Les secrets du Golfe (2/3)
Ormuz, tombeau de l'impéralisme punitif amércain

La crise d’Ormuz a servi de test de la puissance américaine: or les sanctions de Donald Trump sont mises en échec par la Chine. Avant déjà, la Chine et l’Inde avaient contré les sanctions contre la Russie; dès lors, l’arme fatale de Washington serait-elle moribonde?
1/2
Sur fond de tensions à Ormuz, Donald Trump doit rencontrer Xi Jinping à Pékin les 14 et 15 mai.
Photo: KEYSTONE
Chroniques Teaser (2).png
Myret ZakiJournaliste Blick

Le monde est-il encore prêt à se plier aux sanctions américaines? De cette question dépend l’avenir de la suprématie américaine. Les sanctions, embargos et blocus ont en effet constitué l’outil coercitif de choix manié par Washington pour asseoir sa suprématie depuis les années 2000. 

Mais samedi 2 mai, l’arme préférée de Washington pourrait bien avoir été symboliquement enterrée, dans la centaine de mètres de profondeur du détroit d’Ormouz. Ce jour-là, la Chine a annoncé qu’elle ne se conformerait pas aux sanctions annoncées par les Etats-Unis contre ses raffineries, soupçonnées d'importer du pétrole en provenance d'Iran. A quelques jours de la visite du président américain à Pékin les 14 et 15 mai, le bras de fer se joue ici-même, dans les eaux du passage stratégique du Golfe. Et il ne tourne pas en faveur de Washington.

Acteur n° 1 du contournement

Car le gouvernement chinois a fait savoir au monde entier qu'il ignorerait les sanctions américaines visant cinq raffineries chinoises accusées d'acheter du pétrole iranien. Dans une formule qui a fait le tour du monde, Pékin a déclaré que les mesures américaines «ne doivent être ni reconnues, ni mises en oeuvre, ni respectées», car elles «interdisent ou restreignent indûment les activités des entreprises chinoises avec les pays tiers (...) et violent le droit international». 

La Chine s’affirme aujourd’hui comme le principal acteur du contournement des sanctions américaines. Non seulement contre l’Iran, mais aussi contre d’autres pays sanctionnés comme la Russie et auparavant le Venezuela. La Chine achète encore aujourd’hui 90% du pétrole iranien. 

Mi-avril déjà, un pétrolier chinois sous sanctions américaines, le Rich Starry, mais aussi d’autres navires, ont traversé le détroit d’Ormuz malgré le blocus américain. Leur passage a été vu comme un test - négatif - de la capacité américaine à imposer son blocus.

Système fantôme incontrôlable

Pour accéder à la Chine et à ses autres clients, l’Iran a bâti un système parallèle très sophistiqué, qui fait échec aux sanctions. Le pétrole iranien s’exporte grâce à des flottes fantômes et des transferts de cargaisons en pleine mer. Les bateaux changent régulièrement de nom, de pavillon, de propriétaire, usent de sociétés écrans pour dissimuler l'origine des fonds et des cargaisons, et éteignent leurs signaux pour effacer leur traçabilité. 

C’est pourquoi Téhéran, loin de s’effondrer économiquement, exporte quasiment autant de barils qu’avant la guerre, trahissant la faible efficacité du «mur d’acier» qu’avait annoncé Donald Trump dans le détroit d’Ormouz. 

Outre l’Iran, des systèmes de «flotte fantôme» sont également utilisés par la Russie et par la Corée du Nord pour contourner les sanctions pétrolières. Au total, pas moins de 900 navires seraient impliqués dans le contournement des sanctions, révélant l’ampleur de cet empire de l’ombre. Pour Washington, s’attaquer à un tel système aurait un coût si exorbitant, que dans les faits, ses menaces se limitent souvent à un effet déclamatoire. 

Sanctions contrées par les rivaux

Pour les analystes les plus attentifs, le rejet très direct des sanctions américaines par la Chine a été un signal et un point de bascule dans le conflit d’Ormuz. A partir de là en effet, il devient difficile pour l’administration Trump d’arracher des concessions à l’Iran. Et de lutter efficacement contre un démantèlement par la Chine du système dollar.

Contenu tiers
Souhaitez-vous voir ces contributions externes (par exemple Instagram, X et d'autres plateformes) ? Si vous acceptez, des cookies peuvent être installés et des données peuvent être transmises à des fournisseurs externes. Cela permet l'affichage de contenus externes et de publicités personnalisées. Votre décision s'applique à l'ensemble de l'application et peut être révoquée à tout moment dans les paramètres.

L’échec américain d’Ormuz n’est qu’une confirmation d’un épisode antérieur: la Chine, tout comme l’Inde, avaient déjà fait échouer en partie les sanctions contre la Russie en soutenant l’achat de pétrole russe interdit par les Américains. Autrement dit, l’existence de ces puissances récalcitrantes ne permet plus à Washington d’imposer au monde un régime unilatéral de sanctions crédible.

Aujourd’hui, Ormuz pourrait donc bien être le cimetière du pouvoir de coercition américain sur le monde. D’autant que les Etats-Unis affrontent aussi des défis sérieux sur le plan militaire, ce qui explique en partie la large «désobéissance» aux sanctions. Comme l’a déclaré le représentant démocrate Ted Lieu, «Si l’Iran – une armée de second ordre – peut endommager gravement les bases américaines, cela signifie que la Chine ou la Russie peuvent détruire nos bases à l’étranger.» 

Redéfinition de la puissance

En effet, avec l’impasse militaire américaine en Iran, la question d’être «l'armée la plus puissante du monde» se pose différemment: elle devient relative, et le mythe cède aux réalités du terrain. Un terrain où la supériorité technologique n’est plus le critère décisif, mais peut même s’avérer source de coûts exorbitants et intenables sur la durée. Ainsi, les Etats-Unis se retrouvent-ils avec des bases militaires endommagées, des systèmes de défense antimissile divisés par quatre, et la moitié de leurs réserves de munitions épuisée, sans avoir vaincu, ni même sérieusement inquiété l’Iran, adversaire bien moins puissant sur papier. 

Dès lors, la guerre américaine contre l’Iran redéfinit ce que cela signifie d’être «l’armée la plus puissante du monde». Quand les forces américaines ne sont pas préparées à la guerre moderne par drones qui se joue en Iran, quand leurs stocks de systèmes de défense aérienne et antichar fondent dès qu’elles ouvrent deux fronts simultanés, la réalité n'est pas celle d'une armée impériale. Une armée qui ne peut ouvrir qu’un seul front à la fois peut-elle être numéro un?

Illusions noyées à Ormuz

Les forces américaines ont aussi une guerre de retard: alors qu’elles ont rapidement développé des drones bon marché, ce sont-là les vieux outils de l’Iran. Ce dernier déploie déjà sa nouvelle génération de drones furtifs, et de drones capables de traquer des cibles mouvantes. 

Un défi plus grand est celui des alternatives low cost aux missiles anti-aériens Patriot à 4 millions pièce, qui servent à abattre des drones à 30’000 dollars. Les USA sont en train de développer des systèmes d'interception moins chers, mais ces derniers risquent d’être moins efficaces face aux drones iraniens de nouvelle génération, plus rapides et ultra-précis. 

Au final, Ormuz devient le fossoyeur de certaines illusions occidentales. Les Etats-Unis pensaient avoir le levier des sanctions. Ils ont découvert les effets étendus du levier d'Ormuz. Ils pensaient avoir l’armée la plus puissante du monde. Ils ont découvert la vulnérabilité insoupçonnée des guerres asymétriques. Cette leçon valait bien un naufrage, sans doute. 

Prochain et dernier épisode: Ormuz et le «miracle» du Golfe.

Articles les plus lus