Le président d'Economiesuisse sur une Suisse à 10 millions
«Cette initiative sème le chaos à bien des égards»

Le président d’Economiesuisse, Christoph Mäder, met en garde contre l’initiative de l’UDC «Pour une Suisse à 10 millions». Il appelle à la densification et reproche au PLR et au Centre leur soutien qu'il juge trop timoré.
1/4
«Je souhaiterais tout de même une présence un peu plus combative», dit Christoph Mäder au sujet du PLR et du Centre.
Photo: Philippe Rossier
Bildschirmfoto 2024-04-02 um 08.40.24.png
Raphael_Rauch (1).jpg
Reza Rafi et Raphael Rauch

Monsieur Christoph Mäder, Christoph Blocher s'inquiète pour votre organisation faîtière. Dans l'interview qu'il nous a accordée, il évoque des «signes de désagrégation» au sein d'Economiesuisse.
On ne peut pas parler de désagrégation. L'organisation est bien positionnée, mais elle évolue dans un contexte totalement différent. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une réalité politique différente de celle d’il y a 30 ans, ce que Monsieur Blocher semble ignorer.

L'UE aussi est différente de ce qu'elle était en 1992.
Les relations avec l'UE ont changé. L'UE est aujourd'hui beaucoup plus grande et hétérogène qu'avant, les Etats membres ont d'autres priorités. Pour beaucoup, la Suisse est tout simplement moins importante.

Sur quoi vous basez-vous pour affirmer cela?
On le ressent très clairement dans les échanges directs. Je pense par exemple aux pays d'Europe de l'Est, qui contribuent énormément à la sécurité en Europe. Pour moi, il est clair qu'entretenir de bonnes relations avec l'Europe n'est pas seulement important d'un point de vue économique, mais aussi pour des raisons de politique de sécurité. Nous devons considérer la situation dans son ensemble.

Pourtant, le monde des affaire est divisé sur la question européenne.
Le monde économique n'a jamais été un bloc uni. Les entreprises sont touchées de manière différente et leurs positions varient en conséquence. Mais je ne suis pas d'accord avec l'idée que le monde des affaires est profondément divisé. Economiesuisse représente une centaine d'associations sectorielles, regroupant environ 100'000 entreprises et deux millions d'emplois. Celles-ci soutiennent clairement les accords bilatéraux et rejettent l'initiative du chaos.

«
L’objectif de l’initiative « Suisse à 10 millions » est de mettre fin à la libre circulation des personnes
»

N’exagérez-vous pas un peu en parlant d’«initiative du chaos»?
Le terme est combatif mais en même temps honnête: l'initiative sèmerait le chaos à bien des égards. Aujourd'hui, par exemple, nous faisons partie de Schengen/Dublin. Mais cela est remis en question par l'initiative. La Suisse pourrait perdre l'accès aux données du système d'information Schengen. Ce serait fatal pour les contrôles aux frontières et la poursuite pénale.

Vous peignez un tableau bien sombre. Il s'agit d'un mandat donné au gouvernement de prendre des contre-mesures dès que la population atteint 9,5 millions d’habitants.
Appelons un chat un chat: l’objectif de l’initiative « Suisse à 10 millions » est de mettre fin à la libre circulation des personnes…

Ce que contestent les auteurs de l’initiative...
C'est en fin de compte l'objectif qui doit être atteint par l'introduction d'un plafond. La résiliation de la libre circulation des personnes figure également dans le texte de l'initiative. Celle-ci revêt donc un caractère quelque peu isolationniste.

Economiesuisse s’oppose à l’initiative. Mais le comité directeur d’Economiesuisse compte également parmi ses membres Magdalena Martullo-Blocher, directrice de l’EMS et conseillère nationale UDC, qui soutient l’initiative. Comment s’est déroulée la discussion au sein du comité directeur?
De telles discussions sont toujours controversées, et c'est une bonne chose. Mais la décision finale a été sans équivoque.

Peter Spuhler a déclaré publiquement qu'il était contre l'initiative. Connaissez-vous d'autres représentants de l'UDC qui s'y opposent également?
Oui. Je connais de nombreux membres de l'UDC qui en privé rejettent l'initiative. Elle porterait un préjudice considérable à l’économie et à la Suisse. 

Il y a aussi des dissidents de l'autre côté. En 2014, vous vous êtes battus aux côtés des radicaux et du PDC contre l'initiative contre l'immigration de masse. Aujourd'hui, certaines personnalités se surpassent en adoptant des positions contraires. Dernièrement le conseiller aux Etats du Centre Daniel Fässler, par exemple, qui a dit oui dans le «Tages-Anzeiger».
Les dissidences existent partout. Les partis n'ont plus la même souveraineté d'interprétation qu'auparavant. Ils ne sont plus très axés sur leur programme, mais se concentrent davantage sur les affaires courantes. L'adhésion aux partis a massivement diminué.

On entend peu parler de la direction du PLR et le président du Centre Philipp Bregy se fait discret. Vous sentez-vous livré à vous-même dans cette campagne de votation?
Non. Mais je souhaiterais tout de même une présence un peu plus combative.

C'est formulé de manière très diplomatique!
L'indignation n'est pas mon rôle. Mon rôle est de promouvoir des solutions favorables à l'économie. Mais je me pose la question de savoir comment nous pourrons, à l'avenir, encore mieux mener les campagnes de votation sur des thèmes économiques importants.

«
L'isolement n'a jamais été une recette de succès pour la Suisse
»

Peut-être que la réalité est différente aujourd'hui. L'infrastructure ainsi que les services sociaux et de santé sont mis à rude épreuve. Comprenez-vous le scepticisme à l'égard de l'immigration?
Oui, absolument. La Suisse compte une très forte proportion d’étrangers, seul le Luxembourg en compte davantage en Europe. Les infrastructures et le marché du logement sont en partie sous pression. Ces inquiétudes sont réelles.

L'UDC affirme proposer une solution.
Je serais favorable à cette initiative si c'était le cas. Mais même les représentants de l'UDC admettent qu'il s'agit avant tout d'envoyer un signal. Ils ne précisent pas ce qui se passera concrètement par la suite. L'initiative n'apporte pas de véritable solution aux problèmes évoqués. Ce serait un signal dangereux qui irait dans le sens d'un repli sur soi. La Suisse est historiquement, économiquement et culturellement ancrée en Europe. L'isolement n'a jamais été une recette de succès pour la Suisse. Nous sommes une petite économie ouverte, nous vivons de l'échange.

Beaucoup affirment que la Suisse est plus importante pour l’Europe que l’inverse.
Cette affirmation est totalement fantaisiste. Ce qui me dérange de manière générale, c'est cette attitude qui consiste à vouloir profiter ponctuellement des avantages sans se soucier du reste. Vous pouvez dire qu'il est légitime qu'un pays agisse ainsi. Bien sûr, la poursuite des intérêts nationaux est une chose légitime. Mais nous devons voir d'où provient réellement la prospérité de la Suisse. Nous sommes une petite économie dont le modèle est bien plus que la moyenne orienté vers l’exportation. De bonnes relations commerciales sont donc extrêmement importantes. Bon nombre de nos entreprises suisses ne vendent pas seulement leurs produits sur le petit marché national, mais aussi et surtout à l'étranger. C'est une grande différence par rapport à l'Allemagne ou aux Etats-Unis, qui disposent d'un marché intérieur vaste et solide. L'idée d'une «Suisse à part», bénéficiant d'un traitement particulièrement privilégié en Europe, est également dépassée. La Suisse est respectée mais les privilèges ne vont plus de soi.

La Suisse a longtemps profité des avantages de sa situation au cœur de l'Europe. Pourquoi cela ne fonctionnerait-il pas à l'avenir?
Parce que cela n’est plus accepté sur le plan politique et économique, ni par Trump, ni par l’Europe! De plus, du point de vue de la politique de sécurité, cela pose problème si nous n'apportons pas notre propre contribution. On ne peut pas profiter durablement de coopérations sans faire preuve de solidarité soi-même. Simplement attendre du soutien en cas d’urgence sans être impliqué, c’est un pari risqué.

Il est pourtant légitime qu'un Etat souverain gère l'immigration de manière autonome.
Bien sûr que c’est légitime. Mais il faut en nommer honnêtement les conséquences. L’initiative vise à mettre fin à la libre circulation des personnes. Cela aurait des effets isolationnistes. Cela reviendrait à instaurer des contingents, ce qui entraînerait une bureaucratie lourde et coûteuse. La prospérité de la Suisse repose sur l’ouverture.

Vous parlez d'isolationnisme et d'isolement, Christoph Blocher parle de la «classe politique».
Je trouve intéressant que le représentant d'un parti qui siège au Palais fédéral avec près de 30% des voix et qui compte deux conseillers fédéraux ne se considère pas comme faisant partie de la «classe politique».

D'où vient la distance croissante de la Suisse vis-à-vis de l’UE?
Cela s’explique en partie par notre grande prospérité. Ceux qui réussissent très bien ont tendance à croire qu’ils ont moins besoin des autres. C'est dangereux. Notre succès n'est pas garanti. Et la concurrence mondiale s'intensifie massivement. Il suffit de penser à la Chine.

«
C’est contradictoire: on se plaint de la pénurie de logements, mais on bloque en même temps les projets qui pourraient y remédier
»

Cela peut être vrai du point de vue des entreprises: grâce à la libre circulation des personnes, elles ont accès à une main-d’œuvre bon marché, mais ce sont les classes moyennes qui supportent les conséquences de la croissance. Le PIB par habitant n’augmente que très peu.
Dans l'ensemble, les avantages l'emportent clairement. Le PIB par habitant a nettement augmenté depuis les accords bilatéraux. Les institutions sociales en profitent également: sans immigration, l’AVS serait soumise à une pression bien plus forte. Il y a des problèmes, mais ils peuvent être résolus. 

Où voyez-vous le plus grand besoin d'agir?
Au niveau des infrastructures: transports, logement... nous devons gagner en rapidité et en efficacité dans ces domaines. Il existe de nombreuses possibilités de désengorgement sans consommation supplémentaire de terrain. Mais cela nécessite une volonté politique.

Par exemple?
Construction densifiée, immeubles de grande taille, procédures accélérées. C’est contradictoire: on se plaint de la pénurie de logements, mais on bloque en même temps les projets qui pourraient y remédier. Pourquoi n’y aurait-il pas plus de gratte-ciel à Zurich? Les gratte-ciel constituent une forme efficace de construction et d’habitat. Et, comme j’entends souvent cette critique, je tiens à le préciser une nouvelle fois: l’initiative ne garantit pas une réduction des embouteillages.

Pouvez-vous nous décrire concrètement ce qui se passerait en cas d'acceptation de l'initiative?
Il y aurait tout d'abord un grand mécontentement à Bruxelles. Il est difficile d'évaluer l'ampleur des conséquences. Mais il est clair que les relations bilatérales seraient fortement mises à mal. Et au niveau national, nous serions à nouveau menacés par un système de quotas, avec beaucoup de bureaucratie et de contrôle étatique au lieu de mécanismes d'économie de marché. Dans le pire des cas, nous devrions, comme par le passé, nous disputer pour décider de ce qui est le plus important: un biochimiste étranger pour l’industrie pharmaceutique à Bâle ou un artisan pour la Suisse centrale.

A ce propos: d'où vient votre femme de ménage, Monsieur Mäder?
Du Portugal. C'est une personne merveilleuse, envers qui nous sommes très reconnaissants. Au sein de certaines professions, on ne trouve pratiquement pas de Suisses, c'est par exemple le cas dans le domaine de la restauration et de la construction. Les hôpitaux de Genève et de Bâle emploient parfois jusqu'à 50% de personnel étranger. Il n'y a tout simplement pas assez de Suisses pour combler ce manque.

Articles les plus lus