C'est le détroit de tous les secrets, de toutes les tentations et de tous les mirages. Depuis des siècles, les plus grands empires ont buté sur Ormuz, ce bras de mer coincé entre l'Iran (autrefois la Perse) et les Emirats arabes. Pas un livre d'histoire maritime qui ne consacre à ces 200 kilomètres de mer bordés de falaises abruptes, dans lesquelles le régime des mollahs a sans doute creusé nombre de galeries et de tunnels débouchant sur la mer, sans que le détroit d'Ormuz apparaisse tel un seigneur de la géographie du Moyen-Orient. Un passage indomptable entre continents, cultures et aires d'influence. Bref, tout ce que Donald Trump, ce président si obsédé par le spectacle et le court terme, n'a sans doute pas saisi.
Ormuz, où bat le cœur de la mondialisation depuis l'Antiquité. Lorsqu'il mettra les pieds à Pékin, le 14 mai, pour y rencontrer son homologue chinois Xi Jinping, le locataire de la Maison Blanche pourrait y recevoir de sa part une leçon de commerce naval. C'est par le détroit d'Ormuz, alors connu sous le nom de «Bab as-Salam» (littéralement «Porte de la Paix»), que les flottes de l'amiral Zheng He, le grand navigateur de l'Empire Ming au XVe siècle, tentent de prendre pied sur les comptoirs commerciaux arabes et perses alors cruciaux pour le commerce des denrées en provenance d'Extrême-Orient.
Zheng He, l'ancêtre chinois
Zheng He à Ormuz; six siècles avant l'armada aéronavale déployée par Donald Trump! A l'université britannique de Durham, des chercheurs ont refait son itinéraire en analysant des vestiges de céramiques impériales. Les caravanes prêtes à traverser le désert d'Arabie pour rejoindre la mer Rouge attendaient alors sur les rivages aujourd'hui occupés par les gratte-ciel de Dubaï ou d'Abou Dhabi. Pas étonnant qu'à Pékin, la perspective de voir ce détroit tomber dans les mains des Etats-Unis soit jugée très inquiétante.
Les secrets d'Ormuz, que Trump découvre, sont aussi mentionnés dans les récits des explorateurs portugais du XVIe siècle. C'est en 1507 que le navigateur portugais Alfonso de Albuquerque attaque cette bande de terre insulaire devenue l'île iranienne de Qeshm, pilonnée dans la nuit du 7 au 8 mai par les avions américains et émiratis. Ironie de l'histoire, le nom Albuquerque vient de l'arabe abū al-qurq, «chêne-liège» ou, plutôt, «père (abū) du liège (qurq)».
Plus ironique encore — mais Trump le sait-il? — c'est de cette même origine que vient le nom de la ville américaine d'Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Retour en 1507 donc, date de l'établissement de la première présence permanente européenne dans la région. Les Portugais construisent sur l'île un fort: Notre-Dame de la Conception. Il s'agit alors, pour eux, de contrôler le commerce en provenance des Indes. Une sorte de péage, déjà...
Le Portugal, premier Européen
Tout se trouve dans ses grimoires numérisés aux Archives nationales à Lisbonne. A l'époque, les navigateurs détaillent chaque parcelle de ce détroit dont la largeur minimale est d'environ 39 kilomètres. Leurs navires à voile, voyageant entre la Mésopotamie, la Perse, l'Arabie et le sous-continent indien, considèrent Ormuz comme une porte naturelle dont ils redoutent la fermeture. Les mines sous-marines si redoutées en 2026 n'existent pas à cette époque. Mais des catapultes chargées de projectiles enflammés menacent le passage des bateaux, susceptibles d'être incendiés. «Bab as-Salam», la Porte de la Paix, devient alors sous leur plume «Bab al-Hadi». Les gardiens de la révolution, on le voit, n'ont rien inventé.
Conquérir Ormuz, ou du moins s'assurer de son contrôle total, est un objectif que le royaume du Portugal, pourtant puissance dominante de son époque, ne réussira jamais à atteindre. Tiens, tiens... Trop de sultanats et d'Etats ont alors intérêt à ce que son passage demeure libre, et non pas dans les mains d'un seul empire. Nous sommes au XVIe siècle. Ormuz, centre commercial prospère depuis l'Antiquité pour le commerce de l'indigo, du millet et des dattes, est aussi un couloir crucial pour un autre commerce, bien plus inhumain: celui des esclaves noirs razziés par les tribus arabes d'Afrique. Le pétrole, à cette époque, n'a pas encore jailli de terre.
Ormuz est le nœud d'une mondialisation archaïque, mais bien réelle. Ses côtes abritent les entrepôts et servent de centre de redistribution des marchandises entre la Perse et l'océan Indien. Les grandes familles iraniennes envoient, pour sécuriser leur négoce, leurs enfants installer des succursales dans les lointains royaumes d'Asie. A Ayutthaya, au Siam (devenu la Thaïlande), le commerce de la capitale royale est tenu par les Bunnag, une famille iranienne toujours présente de nos jours dans ce pays.
Le pétrole qui a tout changé
L'histoire se transforme, après l'éviction du Portugal et son remplacement par la puissante Compagnie britannique des Indes orientales, avec la découverte du pétrole en Iran, en 1901. Cette année-là, l'homme d'affaires britannique William D'Arcy obtient de Mozaffaredin Shah l'autorisation d'exploiter et d'explorer les ressources pétrolières du pays pendant 60 ans. Ormuz, en plus d'être un nœud commercial, devient une artère stratégique pour l'énergie mondiale.
La «Babel maritime», comme on la surnommait, fait place à un défilé maritime hérissé de citernes, où les tankers viennent s'amarrer. L'ex-centre mondial des perles, recherchées jusqu'à la cour de Versailles et dans les palais moghols indiens, devient le goulet d'étranglement de cet or noir que la révolution industrielle puis les deux guerres mondiales transforment en denrée indispensable à l'impérialisme occidental. 1300 superpétroliers y transitaient chaque mois avant les frappes du 28 février 2026, souvent plus hauts que la tour Eiffel, naviguant dans un rail maritime d'environ trois kilomètres de large... Mais c'est une autre histoire. Celle que Donald Trump rêve, en vain pour le moment, de réécrire à sa manière.
Prochain épisode: Ormuz, ou le cimetière de l'impérialisme américain.