Dubaï n’est pas KO. Il suffit de contacter, dans l’émirat, des ressortissants européens qui connaissent bien les lieux pour ne pas tomber dans la paranoïa guerrière. Certains, à Dubaï, prévoient même de passer le week-end en bateau au large de la place financière, comme en temps normal. «Dubaï a, au contraire, démontré sa solidité et sa stabilité, lâche un homme d’affaires helvète. Son enterrement n’est pas pour demain.»
Les vétérans de l’émirat, tout comme les ressortissants européens installés de longue date au Qatar ou à Bahreïn, savent toutefois qu’il faut rester prudents. Si les attaques de missiles et de drones iraniens ont nettement diminué au fil de la semaine, et si aucun site sensible de la place financière n’a été touché – et encore moins détruit –, la peur plane toujours sur la forêt de gratte-ciel dominée par la tour Burj Khalifa et ses 163 étages.
Les deux obsessions
Deux obsessions reviennent souvent. La première est celle d’une frappe sur les usines de dessalement qui alimentent la ville et ses 4 millions d’habitants. Dubaï se retrouverait privé d’eau. Le désert reprendrait ses droits.
La seconde obsession est celle d’un blocage du détroit d’Ormuz et d’une paralysie parallèle du port de Jebel Ali, le plus grand port artificiel du monde. La Jebel Ali Free Zone, qui accueille quantité de multinationales, est le poumon économique de l’émirat. Si la panique s’en empare, la boussole économique de la cité sera déréglée.
L’inquiétude
L’inquiétude la plus forte est celle d’une guerre longue. Une crise qui obligerait les armateurs à changer leur route commerciale, avec pour conséquence de faire plonger les prix de l’immobilier, est le scénario catastrophe.
La richesse la plus palpable de Dubaï, celle qui pousse de nombreuses fortunes à investir dans cette zone, est l’immobilier. Coup de chance: pour l’heure, aucun gratte-ciel n’a été touché par un projectile. Mais les promoteurs regardent avec inquiétude leurs plannings de ventes.
Argent iranien
Les capitaux iraniens sont bloqués par le conflit. Les pays du Golfe se recroquevillent sur leurs propres marchés. L’Arabie saoudite, en lutte ouverte avec les Emirats, espère profiter du conflit avec l’Iran pour consolider son avantage. Dubaï est dépendant de nombreux facteurs qui lui échappent. Trop même: «Le paradoxe est que cette ville, bâtie pour un magnat-président comme Trump, risque de pâtir de l’hubris du président des États-Unis», confirme un diplomate suisse familier de la région. «Et n’oubliez pas que le clan Trump a des intérêts ailleurs. Le Qatar lui a offert son futur avion présidentiel. Abu Dhabi a fait de mirifiques promesses d’investissements aux Etats-Unis. L’Arabie saoudite a, dès son retour à la Maison Blanche, mis dans la balance 600 milliards de dollars de promesses d’investissements.»
Dernier problème pour Dubaï: la désertion de ses élites étrangères. La ville a cruellement besoin de ces expatriés qui, si la guerre dure, pourraient être tentés d’abandonner l’émirat. Or, que pèse l’efficacité légendaire de Dubaï si la ville cesse de jouer son rôle de plaque tournante? Le sultanat d’Oman, pays ami de l’Iran, n’a pas besoin de la mondialisation pour vivre.
Abu Dhabi, l’un des sept émirats qui composent la fédération, est mieux armé que Dubaï pour résister, d’autant qu’il dispose de ressources pétrolières. Le Qatar a ses colossales ressources de gaz. La meilleure chance de Dubaï est, paradoxalement, que l’actuel conflit se termine vite et que l’immense chantier de la reconstruction de l’Iran s’ouvre rapidement. Cette «ville-entreprise» a besoin de commandes.
Ultime faiblesse
L’ultime faiblesse de Dubaï peut enfin être son coût de la vie. Si le monde arabe entre dans une crise durable, Dubaï sera vite concurrencée par d’autres régions où la vie quotidienne coûte moins cher. L’immense Inde voisine et la Chine, grande pourvoyeuse de biens de consommation, pourraient tomber sous le charme d’autres destinations.
Les ayatollahs iraniens le savent, terrés là où ils sont sous les bombes de Trump et de Netanyahu: ils ont le sort du miracle de Dubaï au bout de leurs lanceurs de missiles, et sur les pistes de lancement de leurs drones.