation. C'est ici que les milieux d'affaires de Tel-Aviv ou de Jérusalem concluent leurs contrats. C'est ici que s'exporte la technologie sécuritaire israélienne. Les drones qui survolent depuis vendredi le ciel de Dubaï sont importés de l'Etat hébreu. «Tuer Dubaï, c'est tuer la poule aux œufs d'or», complète une universitaire française installée dans la ville, mais qui ne veut pas être citée.
Pourquoi ne pas parler ouvertement dans cette «Suisse du Moyen-Orient»? «Les autorités émiraties sont paranoïaques», nous confiait, voici dix jours, un journaliste basé à Abou Dhabi, la capitale administrative et politique des Emirats. «Tout est surveillé. Les conversations vocales sur WhatsApp ne sont pas interdites pour rien.» Dubaï, admettent les diplomates, est aussi connu pour être un nid d'espions.
Un nid d'espions
On vient y recueillir des informations, nouer des contacts, comprendre ce que le Moyen-Orient cache aux non-initiés. Exemples: la rivalité de plus en plus dure entre les Emirats et l'Arabie saoudite; la peur qu'inspire à Dubaï le fondamentalisme islamique sunnite du Qatar; l'existence de réseaux pro-iraniens puissants dans le pays, financés par les grands commerçants chiites libanais installés en Afrique et en Amérique latine. «Cette Suisse-là est une poudrière, rigole un autre interlocuteur. Si vous soulevez le couvercle, tout peut exploser.»
La guerre, Dubaï connaît pourtant. L'une des raisons de son redressement spectaculaire après la pandémie de Covid-19 a été l'afflux d'argent et de riches familles ukrainiennes et russes. Dubaï est devenu le lieu d'exil favori de cette élite déplacée de Moscou ou de Kiev par les combats. Mais cette fois, la guerre qui menace de durer, si le régime iranien ne capitule pas, est au cœur du système émirati. Une peur peu avouée en public, mais que les banquiers de la ville connaissent, est de voir les autorités américaines s'en prendre aux fonds iraniens déposés ici.
Les vœux de MBS
Une grande purge financière, qui aurait les faveurs de celui qui voue Dubaï aux gémonies: le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salmane. Lui mise à fond sur Trump. Ceux qui le disaient défavorable à une intervention militaire contre l'Iran avaient changé d'avis ces dernières semaines. MBS, aux commandes du pays sunnite le plus influent du Moyen-Orient et des lieux saints de l'islam, se voit désormais en grand stratège de la région débarrassée des ayatollahs. «Le paradoxe est qu'en attaquant Dubaï, les Iraniens font le jeu de MBS», poursuit notre diplomate.
Dubaï a peur parce que la ville sait qu'elle est un mirage. Au milieu du désert. Et qu'un Iran normalisé voudra reprendre toute sa place dans l'économie de la région. Côté pile, plus d'investissements dans un Moyen-Orient débarrassé de la menace iranienne serait une bonne nouvelle. Côté face, la question se posera vite de savoir si Dubaï est le bon endroit où s'installer, compte tenu de sa fragilité. La Suisse du Moyen-Orient se regarde dans le miroir des étendues désertiques qui l'entourent. Et sur les visages de ses millions de travailleurs étrangers inquiets d'une déstabilisation régionale. Téhéran est menacée d'être pulvérisée. Dubaï risque de voir, si le conflit dure, son miracle s'évaporer.