Deux mandats problématiques
Valérie Dittli sous enquête: que cache son arrangement secret avec Jean.Claude Mathey?

La conseillère d'Etat n'a jamais voulu divulguer son accord confidentiel avec Jean-Claude Mathey, même au Ministère public. Mais avec l'ouverture de l'enquête par le Conseil d'Etat, on devrait en savoir plus.
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On ignore si les deux mandats suspects octroyés par Valérie Dittli ont été réalisés à ce jour.
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Myret ZakiJournaliste Blick

Valérie Dittli n’est pas tirée d'affaire. Ce lundi 12 janvier, le Conseil d’Etat vaudois a annoncé ouvrir une enquête à l’encontre de la ministre. Deux mandats externes octroyés par la ministre en charge de l’Agriculture suscitent de lourdes interrogations. Ils ont bénéficié à l’avocat Jean-Claude Mathey, l’ancien président de la Commission foncière rurale. Le même qui, en avril 2024, avait déposé une plainte pénale contre Valérie Dittli pour calomnie et abus d’autorité, après qu’elle avait signé deux recours contre ses décisions à la Commission foncière, puis demandé sa révocation du poste de président. 

Priorité du Conseil d'Etat

Pour le Conseil d’Etat, ouvrir une telle enquête était l’une des 24 recommandations du rapport rendu par la Délégation des commissions de surveillance du Grand Conseil. Un rapport sévère à l’encontre de Valérie Dittli, qui dévoile entre autres l’existence de ces mandats problématiques. Le Conseil d’Etat veut se pencher en priorité sur ce volet, tandis qu’il se donne un peu plus de temps pour examiner les autres recommandations. 

L’affaire est épineuse: les mandats confiés à l'avocat vaudois, qui portent sur des montants «substantiels» de 10'000 et 30'000 francs, lui ont été octroyés après qu’il ait retiré sa plainte pénale contre Valérie Dittli. Cette plainte avait mis l’élue du Centre en difficulté. L'ayant examinée, le Ministère public vaudois avait jugé pertinent de lancer une instruction pénale contre la ministre. Elle s’est alors vue convoquée en qualité de prévenue, après que le Bureau du Grand conseil a levé son immunité. Une première dans l’histoire du Canton. 

Sauf qu’en décembre 2024, tout tombe à l’eau: un accord secret est conclu entre Valérie Dittli et Jean-Claude Mathey, et ce dernier retire mystérieusement sa plainte. La procédure est ensuite classée. Jean-Claude Mathey n’est alors plus révoqué, mais sa démission annoncée par un communiqué de l’Etat de Vaud, élogieux sur sa carrière. 

Mandats suspects

Dans la foulée, il se voit octroyer les deux mandats en question par la ministre. Les a-t-elle négociés en échange du retrait de la plainte? Selon le rapport du Grand conseil, cela «laisse planer un doute quant à la raison ayant conduit à l’octroi de ces mandats.» 

On ignore par ailleurs si les deux mandats ont été réalisés à ce jour. Contacté, le Département de Valérie Dittli a refusé tout commentaire. Il se contente de rappeler que les mandats visaient à établir un «état des lieux de la Commission foncière» et contribuer à la rédaction d’un «ouvrage sur la loi fédérale sur le droit foncier rural et les pratiques de la commission foncière». 

Valérie Dittli refuse d'en dire plus sur son arrangement avec Jean Claude Mathey.
Photo: keystone-sda.ch

Nous avons tenté de joindre Jean-Claude Mathey sans succès. Au printemps 2025 déjà, ce dernier avait refusé de nous parler, expliquant être lié par une stricte confidentialité suite à cet accord. Quant à Valérie Dittli, elle a toujours refusé de révéler le contenu de l’accord, allant jusqu’à renoncer au remboursement de ses frais d’avocat pour ne pas avoir à le divulguer à la justice. Si bien qu’aujourd’hui, même le Ministère public vaudois en ignore le contenu. 

Une affaire liée à Orllati

Quelle forme prendra l’enquête du Conseil d’Etat? A qui sera-t-elle confiée? Rien n’était encore précisé ce mercredi matin, alors que le gouvernement vaudois tenait sa séance hebdomadaire. Le Conseil d’Etat a surtout voulu annoncer lundi qu’il allait suivre immédiatement la recommandation d’ouvrir une enquête sur lesdits mandats. Il doit encore décider de la forme et définir le périmètre de la procédure qui devra faire toute la lumière sur l’entente secrète. 

Tout avait commencé lorsqu’un conflit acerbe avait opposé Valérie Dittli à l’ex-président de la Commission foncière rurale. Au cœur des divergences, le recours, signé par la Conseillère d’Etat elle-même en juin 2023, contre une décision de la Commission qui était favorable à une vente de terrains au promoteur vaudois Avni Orllati. La vente à Orllati a finalement pu se faire, faute d’oppositions.

Puis, en janvier 2024, le département de Valérie Dittli recourt une nouvelle fois contre la Commission.

Le soutien de Bernard Nicod

Fait intéressant, au même moment, l’ennemi juré d’Avni Orllati, Bernard Nicod, soutenait Valérie Dittli et louait sa compréhension de la situation des grandes fortunes du canton. Cela se passait suite aux modifications législatives de taxation décidées en 2021. A la réception de leurs bordereaux modifiés au printemps 2024, qui rectifiaient sans prévenir les sous-taxations de 2009-2021, plusieurs riches contribuables sont montés au créneau. Bernard Nicod figurait parmi les chefs de file des contestataires, qui voyaient en Valérie Dittli la seule conseillère d’Etat à leur écoute. Il plaidait pour annuler les taxations et l'a fait savoir au Conseil d'Etat. 

Bernard Nicod s'est mué en un soutien de poids pour Valérie Dittli.
Photo: KEYSTONE

En mars 2024, le promoteur vaudois, remonté contre le PLR (auquel il n’a plus effectué de dons officiels depuis 2022), a sollicité le soutien de 230 riches contribuables pour signer une lettre de contestation des taxations à la ministre du Parti libéral-radical (PLR) Christelle Luisier, et une centaine lui ont exprimé leur «ras-le-bol». Bernard Nicod nous avait indiqué qu’il avait ensuite organisé une réunion entre Valérie Dittli et plusieurs gros contribuables, excluant Christelle Luisier. A ce moment-là, la campagne de lobbying des milieux patronaux et immobiiers visant un impôt uniforme de 12% battait aussi son plein.

En arrière-plan, un lobbying fiscal

«Christelle Luisier nous a menés en bateau, induits en erreur et trahis sur la fiscalité, dira-t-il au journal «Le Temps» le 5 février 2025. Ce Conseil d’Etat est inefficace. La seule qui est bien, c’est Valérie Dittli. Elle se bat, mais ils lui en veulent tous, car elle n’est même pas Vaudoise, même pas PLR, elle est plus jeune et plus intelligente.» Le promoteur lausannois nous avait dit la même chose de vive voix le 10 avril 2025, lorsque nous l'avons rencontré à son bureau à Lausanne. 

Il mettait en garde, dans une chronique publiée le 5 mars 2025 dans «24 Heures», concernant l'exode des grands contribuables du canton de Vaud. D’après lui, près de 60 d’entre eux avaient déjà quitté le canton depuis deux ans. «Malgré des tentatives de dialogue avec les autorités cantonales, aucune solution concrète n'a été apportée à ce jour», se plaignait-il. Fin 2025, le Grand conseil a légalisé la version «light» du bouclier fiscal.

Fin 2024, le législateur vaudois avait par ailleurs voté une baisse cumulative de 7% de l’impôt cantonal sur le revenu des personnes physiques d’ici 2027. Cette décision dépasse légèrement la proposition initiale du Conseil d'État, qui visait plutôt une baisse d’environ 5%, mais reste en-dessous de l’initiative de réduction plus ambitieuse (12%) portée par les milieux économiques.

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