Second tour décisif le 29 mars
Candidat au Conseil d'Etat, le socialiste Roger Nordman dit avoir aidé «bon nombre de paysans»

Roger Nordmann (PS) est arrivé derrière le candidat de l’Union démocratique du centre (UDC) au premier tour de l’élection complémentaire au Conseil d’Etat vaudois, le 8 mars dernier. Interview musclée chez lui, à Lausanne.
Père de deux enfants et conseiller national de 2004 à 2025, Roger Nordmann n'avait pas prévu de revenir en politique si tôt.
Photo: Blaise Kormann
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Antoine Hürlimann
L'Illustré

Séisme politique en terres vaudoises! La figure du Parti socialiste (PS) Roger Nordmann, grand favori dans la course à l’élection complémentaire au Conseil d’Etat, est arrivé derrière le candidat de l’Union démocratique du centre (UDC), Jean-François Thuillard, lors du premier tour du 8 mars dernier.

Depuis, le suspense est total. La majorité de droite va-t-elle encore être renforcée au sein du gouvernement malgré les récentes mobilisations historiques de la fonction publique et parapublique? Nous avons pris rendez-vous avec les deux candidats en amont du second tour, qui se déroulera le 29 mars. Le perdant provisoire, 52 ans, père de deux enfants, ouvre la marche. Rencontre dans son petit local lausannois, où il bricole vélos et skis lorsqu’il trouve le temps.

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Premier jour école, avec ma Maman Ursula et mon petit frère Pierre-Alain
Photo: Collection personnelle de Roger Nordmann

Roger Nordmann, alors que vous étiez grand favori, vous êtes arrivé derrière le candidat de l’Union démocratique du centre, Jean-François Thuillard, au premier tour. Comment analysez-vous cette désillusion?
Ce sont les médias qui ont prétendu que j’étais favori. Mais mathématiquement, je ne l’étais pas. Le PS et les Vert-e-s pèsent ensemble, en moyenne, 37% des voix dans le canton de Vaud. Le Parti libéral-radical (PLR), l’UDC et le Centre en réunissent 47%. Jean-François Thuillard était finalement un peu en dessous avec ses 45%.

Avec votre longue expérience à Berne, vous êtes quand même bien plus connu que lui. Vos scores respectifs aux dernières élections fédérales, 55 530 suffrages pour vous et 28 161 pour lui, le démontrent.
Cette comparaison ne tient pas, car les élections fédérales, qui avaient d’ailleurs plutôt mal marché pour l’UDC vaudoise en 2023, se font à la proportionnelle. La taille de la liste compte beaucoup. Ici, dans une élection à la majoritaire, cela n’a rien à voir.

Vous devrez réussir à convaincre en dehors des villes lors de ce deuxième tour. Or, au Palais fédéral, un conseiller national UDC agriculteur a murmuré devant nous qu’il ne pourrait jamais voter pour vous parce que vous détesteriez les paysans. C’est vrai?
Au contraire! J’ai aidé bon nombre de paysans pour des installations agricoles. J’ai même écrit dans mon livre un chapitre sur la complexité du défi climatique pour les agriculteurs. J’ai posé noir sur blanc que c’est un domaine dans lequel il n’y a pas de solution simple. Je ne sais vraiment pas d’où vient cette idée...

Elle vient certainement de votre punchline sur «l’alliance du fric et du fumier», une manière pour vous de décrire l’union entre paysans et financiers. Regrettez-vous cette sortie qui remonte à 2023?
C’était une bêtise pour laquelle je me suis déjà excusé. Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de la rethématiser.

Ce sont vos adversaires qui ressortent cette petite phrase à chaque fois qu’ils en ont l’occasion. Pensiez-vous que ce dérapage vous collerait aux baskets aussi longtemps?
Oui, cela ne m’étonne pas. Ils ressortent cette phrase aujourd’hui parce qu’ils ont peu d’arguments.

Parlons du fond. En regardant les résultats des élections communales, on remarque une polarisation: la gauche radicale et la droite dure gagnent en puissance au détriment des forces plus modérées. Ce constat vous inquiète-t-il?
Ce qui m’inquiète, c’est surtout quand les électrices et les électeurs restent dans leur bulle. En politique, nous nous confrontons les uns les autres puisque nous nous rencontrons au sein des institutions. Me concernant, j’ai la réputation d’être un modéré. Je comprends donc que les gens tout à gauche ne votent pas pour moi au premier tour. C’est la démocratie.

Certains, à gauche de la gauche, disent avoir désormais le choix entre Macron et Le Pen. La comparaison vous flatte-t-elle?
Non. Nous ne sommes pas en France et je ne suis pas Macron. Et mathématiquement, une abstention d’extrême gauche est une demi-voix pour mon concurrent UDC.

«
Je ne fais pas de promesse que je ne peux pas tenir
»

Le durcissement des fronts révèle-t-il une forme de déconnexion du Parti socialiste avec les thèmes qui préoccupent réellement la majorité de la population?
La gauche de la gauche a pris des voix aux Vert-e-s et non pas au Parti socialiste. Nous, nous avons fait des bons résultats. Nous avons gagné 33 conseillers communaux dans le canton. J’observe que les gens restent très préoccupés par leur loyer et par les primes d’assurance maladie. Ce sont deux sujets sur lesquels nous sommes très crédibles.

Alors pourquoi ne rassemblez-vous pas plus largement?
Je ne fais pas de promesse que je ne peux pas tenir. Je suis un peu sur la retenue, car je me sens obligé de livrer des résultats. Cette posture modérée est authentique et il y a beaucoup de gens au centre de l’échiquier qui apprécient cette manière de faire et de collaborer. Il m’est même arrivé de collaborer avec un tiers de l’UDC quand il a fallu sauver l’industrie suisse de l’acier.

Il y a peu, vous visiez le Conseil fédéral, sans toutefois y parvenir. Le Conseil d’Etat, c’est le lot de consolation promis par vos camarades?
Non. Personne ne s’attendait au départ de Rebecca Ruiz (la conseillère d’Etat socialiste a démissionné en cours de législature en raison de problèmes de santé, ndlr). J’avais quitté la Berne fédérale et m’étais remis à mes activités professionnelles de conseil stratégique. Cela marchait bien! Dans toutes les interviews, on me demandait si je reviendrais à la politique. Je répondais toujours la même chose: «Laissez-moi respirer et réfléchir à la suite que je veux donner à ma vie.» Et puis, c’est arrivé. Cela n’était pas planifié. Cela me faisait souffrir de voir mon canton souffrir. Alors, je me suis lancé.

Membre de l'association Pro Vélo, Roger Nordmann a l'habitude de sillonner les rues de sa ville sur sa bécane.
Photo: Blaise Kormann

Vous n’estimez quand même pas être l’homme providentiel, si?
Non. Je n’oublie pas qu’il y a sept personnes au Conseil d’Etat. Tout ne repose pas sur un individu, jamais. Mais je sais ce que je peux apporter, notamment en capacité de dialogue. J’arrive à discuter avec tout le monde et j’arrive à trouver des convergences. Je sais également faire travailler ensemble des tempéraments très différents. Mon bilan de chef de groupe parle pour moi.

Vous avez siégé plus de vingt ans à Berne grâce à deux dérogations octroyées par votre parti. Ne vous êtes-vous pas senti concerné par l’usure du pouvoir?
Si. A Berne, j’avais fait le tour. C’est la raison de mon départ. Après avoir été chef de groupe durant huit ans, j’ai eu l’immense chance de pouvoir faire la commission d’enquête sur Credit Suisse. Cela me tenait à cœur. J’aime les sports d’endurance et le travail sur la durée, mais j’ai senti que cela devait être mon dernier engagement à cet endroit.

Si vous deviez résumer en quelques mots pourquoi il ne faudrait pas voter pour Jean-François Thuillard, que diriez-vous?
Il ne faut pas le faire parce que son programme, c’est baisser l’impôt sur la fortune. Cela va aggraver la crise financière et cela signifiera des coupes dans la santé, dans le soutien pour le paiement des primes d’assurance maladie, dans les écoles et dans la sécurité, notamment dans les salaires des policiers et dans leur effectif. Cela mettra le canton dans une tension énorme.

Au contraire, pourquoi faudrait-il voter pour vous?
Parce que cela maintiendrait un équilibre et cela permettrait de rétablir un dialogue plus constructif entre la gauche et la droite. Le canton est un peu plus à droite qu’à gauche mais pas du tout dans un rapport où il n’y aurait que deux conseillers d’Etat de gauche et cinq de droite. Cela nous mènerait dans une situation de blocage.

Comment comprenez-vous que la population ait préféré soutenir la majorité en place au premier tour alors que, à vous entendre, le Conseil d’Etat dysfonctionne?
Je pense que l’électorat de droite se mobilise massivement en anticipation des élections cantonales de 2027. L’un des objectifs du PLR est de se débarrasser de Valérie Dittli (la conseillère d’Etat du Centre fait l’objet de plusieurs polémiques, ndlr). Le calcul du parti consiste à dire que si Jean-François Thuillard est élu, il n’aura plus besoin d’elle pour conserver la majorité la prochaine fois. 

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