L'Union démocratique du centre (UDC) a-t-elle triplé les chiffres de l'asile en Suisse? Après vérification par Blick, la réponse est oui. Les chiffres sont erronés et la méthodologie contestée par le Secrétariat d'Etat à la migration (SEM) et par les spécialistes d'asile.ch.
Dans son dernier tout-ménages, l'UDC présente en effet, dans un graphique, des chiffres qui ne manquent pas d'intriguer: elle parle de 489'775 «demandeurs d'asile» en Suisse en 2025, signalés en rouge sur le graphique reproduit ci-dessous:
Probème: cette présentation semble grossièrement erronée. D'après les chiffres officiels, les personnes issues de l'asile sont trois fois moins nombreuses que le prétend l'UDC: elles étaient 163'295 en 2025, calcule Elodie Feijoo, chargée de projets chez asile.ch à Genève, une association romande qui fournit un service d'information et de documentation sur le droit de l’asile. La spécialiste se base sur les chiffres du SEM. Ce nombre inclut également les personnes qui sont en Suisse depuis moins de 12 mois.
En pleine campagne pour l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions», l'UDC a donc triplé le nombre de personnes relevant de l'asile. Ceci, tout en citant le SEM comme source, comme on le voit à droite du graphique.
Contactée, Andrea Sommer, porte-parole de l'UDC Suisse et responsable du tout-ménages précité, n'était pas disponible pour nous répondre.
Un chiffre qui... omet les sorties
D'où sort exactement ce chiffre de 489'775 de l'UDC? D'une grave erreur de calcul. Comme l'explique Elodie Feijoo, «le graphique de l'UDC indique 'immigration nette' (soit la différence entre l’immigration et l’émigration), alors que les chiffres en rouge qu'il donne sur le graphique correspondent au cumul des demandes d'asile depuis 2002, mais sans tenir compte du fait qu'une partie de ces personnes est repartie (rejet de l'asile, non-entrée en matière, etc.)». D'où un chiffre grossièrement trompeur, qui laisse croire à tort que 489'775 «demandeurs d'asile» seraient en Suisse actuellement.
L'initiative de l'UDC ciblant la population résidente permanente, la prétention à un chiffre trois fois plus élevé que la réalité et qui inclut des demandes qui n'ont pas abouti se révèle ainsi d'autant plus fallacieuse.
Erreurs de calcul flagrantes
Ce triplement des personnes relevant de l'asile aboutit à fausser dramatiquement le nombre total d'immigrés que calcule l'UDC et qui sont arrivés en Suisse ces dernières années, demandeurs d'asile, statuts S, et immigrés UE/AELE/Etats tiers.
Comme en témoigne l'alarmante flèche jaune sur le graphique, l'UDC nous informe qu'il y a «2,26 millions d'immigrés de plus en 24 ans!». Or là aussi, le chiffre inclut toutes les personnes qui sont arrivées, ou même qui naissent en Suisse (et qui sont comptabilisées comme demandes d'asile), sans déduire toutes les personnes qui sont reparties ou ne sont jamais entrées.
Contacté, le SEM identifie plusieurs erreurs. A celle du cumul des données brutes, s'ajoutent des interrogations sérieuses sur les chiffres qu'a utilisés l'UDC jusqu'à 2014.
«Dans chaque barre du graphique, les chiffres sont simplement cumulés à partir de 2002, pour le solde migratoire, pour les demandes d'asile et, à partir de 2022, pour les demandes de protection (statut S)», commence par constater Reto Kormann, responsable de la communication du SEM.
«Ensuite, en ce qui concerne le solde migratoire, poursuit-il, quelque chose cloche pour les années allant jusqu’à 2014 inclus (s’agit-il éventuellement d’un calcul propre à l’UDC?)». En effet, à partir de 2015, «les variations d'une année à l'autre correspondent au solde migratoire selon les statistiques du SEM, mais elles sont trop élevées pour les années précédentes», note Reto Kormann.
Double comptage et micmac statistique
La critique principale du porte-parole du SEM rejoint celle d'Elodie Feijoo: «Ajouter les demandes d’asile et les demandes de protection au solde migratoire ne nous semble pas correct, car cela revient à mélanger l’immigration nette et l’immigration brute. Mais aussi parce que les personnes relevant du domaine de l’asile, une fois l’asile accordé, sont à nouveau comptées dans l’immigration nette, c’est-à-dire qu’elles sont comptées deux fois, tant dans le domaine de l’asile que dans celui des étrangers.»
De plus, ajoute Reto Kormann, confirmant les critiques de la spécialiste genevoise, «le fait qu’une personne dépose une demande d’asile ou de protection ne signifie pas pour autant qu’elle puisse rester en Suisse. Or, le calcul de l’UDC les inclut.»
«Surévaluation artificielle peu professionnelle»
Dans une telle méthodologie, explique l'officiel bernois, «toute personne déposant une demande de visa d’entrée serait comptabilisée comme étant entrée en Suisse, même si, dans certaines circonstances, cette personne n’a pas obtenu de visa.» Or comme il le rappelle, en 2025, «le taux d’octroi de la protection était de 43,8%».
Reto Kormann conclut: «De tels 'graphiques en escalier', tels que présentés par l’UDC dans son magazine, produisent un effet extrêmement dramatique et percutant lorsqu’ils montent le plus haut possible. Or, il nous semble peu professionnel d’obtenir une surévaluation artificielle de cette courbe par des astuces statistiques.»