Elisabeth Baume-Schneider réside dans le «petit Monaco du Jura». Aux Breuleux, la charge fiscale est la plus basse du canton. Grâce aux impôts que paient les entreprises horlogères de la célèbre marque Richard Mille et le groupe Richemont, cette commune est le principal contributeur net au système de péréquation financière du canton du Jura, explique la conseillère fédérale jurassienne. Cela va-t-il changer en cas d'acceptation de l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions!»? Interview.
Elisabeth Baume-Schneider, de nombreux travailleurs frontaliers travaillent dans votre région. Quelles seraient les conséquences de la suppression de la libre circulation des personnes pour les groupes horlogers?
Pour eux et leurs fournisseurs, les conséquences d’une restriction de la main-d’œuvre étrangère seraient catastrophiques. Ils dépendent des immigrés. Cela concerne toute la filière microtechnologique de l’arc jurassien, de Bâle à Genève. La suppression de la libre circulation des personnes serait très douloureuse. De plus, ce serait un véritable choc culturel pour cette région, car le Jura s’étend de part et d’autre de la frontière franco-suisse. Cet échange, rendu possible en partie par l'ouverture des frontières, fait partie intégrante de notre identité.
Estimez-vous que le risque de licenciement soit réaliste?
Des licenciements seraient inévitables. Cette initiative populaire est extrêmement risquée.
Les opposants à la libre circulation des personnes affirment que l'économie disposerait toujours d'une main-d'œuvre suffisante même après la fin de l'accord. Ils prétendent que son seul objectif est de réduire le regroupement familial.
La grande majorité des immigrés exerce une activité professionnelle. Les membres de leur famille ne représentent qu’environ un quart d’entre eux. La part de ceux qui arrivent en Suisse via la procédure d’asile est encore plus faible, à savoir 14%. Les initiants devraient faire preuve d'une transparence totale quant aux conséquences économiques de leur texte. Un plafond de population rigide engendrerait d'énormes problèmes. En tant que ministre de la Santé, je souhaite souligner deux autres points: premièrement, les immigrés cotisent bien plus à l'AVS par le biais de leurs salaires qu'ils n'en reçoivent. Deuxièmement, le secteur de la santé présente un constat frappant: de l’auxiliaire au spécialiste, la proportion d’immigrés est très élevée. Si la libre circulation des personnes venait à être dénoncée, les hôpitaux, les cabinets médicaux et les maisons de retraite risqueraient de manquer cruellement de personnel qualifié. D'autant plus que les besoins en soins continueront d'augmenter et que la pénurie de travailleurs qualifiés s'aggravera avec le départ à la retraite des baby-boomers. Les employeurs auront beaucoup de mal à compenser cela.
Quelle est la proportion d'immigrés dans le secteur de la santé?
Entre 40 et 50% des médecins spécialistes ayant obtenu les qualifications requises en Suisse ont fait leurs études à l'étranger. Environ un tiers du personnel infirmier possède un diplôme étranger. Et dans les cantons frontaliers comme Bâle-Ville et le Tessin, ces chiffres sont nettement plus élevés.
Les opposants affirment que les immigrés sont ceux qui ont le plus recours aux services de santé.
C'est faux. Les professionnels de santé immigrés sont venus en Suisse car leurs compétences y faisaient défaut. La demande est donc le fait des citoyens suisses. Les immigrés, majoritairement jeunes, nécessitent moins de soins que les citoyens suisses qui, du fait de leur âge, requièrent davantage de traitements. Il existe des exceptions, comme dans le secteur de la construction, où les travailleurs étrangers représentent 40 à 50% de la main-d'œuvre. Ces travailleurs sont exposés à un risque plus élevé d'accidents professionnels, et les citoyens suisses sont réticents à effectuer ce type d'emplois. Les initiants n'indiquent pas qui effectuerait ces emplois physiquement exigeants si l'immigration était restreinte.
Qui est censé accomplir ces jobs peu attrayants?
Dans le secteur infirmier, le Conseil fédéral s’efforce d’améliorer les conditions de travail et les salaires. Mais ceux qui veulent restreindre l’immigration s’opposent aussi à de meilleures conditions d'emploi. C’est incohérent. En tant que ministre de la formation, de la culture et des sports dans le Jura, j’étais responsable des formations professionnelles. J’ai constaté que les entreprises de certains secteurs ne parvenaient pas à pourvoir un seul poste d’apprenti, car les conditions sont difficiles et ces métiers sont peu valorisés. Nous aimons vanter notre système d’apprentissage. Mais en réalité, les parents souhaitent que leurs enfants fassent des études supérieures. Ils ont souvent une vision dépassée des parcours professionnels et ne réalisent pas, par exemple, que la microtechnologie est devenue un secteur de haute technologie.
L'industrie pharmaceutique vous critique elle aussi vivement. Elle estime que les prix des médicaments fixés par la Confédération pour la facturation aux caisses-maladie sont bien trop bas, surtout pour les traitements innovants. Ses critiques s'intensifient dans le contexte des pressions exercées par Donald Trump sur les prix des médicaments aux États-Unis. Il souhaite les aligner sur le niveau suisse. Quelle est la situation actuelle?
Nous sommes en contact étroit avec l’industrie pharmaceutique, en particulier avec les deux géants, Roche et Novartis. Les discussions sont constructives, mais aussi exigeantes et parfois même difficiles. Mon collègue Guy Parmelin et moi-même avons convoqué un groupe de travail en janvier afin de trouver des solutions pragmatiques. Nous travaillons à une stratégie pour les sciences de la vie. Il s’agit notamment de trouver des solutions de financement pour les médicaments innovants et d’en garantir l’accès en Suisse. Au sein du Conseil fédéral, nous sommes d’accord pour dire que l’industrie pharmaceutique joue un rôle essentiel, tant en tant que contribuable qu’en matière d’innovation, de recherche et de formation. Elle est en outre un employeur important. Du point de vue américain, Donald Trump a repris à son compte les critiques qui existaient déjà avant son entrée en fonction…
Le prix exorbitant des médicaments aux Etats-Unis.
Oui. Mais le président Trump est comme ça: il sème le chaos dans ses actions, il agit sans respecter les règles, ce qui a conduit à la situation difficile dans laquelle se trouve le secteur pharmaceutique. Je peux le comprendre.
A-t-il raison lorsqu'il affirme que le marché américain supporte des coûts d'innovation élevés pour les médicaments, dont bénéficient également les patients suisses?
Je ne connais pas les marges de l'industrie pharmaceutique. La transparence en matière de coûts, de prix et de dépenses de recherche est malheureusement très faible. Ce que je comprends, c’est que, comparativement, les prix affichés des médicaments aux États-Unis sont très élevés. Ce que je ne comprends pas, c’est que les problèmes outre-Atlantique soient répercutés sur la Suisse. Il n’est pas acceptable que les assurés suisses cofinancent la baisse des prix des médicaments aux Etats-Unis.
Pourquoi?
En Suisse, les primes d'assurance maladie suivent l'évolution des coûts.. Le prix des médicaments y est déjà parmi les plus élevés d'Europe. De plus, la question de savoir quels médicaments sont considérés comme particulièrement innovants, justifiant ainsi un prix encore plus élevé fixé par l'Etat, reste ouverte. Il est inacceptable qu'un problème de politique industrielle à l'étranger conduise les familles modestes de notre pays à payer des primes par tête plus élevées.
Que penseriez-vous d'un accord qui se présenterait comme suit: les assurés suisses accepteraient des prix plus élevés pour les médicaments afin d'offrir de bonnes conditions à l'industrie pharmaceutique.
Pour moi, ce serait un accord inacceptable. Je doute qu’un tel accord soit viable aux urnes. Je veux une solution susceptible de rallier une majorité.
Roche et Novartis sont d’excellentes contribuables. A elles deux, elles versent environ 2 milliards de francs par an au fisc. A cela s’ajoutent les impôts sur le revenu de leurs employés. Tout le monde en profite.
Ce sont incontestablement de bons contribuables. Leurs profits élevés sont le fruit de leur expertise et de leur stratégie. Toutefois, la stabilité de l'environnement économique suisse y contribue également: un gouvernement fiable, une fiscalité avantageuse, l'accès à une main-d'œuvre qualifiée et un ancrage solide à Bâle. Il me semble que les avantages dont bénéficie l'industrie pharmaceutique en Suisse sont considérables.
Le président de l'Union syndicale, Pierre-Yves Maillard, a déclaré l'on était prêt à répondre aux demandes d'augmentation des prix des médicaments, à condition que les primes d'assurance maladie soient calculées en fonction des revenus. En avez-vous discuté ?
Non. Je ne vois pas non plus comment deux revendications aussi différentes pourraient être liées.
Mais vous soutenez vous-même la demande de primes en fonction du revenu, n'est-ce pas?
Cette revendication est portée par mon parti, je peux la comprendre. Mais en tant que conseillère fédérale, j’ai un autre rôle. J’agis dans le cadre de ce qui est institutionnellement possible.
Le financement de l'AVS, et en particulier de la 13e rente, constitue un autre sujet de débat. Vous souhaitez un financement par la TVA à durée indéterminée. Le Conseil des Etats préconise un financement à parts égales par les cotisations salariales et la TVA, ce que soutiennent également la gauche et les syndicats. Les partis bourgeois au Conseil national exigent une limitation dans le temps jusqu'en 2033 afin de faire passer une réforme de l'âge de la retraite. Que souhaitez-vous?
Le peuple a décidé d’une extension durable des prestations, celle-ci doit être financée de manière durable. Le Conseil fédéral rejette toute limitation dans le temps. Je peux m’accommoder de la variante du Conseil des Etats, qui prévoit un financement durable à parts égales par les cotisations salariales et la TVA. Avec cette variante, un nouveau débat sur le financement de l’AVS serait superflu. Selon les calculs de l’Office fédéral de l’AVS, le résultat de la répartition serait pratiquement équilibré d’ici 2040. A condition que la conjoncture reste stable.
En proposant un financement durable, vous cherchez en réalité à éluder le débat sur le relèvement de l'âge de la retraite...
Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je recherche une solution susceptible de rallier une majorité. Un relèvement de l’âge de la retraite n’a aucune chance d’être accepté par le peuple dans un avenir proche. C’est pourquoi le Conseil fédéral ne le propose pas, pas même dans le cadre du projet AVS 2030. Il est plus judicieux de renforcer les incitations à continuer de travailler volontairement au-delà de l’âge de référence.
La majorité bourgeoise du Conseil national s'oppose à cette démarche. En proposant un financement temporaire, elle entend contraindre le Conseil fédéral à financer l'AVS en prévoyant un relèvement de l'âge de la retraite.
Le relèvement de l’âge de la retraite des femmes n’est pas encore achevé. Il se fera progressivement jusqu’en 2028. Nous sommes donc en pleine mise en œuvre du dernier relèvement. Dans ce contexte, repousser l’âge de la retraite me semble très risqué sur le plan politique. A ceux qui y sont favorables, je réponds: regardez qui part aujourd’hui à la retraite anticipée ! Ce sont des personnes aisées qui affirment en même temps qu’il serait opportun aujourd’hui de travailler plus longtemps. Je ne vois pas comment on pourrait demander aux classes les plus modestes de travailler plus longtemps simplement parce qu’elles n’ont pas les moyens de se permettre une retraite anticipée. Je me demande aussi: où trouve-t-on les nombreux employeurs prêts à embaucher des personnes de plus de soixante ans? Je n’en vois pas beaucoup.
Les employeurs engagent rarement des personnes de plus de soixante ans...
Le taux de chômage des personnes de plus de soixante ans désireuses de travailler n'est pas plus élevé que celui des jeunes. Mais lorsque les seniors se retrouvent au chômage, il leur faut beaucoup plus de temps qu'aux jeunes pour retrouver un emploi. Il est révélateur que les mêmes milieux qui réclament un relèvement de l'âge de la retraite s'opposent à ce que la perception anticipée d'une rente LPP entre 58 et 63 ans soit limitée par la loi. Ce n'est tout simplement pas cohérent.
Au Danemark, la population prend sa retraite à 67 ans. L'âge de la retraite passera à 70 ans d'ici 2040. Le gouvernement invoque l'équité entre les générations. Il en va de même en Suisse. Est-il honnête, en tant que ministre, d'affirmer qu'un relèvement de l'âge de la retraite n'est pas opportun sur le plan politique?
Il ne faut pas monter les jeunes et les personnes âgées les uns contre les autres. La génération plus âgée – dont je fais partie, à 62 ans – a cotisé toute sa vie à l’AVS. Elle a accompli un travail remarquable et en est fière. Mais les retraités constituent aussi la «plus grande crèche de Suisse». Ils aident leurs enfants à élever leurs petits-enfants. Je m'oppose à l'idée de considérer la société comme une transaction financière entre les générations.
Les jeunes devraient d'abord «mériter» leur AVS?
Les jeunes profitent aussi de la solidarité des seniors.
Le Conseil fédéral souhaite également financer le fonds d'armement par une augmentation de la TVA. Celle-ci augmenterait de 1,6 point de pourcentage. Est-ce une bonne idée?
Le financement de l'AVS fera l'objet d'un vote en premier lieu. Il existe ici un mandat clair du peuple: la 13e rente AVS. L’issue du projet de fonds d’armement reste à voir. Il est actuellement en consultation.
Vous avez vous aussi un sujet de préoccupation en consultation: l’assurance-invalidité (AI). Elle est lourdement endettée et déficitaire. Vous avez laissé entrevoir une augmentation de la TVA pouvant aller jusqu’à 0,2%. Pourquoi?
Depuis quelques années, le nombre de demandes et de nouveaux bénéficiaires de rentes augmente fortement, surtout chez les moins de 24 ans en raison de maladies psychiques graves. De plus, les droits à la rente des générations plus âgées augmentent également. Je considère ces changements négatifs comme un sismographe du marché du travail et de la société. Nous parlons par exemple de burn-out, de dépendance et de la difficulté croissante à s’intégrer dans la vie professionnelle. De plus, le Tribunal fédéral a rendu des arrêts qui élargissent l’accès à l’AI, par exemple pour les personnes dépendantes. Le relèvement de l’âge de la retraite des femmes pèse également sur l’AI, car celles-ci perçoivent des prestations AI un an de plus. Les causes de la hausse des coûts de l’AI sont multiples.
Au milieu des années 2000, la Suisse a mené un débat presque identique: les demandes d’AI explosaient, des abus étaient mis au jour. Le Parlement a décidé de procéder à un réexamen de toutes les demandes de rente AI. A la suite de cela, de nombreuses personnes ont été réintégrées dans la vie active. Devons-nous répéter cette démarche?
Nous devrions réexaminer les prestations à tous les niveaux. Dans le même temps, le Parlement demande souvent d’élargir le champ des prestations, par exemple en augmentant la prise en charge des appareils auditifs par l’AI. C’est contradictoire.
Vous avez évoqué les graves problèmes psychologiques chez les jeunes. Les réseaux sociaux sont-ils en partie responsables?
Les réseaux sociaux recèlent des dangers pour notre société. Par exemple, lorsque le suicide et les comportements machistes sont présentés comme normaux. Certains algorithmes sont conçus pour rendre les utilisateurs dépendants. Pour d’autres substances addictives, comme le tabac, nous sommes d’accord pour dire que l’accès doit être restreint. Je suis convaincu que nous devons mieux protéger les enfants et les adolescents contre les conséquences négatives des réseaux sociaux.
L'UE veut en limiter l'accès, mais pas la Suisse...
C'est le sujet dont nous discutons actuellement. Il s'agit des contrôles d'accès, mais aussi de l'éducation et de la formation, ainsi que de la conception même de ces plateformes. Les adolescents ne sont pas les seuls à être exposés au pouvoir des algorithmes; les adultes le sont aussi.