Christoph Blocher, la Suisse se considère depuis cent ans comme un pays d'immigration. Cette réputation fait partie de son identité nationale. Voulez-vous y mettre un terme?
Ce n'est pas l'immigration le problème, mais l'immigration excessive: la Suisse perd trop en termes de bien-être, liberté et sécurité. Il y a trop d'immigrés, et ce sont les mauvais! Cette situation doit cesser. D'ailleurs, je ne connais pas d'autre pays avec une libre circulation des personnes comparable à celle de la Suisse.
C'est-à-dire?
L'Union européenne (UE) veut faire front commun à ce sujet. De leur côté, les Etats-Unis sont un grand pays construit par l'immigration, mais qui ne connaît pas la libre circulation des personnes. Ils ont des règles strictes avec la green card, des tests et des examens de langue. Et nous, en tant que petit pays, nous nous imaginons que tout le monde peut venir s'il le souhaite, aussi bien via la libre circulation des personnes que l'asile.
Mais les critiques de l'immigration existent depuis toujours. Comme vous avez commencé à le faire en tant que politicien.
Les problèmes sont apparus très tôt, déjà à l'époque où nous pouvions encore régler l'immigration de manière autonome. En 1974 et 1989, par exemple, le Conseil fédéral a fermé les frontières à cause d'une économie en surchauffe. Les deux fois, une récession s'en est suivie, comme toujours après une phase conjoncturelle excessive. Aujourd'hui, il faut reconnaître que le Conseil fédéral a heureusement freiné le mouvement, sans quoi la Suisse aurait dû licencier ces immigrés.
La Suisse doit nombre de ses innovations et une grande partie de sa croissance à l'immigration. Nous somnmes dans une impasse: être trop nombreux ou nous appauvrir.
Au contraire: la surpopulation actuelle conduit à l'appauvrissement. Personne n'en veut aux personnes compétentes dont la Suisse a urgemment besoin. Par le passé, les huguenots qualifiés ont joué un rôle déterminant dans la chimie bâloise. Ou encore, les réfugiés religieux tessinois à Zurich ont donné des impulsions économiques importantes. Mais ils étaient tous autonomes, travailleurs et créatifs. Il faut mettre fin à l'immigration de masse actuelle, qui appauvrit les nôtres, renforce la criminalité et engendre d'immenses problèmes dans les écoles et les services sociaux. Mais cela crée aussi du stress lié à la densité de la population et à la perte de terres cultivables, etc. A ce sujet, le prix Nobel américain Milton Friedman, grand économiste du libre-échange, disait: «Tout doit circuler librement dans le commerce, sauf les personnes et l'argent.» Et pour les personnes, nous avons déjà largement commis cette erreur. Mais nous pouvons y remédier en disant oui à l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions».
Une pression sur la Confédération
L'initiative se profile à l'horizon. Mais laissons sa mise en œuvre à la Confédération!
Cette initiative exige que les responsables politiques agissent! Nous ne pouvons pas laisser émerger une Suisse de 10 millions d'habitants. Plusieurs solutions existent: la Confédération doit en choisir certaines et les proposer.
Mais vous ne proposez aucune solution...
Dans le cadre de l'initiative contre l'immigration de masse, l'UDC a clairement défini la solution. Elle figure aujourd'hui dans la Constitution. Le Conseil fédéral et le Parlement ne l'ont pas mise en œuvre, car l'UE s'y opposait. L'initiative actuelle, bien formulée et à laquelle ont contribué bien d'autres personnes que les membres de l'UDC, chargeait le Conseil fédéral de réduire l'immigration de masse en fixant des objectifs clairs.
Qu'entendez-vous par «d'autres personnes que les membres de l'UDC»?
De bons experts, des spécialistes, des professeurs, même en dehors du parti.
Une communication bien pensée
Les figures de proue de l'UDC restent remarquablement discrètes dans cette campagne. Les discours virulents manquent à l'appel.
Je ne suis moi-même pas impliqué dans cette campagne, mais c'est sans doute une bonne stratégie.
Il s'agit donc d'un choix délibéré?
Oui, je suppose. Les citoyens voient bien les dysfonctionnements et les problèmes au quotidien. Je pense aussi que les Suisses se rendent compte que les arguments des opposants ne tiennent pas la route.
Que voulez-vous dire?
Les opposants n’ont rien en main, c’est pourquoi ils ne font rien contre l’immigration excessive. Ils disent par exemple qu’il faut construire plus de logements et que le problème serait alors résolu. La Suisse devrait encore plus bétonner le pays pour que 100'000 personnes puissent immigrer chaque année! Cet argument ne résout pas le problème de l’immigration excessive, au contraire. Ou encore, prenez les sornettes que raconte le conseiller fédéral Beat Jans!
Quelles sornettes?
Il estime que la Suisse devrait attendre de compter dix millions d’habitants. Et qu’alors, lorsqu'un habitant part, un autre pourrait revenir. C’est idiot.
Alors que la direction du parti fait preuve de retenue, vous y allez à fond: le Conseil fédéral mentirait, l’argument du ministre de la Justice Beat Jans serait idiot…
Et c’est le cas.
Et vous reprochez aux opposants leur «langage d'escrocs»...
Il ne s’agit plus de l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions», mais plus généralement des fake news provenant du Palais fédéral. Le langage mensonger se répand, comme avec les «Bilatérales III». Même l’UE a déclaré que ce terme était erroné. Ces traités européens ne seraient pas bilatéraux, car le lien entre la Suisse et l'UE serait institutionnel. Mais la Suisse a voulu ce mot erroné pour faire passer une fausse information. Voilà pourquoi les «Bilatérales III» est un terme mensonger, une fake news destinée à induire en erreur.
Les élections de 2027 dans le viseur
Revenons au vote du 14 juin. Votre parti prédit la victoire, mais que se passerait-il en cas de rejet de l'initiative?
D’après ce que je comprends de la mentalité de la classe politique, je pars du principe que l’immigration et ses problèmes se poursuivront. Le débat sur l’immigration devra alors avoir un impact sur les élections de 2027. Ceux qui ne feront toujours rien pour limiter l’immigration ne seront plus éligibles.
Votre initiative serait-elle un remède miracle?
Je n’irais pas jusque-là. La Suisse ne va pas sombrer, mais la situation des Suisses va se détériorer. Je pense aussi que le succès de l’UDC est lié à cela.
Si l’initiative sur la durabilité n'est pas le scrutin le plus important pour vous, est-ce alors celui sur les traités de l’UE?
Sans aucun doute. C’est là que la Suisse sacrifierait le plus ses atouts et ses singularités.
Vous faites référence à la reprise dynamique du droit?
Et aussi à l’abandon de la démocratie directe. Le citoyen suisse doit approuver un traité qui donne à l’UE le droit de légiférer en Suisse. Et si la Suisse ne l'approuve pas, elle sera sanctionnée. Ils appellent cela des mesures compensatoires, c'est-à-dire des sanctions. Et cette mesure touche bien sûr en premier lieu les citoyens. Ces trois votations – «Pas de Suisse à 10 millions», l'initiative sur la neutralité et le traité de soumission – ont un point commun important: le conflit d'intérêts entre la classe politique et l'ensemble du peuple.
Libéraliser les prix des médicaments?
Vous vous en prenez encore et toujours à la classe politique!
La démocratie directe protège le citoyen contre la toute-puissance d’une classe politique. Ce système déplaît souvent à la classe politique: l’administration, les politiciens, les associations, syndicats et universités, c'est-à-dire l’élite. Par exemple, le directeur de Migros, Mario Irminger, a un intérêt différent dans l’immigration illimitée que celui de son employé de caisse.
Ou votre ancien conseiller national Peter Spuhler.
Bien sûr. Stadler Rail a des clients dans l’espace européen et en Suisse, la Confédération. Il en va de même pour l’industrie pharmaceutique: elle doit entretenir de bonnes relations avec les gouvernements européens et la classe politique suisse, car ce sont eux qui fixent les prix des médicaments dans ces pays.
On sait que Peter Spuhler est un critique de l'initiative. Mais il n’aurait pas forcément dû exprimer son désaccord juste avant votre campagne.
Il faut lui poser la question vous-même. Je ne sais pas. Ses déclarations devant l’assemblée de l’UDC n’étaient pas si graves non plus. En tout cas, nous n’avons pas entendu un seul «non» à l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions». Dans ce genre de choses, les entrepreneurs ne sont souvent pas si indépendants. Dans le secteur pharmaceutique, c’est particulièrement flagrant. Trump veut désormais indexer les prix des médicaments américains sur ceux pratiqués dans le pays d’origine des laboratoires. Logiquement, l’industrie pharmaceutique exige maintenant que la Confédération augmente les prix des médicaments afin qu’elle puisse les vendre plus cher aux Etats-Unis.
Qu’en pensez-vous?
C’est tout à fait inacceptable. A mon avis, il n’y a qu’une seule solution: libéraliser les prix des médicaments, le marché décidera.
Poursuivez...
Il n’y aurait plus de régulation étatique des prix. Certes, les nouveaux médicaments hautement spécialisés seraient sans doute plus chers au début. Mais les médicaments courants deviendraient moins chers grâce au libre marché. Je trouve absurde que les Suisses doivent payer plus cher leurs médicaments pour que l’industrie chimique bâloise bénéficie de meilleures conditions aux Etats-Unis.
L'ADN de la Suisse en jeu
Vous dénoncez donc un conflit d’intérêts.
Exactement. Tout comme pour les trois initiatives dont nous parlons. En matière d’immigration, il y a un conflit d’intérêts, car les politiciens aspirent à rejoindre l’UE, où ils ont leurs jetons de présence et leurs emplois, tandis que la population doit subir les conséquences négatives. Il en va de même pour la neutralité suisse: les politiciens ne l’aiment pas, car elle les empêche de faire la guerre, mais elle protège pourtant les citoyens contre les abus des politiciens.
Et en ce qui concerne les accords avec l’UE…
Les politiciens sont renforcés, les citoyens affaiblis!
En 1992, vous vous êtes opposé à l’EEE. Quelle est la différence avec le référendum sur l’UE qui aura lieu en 2027 ou 2028?
Les traités de l’UE sont encore pires que le traité de l’EEE.
Vraiment?
Bien sûr. En 1992, l’UE n’était pas encore un Etat, mais plutôt un projet. Nous ne savions pas non plus ce qui nous attendait. Aujourd’hui, l’UE est un mastodonte centraliste, bureaucratique et économiquement défaillant. Et à présent, la Suisse est censée conclure un accord avec eux pour que nous adoptions leurs lois – sous la menace de sanctions. Et en cas de litige, c’est la Cour de justice européenne qui tranche de manière contraignante.
Vous vous montrez très passionné sur ce sujet. A quel point vous engagez-vous activement dans ces trois votations?
Je ne suis plus en première ligne. Mais grâce à mes nombreuses années d’activité politique – en particulier en ce qui concerne les piliers de la Confédération –, on me demande d’apporter mon expérience. C'est l’indépendance de la Suisse qui est en jeu, son ADN. Et bien sûr, je suis plus en mesure de l’expliquer grâce à mon vécu et expérience qu’un jeune tout juste sorti de l’école. Mais ce sont d’autres membres du parti qui mènent la campagne référendaire.
Ce référendum sur l’Europe sera-t-il votre dernière grande bataille politique?
Je l’espère. Mais quand on a 86 ans, on ne peut pas se lancer dans des projets à long terme. Je mets simplement à disposition mes connaissances et ma grande expérience sur ces questions fondamentales, tant que je le peux.
Bientôt une fin de carrière politique
Vous vous étiez également opposé à la Confédération sur la question de l’EEE. En quoi la situation d’alors diffère-t-elle de celle d’aujourd’hui?
Une chose est sûr: aujourd’hui encore, ceux qui s’engagent pour une Suisse libre, indépendante, démocratique et neutre ont souvent le Conseil fédéral contre eux. Mais contrairement à 1992, nous ne sommes plus aussi isolés aujourd’hui. Le mouvement s’est élargi. Des personnes que je ne connaissais guère jusqu’à présent, comme Fredy Gantner du Partners Group par exemple, mobilisent des milieux différents des nôtres. Ou encore l’entrepreneur de transport Hans-Jörg Bertschi avec Autonomiesuisse. Ça bouillonne dans la classe moyenne et dans le secteur artisanal. Economiesuisse, qui montre des signes inquiétants de désagrégation, ne s’en rend bien sûr pas encore compte.
Votre fille, Magdalena Martullo, siège également au comité d’Economiesuisse.
Oui. Et j’espère qu’elle y restera, même si elle est souvent seule.
Vous avez fait de la politique pratiquement toute votre vie. Craignez-vous de ressentir un grand vide une fois ces trois votations passées?
Non. J’aspire à ne plus avoir à faire cela.
Vous plaisantez.
Ce n’est pas une torture pour moi, mais un fardeau. Je vois que c’est nécessaire. Mais j’ai beaucoup d’autres centres d’intérêt souvent négligés. Ma collection d’art, par exemple, qui m’a complètement captivé. J’organise deux visites guidées par semaine. En 2024, j’ai accueilli 1400 visiteurs, l’année dernière 1600, et j’ai encore une liste d’attente de 2800 personnes. Vous voyez, j’ai encore beaucoup à faire.