Il est le seul dirigeant européen qui résiste vraiment à Trump. Parce que résister, pour Pedro Sánchez, cela signifie dire «non». Non à la demande des Etats-Unis d'utiliser les bases aériennes de Malaga et Manises, en Andalousie, pour ravitailler et approvisionner l'armada aéronavale américaine dans le Golfe persique. Non à l'injonction de l'administration Trump d'augmenter les dépenses militaires jusqu'à 5% du produit intérieur brut, comme tous les autres pays membres de l'OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord). Et non aux violations du droit international par Washington dans le cas de l'enlèvement de l'ex-président vénézuélien Maduro à Caracas, ou dans la décision d'attaquer l'Iran le 28 février aux côtés d'Israël.
Non, non, non… Pedro Sánchez a tellement mauvaise réputation à la Maison Blanche que Donald Trump, excédé, a fini par s'en prendre directement au Premier ministre socialiste espagnol mardi 3 mars, lors d'une conférence de presse improvisée en présence du chancelier allemand Friedrich Merz. Lequel s'est très diplomatiquement tu, avant de réagir par la voie d'un communiqué pour déplorer cette manière de faire, tout comme l'a aussi affirmé Emmanuel Macron. Problème: cette solidarité européenne de façade cache mal une gêne à Bruxelles, dans les deux QG de l'OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord) et de la Commission européenne. «Plus le ton monte entre Madrid et Washington, plus cela devient compliqué», reconnaît un diplomate européen. Le problème, pour Pedro Sánchez, est qu'il est politiquement isolé sur le dossier américain au sein de l'Union.
Résistance au rouleau compresseur
Pourquoi cette résistance espagnole au rouleau compresseur américain? Les analystes l'expliquent par au moins trois raisons, toutes très politiques. La première est l'opinion publique ibérique, vent debout contre Israël depuis la guerre à Gaza, et largement favorable à la cause palestinienne. L'Espagne, pour mémoire, a décidé de reconnaître l'Etat de Palestine (comme l'Irlande et la Norvège) dès le mois de mai 2024, soit moins d'un an après l'assaut terroriste du Hamas sur l'Etat hébreu, le 7 octobre 2023. Onze mois plus tard, un sondage reflétait cet état des lieux de façon massive: 82% des Espagnols interrogés estimaient alors qu'Israël «commet un génocide contre le peuple palestinien». Un record en Europe. Au point de susciter en septembre 2025 une crise diplomatique majeure, à la suite de l'accusation d'antisémitisme proférée contre les Espagnols par le ministère des Affaires étrangères israélien, avec rappel de l'ambassadeur de Madrid à Tel-Aviv.
La seconde raison de l'obstination de Pedro Sánchez est le lien ténu qui relie l'Espagne aux pays d'Amérique du Sud, sur lesquels Donald Trump revendique désormais ouvertement une tutelle politique et militaire. De très nombreux dissidents démocratiques latino-américains vivent dans la péninsule ibérique, à commencer par celui qui aurait dû sortir vainqueur de la présidentielle au Venezuela le 28 juillet 2024: Edmundo Gonzalez Urrutia. Ce dernier, âgé de 76 ans, vit en Espagne, où Trump l'ignore, préférant négocier depuis le kidnapping de Maduro avec la vice-présidente du régime, Delcy Rodriguez. L'Espagne, où la démocratie n'est revenue qu'en 1975, est aussi très sensible au retour des pouvoirs autoritaires en Amérique latine, tous cajolés par Washington.
Majorité parlementaire limitée
Troisième raison, enfin: Pedro Sánchez, dont la majorité parlementaire ne tient qu'à un fil grâce à son alliance avec les indépendantistes catalans, n'a pas les mêmes préoccupations sécuritaires que ses voisins européens du Nord. La menace russe est très lointaine. Les relations de l'Espagne avec les pays arabes, sur fond de contestation de la politique israélienne à Gaza, sont plutôt bonnes malgré les problèmes avec le Maroc causés par les enclaves de Ceuta et Melilla. Et côté sonnant et trébuchant, le dirigeant socialiste ne se prive pas de rappeler à l'administration Trump que son pays est l'un des plus gros importateurs de gaz liquéfié américain, avec près de 50% de son gaz consommé.
Stature politique
Tout aussi importante: sa stature politique. Pedro Sánchez, contesté en Espagne pour les lenteurs de l'Etat central face aux inondations en Andalousie en octobre 2024, et aux récentes catastrophes ferroviaires, a publié en 2019 une autobiographie intitulée «Manuel de resistencia» («Manuel de résistance»). Il y affirmait «puiser sa force dans l’adversité». Rien de tel, dès lors, qu'un adversaire politique comme Donald Trump…
Ce pari diplomatique est-il risqué pour un pays dont le voisin immédiat, le Portugal, a lui toujours été atlantiste, tourné vers les Etats-Unis? Oui. Comment oublier les attentats de Madrid du 11 mars 2004 à la gare d'Atocha? Bilan: 191 morts et près de 2'000 blessés. Problème: ce massacre était l'œuvre d'un réseau islamiste, désireux de frapper l'Europe pour répondre à l'invasion américaine de l'Irak un an plus tôt. De quoi inspirer la plus grande méfiance envers la nouvelle guerre de Trump contre l'Iran.