Les secrets du Golfe (3/3)
A Ormuz, le miracle évanoui des pays du Golfe

Du pétrole, du gaz et des capitaux à gogo… les pays du golfe Persique croyaient avoir trouvé le filon d'une prospérité sans fin. La guerre du détroit d'Ormuz a démontré la fragilité de leurs espérances. Et peut être la fin de leur miracle.
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Dubai, capitale financière internationale. Est-ce tenable à l'avenir, après le séisme de cette guerre?
Photo: AP
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Richard WerlyJournaliste Blick

Ils vivent au ralenti. Au bar très british de l’Abu Dhabi Club de Saadiyat, l’un des cercles d’expatriés les plus huppés des Emirats arabes unis, plus personne, ou presque, ne parle de ses «deals» en préparation.

Adieu le business globalisé. Adieu les visites ininterrompues de cadres débarqués de New York, Singapour, Hong Kong ou Londres. L’heure est aux loisirs. Mais, malheureusement aussi, aux licenciements préventifs. Jacques, ancien vice-président de la branche émiratie d’une grande banque européenne, vient d’en faire l’expérience. Une semaine avant le début des frappes aériennes américaines et israéliennes sur l’Iran, le 28 février, le couperet est tombé. Son contrat d’expatriation n’a pas été renouvelé. Cas de force majeure. Le retour forcé à Paris est imminent. «Personne ne croit à la fin du miracle de Dubaï, ou à la disparition pure et simple du Qatar ou du Koweït sur la carte énergétique mondiale, explique le banquier limogé en nous faisant visiter la ville nouvelle où il réside depuis trois ans. Ce qui va changer, c’est la confiance. Ces pays redeviennent ce qu’ils ont, au fond, toujours été au fil de l’histoire: des châteaux de sable.»

20'000 marins bloqués

«Châteaux de sable»: l’expression correspond bien à ce que l’on voit, plus de deux mois après le déclenchement de la guerre aérienne contre l’Iran, lorsqu’on débarque à l’aéroport d’Abu Dhabi ou de Dubaï. Ici, tout est sorti des dunes et du désert en moins de quarante ans. Une réussite urbaine et économique liée de façon indissociable au détroit d’Ormuz. L’amiral français Alain Oudot de Dainville a servi au Moyen-Orient comme commandant de plusieurs navires. Il a même sécurisé, dans la mer Rouge voisine, des convois de navires marchands menacés par les pirates. Le miracle du Golfe? 20'000 marins bloqués. Plus de 2000 navires à l’ancre. Des navigants qui ne sont parfois plus payés. «Trop de gens, trop d’investisseurs, ont oublié les règles simples de la géographie, argumente-t-il. Le détroit d’Ormuz est un lieu idéal pour des embuscades maritimes. La menace en provenance de l’Iran ne pourra pas être supprimée comme ça, même si l’armée américaine donne l’assaut.»

Sur une carte, l’ancien officier supérieur désigne chaque île, chaque recoin de rivage. Entre 130 et 150 navires, pour la plupart des porte-conteneurs et des tankers, traversaient chaque jour le détroit avant le 28 février. L’amiral pointe Fujairah, l’émirat pétrolier dont le nom est bien moins connu que celui de Dubaï ou d’Abu Dhabi. Chaque citerne, chaque complexe pétrolier ou gazier y est une cible. Idem à Abu Dhabi, réputé être la «Sparte» des Emirats arabes unis pour sa préparation militaire. Sa seule raffinerie, située à Al Ruwais Industrial City, est en train d’évaluer les dégâts causés par plusieurs attaques de drones. Ses installations gazières, à Habshan, ont aussi été touchées. «La guerre américano-israélienne contre l’Iran accélère la transformation géopolitique dans le Golfe, prédit l’ex-diplomate américaine Jennifer Gavito. Les fissures entre les pays de la région deviennent plus visibles et les piliers de leur stabilité ont été abîmés. La preuve: l’annonce récente du retrait des Emirats arabes unis de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Elle illustre la volonté individuelle de chacun de poursuivre une plus grande autonomie dans un contexte de compétition croissante.»

Règlements de comptes

A quoi ressemblera l’avenir? Jennifer Gavito pronostique une région du Golfe persique où les ambitions nationales seront plus compliquées à contenir et où les règlements de comptes post-conflit pèseront plus lourd. «L’un des résultats les plus notables de cette guerre a été l’expansion significative du soutien sécuritaire israélien aux Emirats arabes unis. Israël aurait fourni une assistance en matière de défense antimissile ainsi qu’une coopération en renseignement pour contrer la menace iranienne. Cela laissera des traces.»

Autre sujet à surveiller: le contentieux ravivé entre l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. «Les deux puissances du Golfe soutiennent des camps opposés dans le conflit au Soudan: l’Arabie saoudite appuie l’armée soudanaise tandis que les Emirats soutiennent les Forces de soutien rapide. La fracture la plus importante est apparue au Yémen où, à la fin de l’année dernière, des forces dirigées par Riyad ont bombardé une cargaison d’armes émiraties destinée à des séparatistes yéménites. Parallèlement, les Emirats adoptent une posture plus indépendante, comme en témoigne leur retrait de l’OPEP et leurs liens plus étroits avec Israël. L’Arabie saoudite, elle, a renforcé ses relations avec Bahreïn, le Koweït, la Turquie, le Qatar et l’Inde afin de constituer un nouveau centre de gravité régional.» En clair: le détroit pétrolier d’Ormuz est devenu un baril de poudre géopolitique.

Quelle politique adopter, dès lors, pour les firmes multinationales qui misaient jusque-là sur Dubaï comme «hub» régional, voire comme plate-forme pour l’Asie et l’Afrique? Le document très fouillé d’une banque d’investissement, que nous avons pu consulter, montre que la précaution sera demain de mise. «La viabilité de Dubaï en 2026 et au-delà repose sur un équilibre fragile entre expansion immobilière et vulnérabilités, peut-on lire. L’arrivée massive de 210'000 logements risque de saturer le marché, tandis que la dépendance vitale au dessalement face aux tensions régionales crée un point de rupture. Or cette accélération de l’offre survient alors que les prix ont déjà grimpé de 70% en quatre ans, créant une tension palpable pour tout investisseur. On finit souvent par se demander si ce mirage de croissance infinie ne cache pas une fragilité structurelle majeure.»

Population et eau potable

L’autre chiffre qui fait peur, et que la crise du détroit d’Ormuz rend encore plus problématique, est la composition de la population des Emirats arabes unis, de loin le pays le plus exposé aux crises. 92% de la population totale y est composée d’expatriés, contre 40% à Singapour! Gare, aussi, à la crise financière si les hostilités reprenaient et que les dégâts infligés par l’Iran à ses voisins augmentaient. «Sans impôt sur le revenu, Dubaï dépend totalement des flux entrants. La volatilité constitue ici le risque numéro un pour les investisseurs et pour les épargnants. Un incident grave suffirait à faire fuir les fonds…»

La crise dans le détroit d’Ormuz, que l’Iran comme les Etats-Unis brandissent aujourd’hui comme une «bombe atomique», a aussi révélé ce que tous les experts du Golfe persique savent: l’approvisionnement en eau est le talon d’Achille de toute la région. Un véritable point de rupture pour Dubaï, qui dépend à 42% du dessalement de l’eau de mer. Sans ces infrastructures technologiques, les réserves d’eau potable s’épuiseraient en seulement quelques jours, rendant la vie urbaine impossible.

Miracle ou mirage?

Alors, miracle ou mirage? «72 millions d’habitants du Moyen-Orient – 62 millions d’habitants du Golfe et 10 millions d’Israéliens – sont vulnérables aux menaces américaines et iraniennes visant les usines de dessalement», note l’analyste spécialisé Keith Schneider. «Transformer l’eau de mer en eau douce est essentiel à la survie dans l’une des régions les plus sèches et les plus chaudes de la planète.» 

Un remake de l’effroi observé après la guerre d’Irak de 1991? Une centaine de petites installations transforment l’eau de mer en seulement 3% de l’eau douce iranienne. Pire: les grandes usines de dessalement, très énergivores, sont situées le long des côtes du Golfe. Entre 2006 et 2026, les pays du Moyen-Orient ont collectivement dépensé plus de 50 milliards de dollars pour construire et moderniser des installations de dessalement, et presque autant pour les exploiter.

Destruction mutuelle assurée

A eux seuls, les Etats du Golfe produisent environ 40% de l’eau dessalée mondiale, grâce à plus de 400 usines réparties dans la région. Au Qatar, le dessalement représente 99% de l’eau potable; au Koweït, 90% ; en Israël, 85% ; en Arabie saoudite, 70% ; et aux Emirats arabes unis, 42%. «Ce qui se passe dans le détroit d’Ormuz est l’équivalent hydrique du MAD – 'destruction mutuelle assurée' – terme apparu au plus fort de la guerre froide entre les Etats-Unis et l’Union soviétique il y a six décennies pour désigner la catastrophe d’une guerre nucléaire», conclut l’expert américain.

Retrouvez nos deux épisodes précédents : 

Le détroit d’Ormuz est devenu le poumon du monde
Ormuz, tombeau de l’impérialisme punitif américain

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