Ils pensent à le sécuriser
Pourquoi le détroit d'Ormuz est un piège pour les Européens

Lors de leur sommet à Bruxelles, les dirigeants des 27 pays membres de l'Union européenne se sont dits prêts à sécuriser le détroit d'Ormuz après la fin des hostilités. Mais dans les faits, le piège est tendu.
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Comment s'assurer que les navires qui traversent le détroit d'Ormuz ne seront pas pris sous le feu des belligérants?
Photo: keystone-sda.ch
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Richard WerlyJournaliste Blick

La corde qui peut pendre les Européens git par 200 mètres de fond. Cette profondeur est celle du détroit qui a monopolisé les échanges des dirigeants des 27 pays membres de l'Union, ce jeudi 19 mars à Bruxelles. Impossible, ont-ils tous reconnu, de laisser le détroit d'Ormuz interdit au trafic maritime pendant de longues semaines. 80 à 90% du commerce mondial s’effectue par voie maritime, qui longe les côtes de l'Iran d'une part, et celles des Emirats arabes unis et du Sultanat d'Oman d'autre part. «Toute perturbation dans ce détroit a un impact direct sur les marchés mondiaux de l’énergie, comme on le constate actuellement dans le cadre de la guerre américano-israélienne contre l’Iran», confirme, dans une note, l'expert européen Christian Koch, basé à Bruxelles.

Résultat: une volonté d'intervenir militairement... dès que le conflit sera apaisé. «Nous condamnons avec la plus grande fermeté les récentes attaques menées par l'Iran contre des navires commerciaux non armés dans le Golfe, les attaques contre des infrastructures civiles, notamment des installations pétrolières et gazières, ainsi que la fermeture de fait du détroit d'Ormuz par les forces iraniennes.»

Opérations de minage

«Nous appelons l'Iran, poursuit le texte, à cesser immédiatement ses menaces, ses opérations de minage, ses attaques de drones et de missiles ainsi que toute autre tentative de bloquer le détroit à la navigation commerciale, et à se conformer à la résolution 2817 du Conseil de sécurité des Nations unies», assène le communiqué publié après le Conseil européen par les dirigeants de l’Allemagne, de la France, de l’Italie, du Japon, des Pays-Bas et du Royaume-Uni. Une protestation de plus, qui a rendu Donald Trump furieux, au point que celui-ci, comme les Iraniens, pourrait être maintenant tenté de laisser le piège d'Ormuz se refermer sur les économies du Vieux Continent.

Que dit, en effet, la résolution 2817 de l'ONU, adoptée le 11 mars? Que les Etats signataires «condamnent toute action ou menace de la République islamique d’Iran visant à fermer, entraver ou perturber de quelque manière que ce soit la navigation internationale dans le détroit d’Ormuz ou à menacer la sécurité maritime dans le détroit de Bab el-Mandab». Et que «toute tentative visant à entraver le passage en transit licite ou la liberté de navigation dans ces voies de navigation internationales fait peser une grave menace sur la paix et la sécurité internationales».

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De la Somalie à la mer Rouge

Soit. Et après? Pas question, pour les Européens, de lancer au plus vite une opération de sécurisation du détroit comparable à Eufor Atalanta, lancée en 2008 pour lutter contre la piraterie au large de la Somalie, ou à l'opération Aspides lancée en 2024 pour répondre à l’escalade des attaques contre les navires commerciaux en mer Rouge. Dans ces deux cas, des navires militaires battant pavillon européen encadrent des convois de porte-conteneurs, de vracquiers et de tankers.

Mais à chaque fois, la menace est d'une toute autre nature. Au large de la Somalie, le risque encouru est celui d'une attaque de pirates qui arraisonnent les cargos, d'où le déploiement à bord de commandos marines dotés de moyens de riposte et d'interception. Dans le détroit de Bab el-Mandeb, la protection contre les tirs de missiles des rebelles houthis est avant tout antiaérienne, et les moyens de ces derniers n'ont rien à voir avec ceux des Gardiens de la révolution iraniens.

Ormuz, un tout autre défi

Sur le plan technique et défensif, Ormuz en 2026 présente un tout autre défi: un millier de kilomètres de côtes à sécuriser (le détroit, dans sa partie la plus étroite, fait 212 kilomètres de long et une trentaine de kilomètres de large), la possibilité de voir les Iraniens lancer, depuis l'arrière-pays, des essaims de drones qui satureraient les défenses antiaériennes, le risque de drones navals ou de sous-marins de poche, susceptibles d'infliger aux moyens maritimes européens des pertes comparables à celles infligées par les Ukrainiens à la marine russe en mer Noire. S'y ajoute la question du commandement.

Comment intégrer des navires de guerre européens au sein de l'armada aéronavale américaine sans céder aux Etats-Unis le commandement total de l'opération? C'est d'ailleurs pour prévenir cette possibilité qu'Emmanuel Macron a déployé en Méditerranée le porte-avions Charles de Gaulle (actuellement au nord-ouest de Chypre, et à une centaine de kilomètres des côtes turques). Grâce aux avions de surveillance radar de celui-ci, et grâce aux moyens électroniques de son escorte, le président français dispose d'un canal de renseignement opérationnel autonome, indépendant de l'US Navy.

Il manque un signal clair

«Ce qui manque dans l’équation actuelle, c’est un signal clair de la part de l’UE quant à ce que l’Europe est prête à faire pour garantir le principe de la liberté de navigation et obtenir un renversement des actions de l’Iran dans le détroit d’Ormuz. Le simple rejet des propositions avancées par le président Trump dans ce contexte est insuffisant. L’examen d’une extension ou d’une adaptation des opérations ASPIDES ou EMASoH devrait faire l’objet d’une attention immédiate et prioritaire», juge l'expert Christian Koch, collaborateur du Gulf Research Centre.

Ce que le ministre danois des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen – l'homme qui a négocié avec Washington pour calmer les velléités de Donald Trump de conquérir le Groenland – a confirmé. Pour lui, compte tenu des enjeux énergétiques et commerciaux, l'Union européenne ne pourra pas faire l'économie d’un plan «en vue de la désescalade» dans le détroit d'Ormuz.

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