Lundi dernier, le rapport de la Délégation des commissions de surveillance du Grand Conseil vaudois (Delsurv) a fait grand bruit. Sur une trentaine de pages, la cheffe du Département de l’agriculture, de la durabilité et du climat et du numérique (DADN) y est sévèrement épinglée: lacunes managériales, défiance envers l’administration, recours jugé excessif à des mandats externes de communication et de stratégie – au point d’évoquer un «cabinet parallèle» – ainsi que l’octroi de deux mandats (pour un montant total de 40’000 francs) à Jean-Claude Mathey, président de la Commission foncière rurale I, deux semaines après le retrait de sa plainte pénale.
La publication de ce rapport n’a pas plu, mais alors pas plu du tout, à la collaboratrice personnelle de Valérie Dittli. Le 12 janvier, Stéphanie Mooser l’a fait savoir sur les réseaux sociaux, en multipliant les commentaires sous les publications de plusieurs médias romands, dont «Le Temps», «24 Heures» et Blick, et en attaquant frontalement le travail de la Delsurv.
Florilège: «Valérie Dittli ne mérite pas cet acharnement. C’est révoltant de voir à quel point on laisse (sous couvert de principe démocratique) une élue se faire annihiler de manière si peu orthodoxe. On souhaite qu’elle s’épuise… mais elle ne le fera pas car elle n’est pas de ces personnes qui se laissent abattre», peut-on lire en réaction à un article de «24 Heures» publié sur Facebook.
Sous une publication de Blick qui s’interroge sur une éventuelle démission de la Conseillère d’Etat, la collaboratrice personnelle écrit: «Pourquoi démission? Valérie Dittli a mis un coup de pied dans la fourmilière et on cherche à l’évincer pour qu’elle ne puisse plus exercer son travail avec intégrité. C’est tellement facile toute cette brutalité. Mais voilà, Valérie Dittli est solide. Dommage, hein…»
Sur la page Facebook du «Temps», elle commente: «Un portrait au vitriol. Totalement arbitraire sous couvert de démocratie. Apparemment ces personnes ne savent pas qu’un roseau plie mais ne cède jamais. Observons toujours avec un esprit critique.»
Des prises de position qui interrogent
Ces prises de position publiques, défendant bec et ongles la ministre centriste, interpellent jusque dans les rangs de la commission visée. «C’est assez surprenant», réagit Oriane Sarrasin, vice-présidente de la Delsurv. «Je ne suis pas sûre de saisir ce qu’elle entend par 'sous couvert démocratique'. Dans tous les cas, notre commission, constituée de 13 membres issus des six formations politiques du Parlement vaudois, était équilibrée. Notre seul but? Que les institutions fonctionnent et remplissent leur mission. Nous sommes restés dans nos prérogatives: nous ne nous sommes pas prononcés sur une éventuelle démission. Il n’est pas de notre ressort d’émettre des jugements ou de dire à une personne comment mener sa carrière politique.»
Stéphanie Mooser n'a pas donné suite à nos sollicitations. Le délégué départemental à la communication du DADN nous indique, lui, que «le message a été retiré immédiatement et ne reflète pas une position officielle; il n’appelle donc pas de commentaire de la part du département.»
Sauf qu’il s’agissait de trois messages et que Stéphanie Mooser n’en était pas à son coup d’essai. Entrée en fonction le 1er février 2025, à la suite de la démission de sa prédécesseure, cette conseillère en image, fondatrice d’un cabinet de personal branding, n’a pas tardé à dégainer sur les réseaux sociaux. Le 25 mars 2025 déjà, elle s’épanchait sous une vidéo du «24 heures» intitulée «Affaire Dittli: que s’est-il passé ?» avec deux comptes Instagram distincts dans un curieux mélange des genres – l’un @collpersvaleriedittli et l’autre @smartcommmarketing et ses 13'000 abonnés (du nom de la société qu’elle a créée).
Elle accusait alors le média de brosser un portrait à charge de la conseillère d’Etat en produisant une vidéo «totalement bidon» et de participer ainsi à une «campagne d'atteinte à l'honneur contre votre conseillère d'Etat».
C’est d’ailleurs avec ce même compte, @smartcommmarketing, qu’elle a apporté son soutien à Valérie Dittli, le 12 janvier 2026: «Les gens qui te connaissent de près ou de loin te soutiennent car ils savent qui tu es». Une story repartagée… par la conseillère d’Etat.
Le 6 novembre 2025 aussi, la «coll pers» de la ministre commentait en son propre nom une publication Facebook du «24 Heures» intitulée «Valérie Dittli a déjà coûté 44’141 francs aux Vaudois». Elle reprochait au média de «faire diversion» et invitait les lecteurs à s’interroger sur «ceux qui ont lancé toutes ces histoires», égratignant au passage le gouvernement: «Durant plus de 10 ans, nous, citoyens vaudois n'avons pas été taxés correctement».
Un devoir de réserve?
Une collaboratrice personnelle d’une conseillère d’État peut-elle s’exprimer ainsi en public? À partir de quand ce type de commentaires relève-t-il encore d’une opinion privée, et à partir de quand entre-t-on dans une zone grise, où se posent des questions de devoir de réserve, de loyauté envers l’État et de communication institutionnelle?
Nous avons posé la question au professeur honoraire de la Faculté de droit de l’Université de Genève Thierry Tanquerel. Si ce spécialiste du droit administratif ne souhaite pas s’exprimer sur ce cas en particulier, il partage néanmoins quelques principes généraux sur le devoir de réserve auquel sont soumis les collaborateurs de l’Etat en vertu de la Loi sur le personnel de l’Etat de Vaud (LPers).
«Ce devoir est lié à celui, plus général, de fidélité envers l’Etat: un membre du personnel de l’Etat ne doit pas avoir de comportement qui puisse nuire aux intérêts de l’Etat», explique-t-il. Comment le déterminer? «On peut se baser sur trois critères: la nature des propos, les circonstances dans lesquelles ils ont été tenus et la position de la personne dans l’appareil étatique». Et de préciser: «La position de la personne dans l’appareil d’Etat influence l’étendue du devoir de réserve».
Pour un ancien collaborateur personnel d’un conseiller d’État vaudois, qui s’exprime sous couvert d’anonymat, c’est justement le statut de ces postes qui impose une prudence extrême. «Les collaborateurs personnels sont nommés formellement par le Conseil d’État, un peu comme des chefs de service», explique-t-il. Ils appartiennent, dans la classification des fonctions du canton, à la catégorie des postes «dirigeants et exposés».
Cette classification n’est pas anodine: «Cela va de pair avec un devoir de loyauté envers l’employeur – donc envers l’État et le gouvernement – et une obligation de réserve particulièrement stricte, commente notre source. Ces collaborateurs ne sont pas des employés comme les autres, poursuit-il. «Ce sont des fonctions qui ont accès à énormément d’informations.» Non seulement à des documents confidentiels, mais parfois aussi à des éléments considérés comme secrets. Ordres du jour, projets de décisions, documents préparatoires: le collaborateur personnel occupe un poste stratégique et se trouve au cœur de la machine gouvernementale.
Dans ce contexte, même sans révéler le moindre élément concret, une prise de parole publique peut devenir problématique selon notre source. «Il faut éviter ne serait-ce que de donner l’impression qu’on utilise des informations non publiques dans le débat public», insiste-t-il. Autrement dit: le risque n’est pas seulement ce qui est dit, mais aussi ce que cela suggère.»
David Giauque, professeur à l'Institut de hautes études en administration publique de l'Université de Lausanne (IDHEAP), rappelle aussi le sens du devoir de réserve: les agents publics, au cœur de la mise en œuvre des politiques publiques, sont au courant d’informations sensibles. Ce devoir devrait «les empêcher d’aller s’épandre dans la presse ou publiquement avec des éléments confidentiels, relevant du ‘secret des affaires d’État’».
Sollicitée, la Chancellerie d’État nous informe qu’un rappel a été adressé à la collaboratrice personnelle concernée. Le DADN n’a pas souhaité commenter. Reste que, pour David Giauque, ces interventions fragilisent la cohérence de l’exécutif: «Ces ‘électrons libres’, très loyaux envers leur ministre, peuvent créer une cacophonie totale au sein du gouvernement. Avec le risque aussi d’entretenir des relations dysfonctionnelles avec l’administration, les chefs de services, les secrétaires généraux et les membres du gouvernement».
Et le politologue de mettre en garde: «Il va falloir réglementer l’usage des réseaux pour encadrer la prise de parole des ministres, comme celle des membres de l’administration. Les conseillers des ministres ne doivent pas se substituer aux politiques pour parler aux médias ou pour diffuser des messages sur les réseaux sociaux. Pour la démocratie, ce n’est pas une bonne nouvelle.»