L’histoire est scandée de grandes batailles navales. Lépante en 1571, Trafalgar en 1805, Midway en 1942… A chaque fois, celles-ci ont vu des flottes s’affronter, et le vainqueur détruire une bonne partie des navires de son ennemi. Rien de tel en 2026, dans le détroit d’Ormuz. La bataille qui vient de s’engager et risque de dégénérer n’oppose pas deux flottes, mais la marine du pays le plus puissant du monde à une menace côtière et aérienne susceptible, à tout moment, d’atteindre ses bâtiments.
D’un côté, l’US Navy et la formidable armada aéronavale américaine déployée depuis la fin février dans le golfe Persique. De l’autre, une force militaire iranienne disparate, mais extrêmement efficace, capable de tirer des drones, des missiles, de relâcher des mines sous-marines, de faire plonger des sous-marins de poche et de lancer des vedettes ultra-rapides à l’assaut des destroyers et autres frégates ultramodernes. Cette guerre navale-là est totalement asymétrique. Avec, au milieu, pris en otage, des centaines de navires marchands, tankers et porte-conteneurs, bloqués dans le Golfe avec leurs dizaines de milliers de membres d’équipage de toutes nationalités.
Débloquer le détroit
Ce qui vient de changer ces dernières heures est le passage à l’acte de l’US Navy pour débloquer le détroit et escorter, dans les eaux internationales, un premier convoi de navires. Il s’agit, en clair, de mettre en œuvre le blocus filtrant promis par Donald Trump à la mi-avril. Pas question pour les bateaux en provenance ou à destination des ports iraniens d’emprunter cette voie navigable devenue l’épicentre d’un choc pétrolier mondial. Possible, en revanche, pour les navires en provenance ou à destination des pays du Golfe d’emprunter cette route maritime. Le détroit d’Ormuz fait environ 200 kilomètres de long, et entre 30 et 50 kilomètres de large. Le rouvrir reviendrait à redonner de l’oxygène aux pays du Golfe: Emirats arabes unis, Koweït, Qatar ou encore Bahreïn, tandis que l’Iran demeurerait asphyxié. C’est ce que Téhéran veut à tout prix empêcher en menaçant de tirer sur ces convois de navires, et en visant même des bâtiments militaires américains.
Pour le commandement iranien, la guerre a de facto repris. «Les forces américaines seront attaquées si elles entrent dans le détroit, et les navires commerciaux ainsi que les pétroliers devraient s’abstenir de se déplacer à moins de se coordonner avec l’Iran», a redit lundi 4 mai Ali Abdollahi, chef du commandement unifié de l’armée iranienne. «Nous avertissons que toute force armée étrangère, en particulier l’armée américaine agressive, sera attaquée si elle a l’intention de s’approcher et d’entrer dans le détroit d’Ormuz», indique le communiqué.
Il s’agit donc bien d’une bataille navale en préparation. Une bataille menée pour l’essentiel dans les airs, via des frappes de drones et de missiles. Les drones Shahed, qui fondent sur leurs cibles et explosent, peuvent faire d’énormes dégâts s’ils sont envoyés en essaim sur une cible. C’est ainsi que procédaient, pendant la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique, les pilotes kamikazes japonais. À l’époque, ces attaques suicides coulèrent près de cent bâtiments, parmi lesquels des porte-avions, des croiseurs et des destroyers de l’US Navy. Plus de 400 autres navires de guerre furent endommagés.
La volonté du Centcom
La bataille navale du détroit d’Ormuz va maintenant dépendre de la volonté du Centcom, le commandement américain du Moyen-Orient basé à Tampa, en Floride, de braver ces risques. Cela veut dire que Donald Trump, le locataire de la Maison Blanche, serait prêt à encourir des pertes humaines et matérielles conséquentes si un navire de guerre était touché, ou pire, envoyé par le fond. Le président des Etats-Unis, pour rappel, souhaitait que les pays européens viennent à la rescousse pour l’aider à débloquer le détroit qui, avant les frappes israéliennes et américaines du 28 février, était parfaitement et librement navigable. La réponse des alliés, dont la France, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Allemagne, a été négative. Les Européens se sont en revanche déclarés prêts à mobiliser leurs marines de guerre une fois les hostilités terminées.
Va-t-on vers la poursuite ou l’abandon de l’opération «Project Freedom» décidée ce dimanche par le locataire de la Maison Blanche? «Pour le bien de l’Iran, du Moyen-Orient et des Etats-Unis, nous avons dit à ces pays que nous guiderons leurs navires en toute sécurité hors de ces voies navigables restreintes, afin qu’ils puissent poursuivre librement leurs activités», a déclaré Trump dans un message publié sur sa plateforme Truth Social.
Son argument est humanitaire: «Beaucoup de ces navires manquent de nourriture et de tout ce qui est nécessaire pour permettre à de grands équipages de rester à bord dans des conditions saines et sanitaires», a-t-il ajouté, précisant que toute interférence dans l’opération devrait «malheureusement être traitée avec fermeté». La force déployée pour cela par l’US Navy est conséquente: 15'000 militaires, plus de 100 aéronefs terrestres et maritimes, des navires de guerre et des drones.
Un plan très risqué
Interrogé par la chaîne qatarie Al Jazeera, Harlan Ullman, président du Killowen Group et ancien officier de la marine américaine, a déclaré que le dernier plan de Trump peut à tout moment vaciller. «L’Iran dispose d’énormes quantités de drones et de petites embarcations qui pourraient rendre la situation très, très difficile (…) Je redouterais une confrontation où un navire de guerre américain serait touché, car alors les Américains n’auraient d’autre choix que de riposter.»