Ne surtout pas froisser les Américains
Avec sa guerre en Iran, Donald Trump met la neutralité suisse à rude épreuve

La guerre en Iran pose de délicates questions de neutralité à la Suisse. Pour l'heure, les avions américains évitent son espace aérien, mais la situation pourrait vite évoluer.
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Thomas Aeschi (UDC) brandit la Une de Blick et met en garde: l'Europe pourrait être entraînée dans la guerre en Iran.
Photo: keystone-sda.ch
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Daniel Ballmer

La Suisse se débat avec sa neutralité. D'une part, sur la scène politique, où le Conseil national s'est prononcé jeudi contre l'initiative sur la neutralité. Contrairement au Conseil des Etats, il ne veut pas non plus de contre-projet. La majorité du Conseil ne souhaite pas s'écarter de la pratique de longue date et met en garde contre une neutralité rigide et une restriction de la marge de manœuvre en matière de politique étrangère.

Les partisans ne veulent pas d'une interprétation au cas par cas. Une neutralité stricte protège la Suisse d'être impliquée dans des conflits. Le chef du groupe Union démocratique du centre (UDC) Thomas Aeschi a brandi la Une du journal papier de Blick et a averti que l'Europe pourrait être entraînée dans la guerre en Iran. Et c'est précisément ce qui risque de se produire si la Suisse se rapproche encore plus de l'OTAN.

Pour les opposants, il est faux d'insister sur la neutralité lorsqu'un pays envahit un pays voisin en violation du droit international. Le fait que la Suisse ait refusé de transmettre des armes à l'Ukraine avait suscité beaucoup d'animosité à l'Ouest.

La Suisse ne provoquera pas Trump

D'un autre côté, la Suisse est à nouveau confrontée à des questions de neutralité très concrètes. Les autorités à Berne devraient être rassurées par le fait que les avions de combat américains en route vers l'Iran ont jusqu'à présent contourné l'espace aérien suisse. En effet, la neutralité prescrit à la Suisse d'interdire aux belligérants le transport de troupes ou d'armes à travers son espace aérien.

Mais cela pourrait s'avérer délicat sur le plan diplomatique. Le président Donald Trump pourrait à nouveau se venger en imposant des droits de douane élevés – alors que Berne et Washington sont toujours en train de négocier un accord commercial. Comme l’Espagne refuse de laisser les avions américains utiliser ses pistes d'atterrissage, Washington a menacé Madrid d'un embargo total. Tant que les Américains ne demanderont pas à survoler son territoire, la Suisse évitera donc de les provoquer inutilement.

Interrogé par Blick, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) reste très diplomate: les avions militaires américains ne pourraient survoler la Suisse en direction de l'Iran que si le Conseil fédéral délivrait une autorisation. Depuis le début de la guerre en Iran, «le Conseil fédéral n'a pas encore eu à traiter de demande concrète».

Les sueurs froides de l'industrie de l'armement

La Suisse évolue dans un champ de mines diplomatique. Jusqu'à présent, le DFAE a même laissé ouverte la question de savoir si l'escalade au Proche-Orient remplissait les conditions d'application du droit de la neutralité. Il vérifie en permanence si ce seuil est atteint. Mais ce n'est pas encore le cas, a déclaré lundi le ministre des Affaires étrangères Ignazio Cassis.

Les spécialistes du droit international ne sont pas de cet avis. Selon le professeur Robert Kolb de l'université de Genève, cité par la «NZZ», la situation est claire: il s’agit d'un conflit armé international intense, et le droit de la neutralité s'applique. Le fait que le DFAE contourne ces obligations relève probablement de considérations politiques, car les Etats-Unis sont un partenaire majeur et Berne veut éviter tout incident diplomatique.

Un autre domaine problématique de la Suisse concerne l'industrie suisse de l'armement. Les Etats-Unis sont son deuxième plus gros client. En 2024, ils ont acheté pour 76 millions de francs d'armes dans notre pays. Mais dès que les Etats-Unis sont considérés comme une partie en guerre, Berne ne peut plus autoriser les exportations d'armes.

A ce sujet, le Département des affaires étrangères (DFAE) et le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) de Guy Parmelin rappellent que le Conseil fédéral doit trancher sur « les demandes ayant un impact majeur sur la politique étrangère ou la sécurité ». Or, depuis le début de la guerre en Iran, aucune décision de ce type n’a été prise.

Les F-35 ne sont toujours pas livrés

Mais la dépendance vis-à-vis de Washington est encore plus grande en ce qui concerne les achats d'armement. La Suisse attend toujours la livraison d'avions de combat américains F-35 et de systèmes de défense aérienne Patriot. Mais il est désormais clair que les missiles de défense seront retardés pendant des années. Ceux-ci sont actuellement utilisés par milliers par les Etats-Unis et leurs alliés, notamment au Proche-Orient.

Dès ce vendredi, le Conseil fédéral doit discuter de la possibilité pour la Suisse de passer à un système de défense aérienne alternatif. Et ce n'est pas tout: au sein de l'administration fédérale, on craint déjà que des retards similaires ne menacent le F-35. Officiellement, le Département de la défense a toujours affirmé qu'il n'y avait jusqu'à présent «aucun signal» en ce sens.

Mais les opposants à l'avion furtif américain sentent le vent tourner. Ainsi, le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) vient de lancer une pétition en ligne visant à empêcher toute collaboration militaire de la Suisse avec les belligérants. Il demande par exemple l'annulation immédiate de l'achat d'avions de combat américains F-35 ou de drones israéliens.

Malgré les retards et les coûts supplémentaires, la Suisse ne donnera certainement pas suite à ces exigences. Son objectif actuel reste de préserver de bonnes relations avec Washington, neutralité ou non.

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