Mort du guide suprême
Ce que la mort de Khamenei signifie pour Trump, l'Iran et nous

Le guide suprême de la République islamique d'Iran a bien été tué par les frappes américaines et israéliennes. Son élimination était un objectif prioritaire de Trump. Mais elle signifie beaucoup plus pour le Moyen-Orient. Et pour nous.
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L'ayatollah Ali Khamenei était le Guide suprême de la République islamique d'Iran depuis 1989.
Photo: AFP
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Richard WerlyJournaliste Blick

L'ayatollah Ali Khamenei a bien été tué lors des premières frappes américaines et israéliennes sur l'Iran. Se trouvait-il dans la résidence présidentielle, immédiatement visée lors des attaques? Ou avait-il été conduit en vain en lieu sûr, ce qui ne l'a pas protégé des espions implantés par les services de renseignement israéliens (notamment) au sein du régime iranien? Les mots de Donald Trump prouvent en tout cas que sa disparition était un objectif prioritaire de la guerre déclenchée le 28 février contre l'Iran. Khamenei, 86 ans, était «l'une des personnes les plus diaboliques de l'histoire».

Sa disparition, confirmée par le régime iranien après des démentis initiaux, fait naturellement penser à celle du défunt leader du Hezbollah chiite iranien, Hassan Nasrallah, tué par une frappe israélienne sur son immeuble-bunker de la banlieue sud de Beyrouth, le 27 septembre 2024. Depuis, le mouvement chiite libanais est en mode pause, en termes d'attaques et de menaces contre l'Etat hébreu. Son emprise sur la population chiite et ses réseaux internationaux demeure, mais sa menace est en partie neutralisée. Le même scénario sera-t-il vrai pour l'Iran, ce pays de 90 millions d'habitants où la République islamique est en place depuis 1979?

Frappe dévastatrice

«La frappe dévastatrice de Trump contre le Guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, pourrait accélérer le démantèlement de l’appareil dirigeant de la République islamique, juge Micheline Ishay, experte du Moyen-Orient à l’université de Denver (Colorado). Mais cette disparition met aussi en lumière une vérité brutale: Washington ne dispose d’aucun plan cohérent à long terme pour l’après. Renverser un régime est une chose. Gérer le vide qui s’ensuit en est une autre.»

Trois questions se posent à ce stade après la mort de Khamenei, y compris pour les Européens et pour la Suisse, qui abritait encore voici quelques jours l'ultime séance de négociations entre l'Iran et les Etats-Unis à propos du programme nucléaire iranien.

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Qui détient les leviers du pouvoir en Iran?

La première question porte sur la solidité de la République islamique. Existe-t-il, au sein de ce régime théocratique fondé en 1979 par l'ayatollah Khomeiny après son retour d'exil en France et le renversement du Shah (lequel avait été lâché par ses alliés européens et américains, dans l'espoir de voir s'installer un régime islamiste modéré ouvert sur l'Occident), une faction capable de prendre le pouvoir, d'écarter les plus durs du régime et de négocier avec les Etats-Unis?

Sur ce plan, rien n'est moins sûr. Le président du pays, Massoud Pezeshkian, élu en juillet 2024, a aussi été visé par les frappes et sa mort a été annoncée, mais non confirmée. Il n'est dans l'échelon du pouvoir iranien que le numéro 5 ou 6. Les «Gardiens de la révolution» détiennent les leviers de la sécurité et de l'économie. Qui va donc prendre les commandes en pleine guerre, alors que la capacité de nuisance des missiles iraniens sur tout le Moyen-Orient est établie?

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Existe-t-il un successeur crédible?

La seconde question, justement, porte sur le Moyen-Orient. Micheline Ishay voit paradoxalement dans la disparition d’Ali Khamenei, ennemi juré des Etats-Unis et d'Israël, un réel danger: pour Benjamin Netanyahu, le moment est périlleux. Il a longtemps insisté sur le fait que l’Iran devait être stoppé à presque n’importe quel prix. Pourtant, l’effondrement du régime sans successeur crédible pourrait déclencher précisément le type de chaos stratégique qu’Israël redoute le plus. Cela peut ressembler à un K.-O. au premier round. La véritable question est: qui montera sur le ring ensuite?»

Tous les pays de la région, à commencer par les plus exposés aux conséquences d'une crise économique et pétrolière comme les Emirats arabes unis (avec leur place financière de Dubaï), paieraient très cher une crise de longue durée. Leur intérêt est de voir émerger en Iran un pouvoir capable de maintenir l'ordre. D'autres, comme Bahreïn ou l'Irak, s'inquiètent des mouvements au sein de leur population chiite majoritaire.

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Quels sont les plans américains?

Troisième interrogation: ce que veut réellement Donald Trump, et ce qui peut advenir pour les pays occidentaux, Europe incluse. Les pays européens ont tout à redouter d'une crise pétrolière. Ils se trouvent aussi dans une impasse vis-à-vis de cette guerre, comme le prouve le communiqué publié samedi par l'Allemagne, la France et le Royaume-Uni: «Nous avons constamment appelé le régime iranien à mettre fin au programme nucléaire de l’Iran, à limiter son programme de missiles balistiques, à renoncer à ses activités déstabilisatrices dans la région et sur nos territoires, et à cesser la répression et la violence inacceptables contre son propre peuple. Nous condamnons avec la plus grande fermeté les attaques iraniennes contre les pays de la région. L’Iran doit s’abstenir de frappes militaires indiscriminées. Nous appelons à la reprise des négociations et exhortons les dirigeants iraniens à rechercher une solution négociée. Le peuple iranien doit pouvoir décider de son propre avenir.»

Européens coincés

Soit. Et après? S'ils apparaissent trop solidaires de la guerre d'agression américaine et israélienne, les Européens se retrouveront dans la ligne de mire de possibles attentats. Ils sont les plus exposés si l'onde de choc créée par cette guerre en plein ramadan déstabilise le monde musulman, et que des manifestations antiguerre ont lieu. La Suisse, neutre et représentante des intérêts américains en Iran depuis 1980, n'échappe pas à ce dilemme. 

Le droit international a été bafoué. Cette guerre d'agression, pour répondre à la menace nucléaire potentielle de l'Iran, renoue en quelque sorte avec l'invasion de l'Irak en 2003, sans troupes au sol cette fois. De l'autre côté, la répression impitoyable des protestations populaires par le régime iranien est incontestable. Comment trouver la bonne mesure face au tandem Trump-Netanyahu, maintenant que la porte du changement de régime à Téhéran est ouverte?

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La vengeance, et après?

Dernier élément: Trump lui-même. Pour le président des Etats-Unis, l'ayatollah Ali Khamenei était la cible parfaite. Le tuer revient à venger son pays de l'affront historique que constitua, en 1979-1980, la prise d'otages de l'ambassade américaine à Téhéran. L'Amérique ne pardonne pas à ceux qui l'offensent, va à coup sûr claironner Donald Trump. Sauf que la population américaine, y compris au sein de son camp MAGA (Make America Great Again), ne veut pas d'une nouvelle guerre régionale. Et que le Congrès, à qui Trump n'a pas demandé l'autorisation de frapper, est à nouveau giflé par l'exécutif. La mort de Khamenei peut déboucher sur une crise politique si le chaos s'ensuit en Iran.

On se souvient, bien sûr, de l'Irak après la capture de Saddam Hussein le 13 décembre 2003. Ou de la Libye après la mort du colonel Kadhafi le 20 octobre 2011, suite à l'intervention aérienne européenne. Quelles leçons ont été tirées? On va le savoir très vite.

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