Dans les coulisses de Paléo
Dany Hassenstein, responsable Artistes et Scènes: «Si les artistes apprennent qu’on parle des cachets, on sera puni»

A Paléo, une tête d’affiche donne la couleur de la soirée. Mais attirer une star suppose des mois de négociations. Dany Hassenstein, responsable artistes et scènes, dévoile les coulisses d’une programmation dont le budget concerts avoisine 8 millions de francs.
1/5
Dany Hassenstein est membre du trio chargé de la programmation.
Photo: Anne Colliard- Paléo

En bref

Généré par l’IA, vérifié par la rédaction
  • Paléo attire chaque été des superstars internationales, des artistes suisses et des découvertes. Dany Hassenstein, responsable Artistes et Scènes, dévoile comment se construit la programmation.
  • Le budget total des concerts, incluant logistique et infrastructure, s'élève à environ 8 millions CHF, mais les cachets des artistes restent confidentiels.
  • Certains artistes, comme Coldplay ou Taylor Swift, sont inaccessibles pour des raisons budgétaires.
Blick_Lucie_Fehlbaum.png
Lucie FehlbaumCheffe de la rédaction Actualité de Blick Romandie

Comment notre petit coin de pays attire des superstars de calibre international durant l'été? Blick s’est posé cette question toute simple en regardant tomber les affiches des festivals de l'année 2026.

Derrière les noms qui font vendre des billets, les coups de cœur assumés, les paris sur l’avenir et les têtes d’affiche qu’on rêve de faire venir, il y a des mois de discussions, de calculs, de refus, de bonnes surprises et parfois de petits miracles. Alors, comment fabrique-t-on vraiment la programmation d’un festival?

Après Festi'Neuch, Bellarena et Montreux, direction Paléo. Le plus grand open air de Suisse doit chaque soir trouver l’équilibre entre superstars internationales, artistes suisses et découvertes plus pointues, notamment au Village du Monde.

Dany Hassenstein, responsable Artistes et Scènes et membre du trio chargé de la programmation, dévoile les coulisses de la line-up. Interview.

Comment naît l’idée de programmer un artiste? Est-ce d’abord un coup de cœur, une opportunité de tournée ou une demande du public?
Tout ça à la fois. On essaie de réunir les souhaits du public, c’est un peu la base, mais l’état du marché, soit ce qui marche, compte aussi. Il y a également ce qu’on peut se permettre et nos envies, mais on ne programme pas pour nous-même. Le mélange de styles est important, nous ne sommes pas un festival spécialisé. Et puis, on doit respecter le pays à l’honneur au Village du monde, et on essaie d’avoir 20% d’artistes suisses tous les soirs et sur toutes les scènes.

Qui est choisi en premier: les petits groupes locaux ou les superstars?
On programme d’abord les têtes d’affiche puis on construit autour d’eux. On vend surtout des billets journaliers, donc le grand nom du soir permet de donner la couleur, notamment parce qu’on évite de mêler trop de styles par soirée. C’est aussi une question d’âge du public ciblé: si la tête d’affiche a un public très jeune, on essaie d’avoir d’autres artistes avec un public plus âgé.

Qui fait généralement le premier pas? Est-ce Paléo qui démarche les artistes ou leurs agents qui vous contactent lorsqu’une tournée se prépare?
C’est nous qui allons clairement les chercher, même si les agents nous envoient leurs listes de disponibilités. Certaines nous intéressent un peu moins que d’autres. Le timing est important, il faut que l’artiste soit là en juillet. On discute aussi avec d’autres festivals.

Vous vous mettez d’accord avec les autres événements romands?
On parle plutôt avec des festivals en France, en République tchèque, en Italie, en Roumanie... On se met d’accord sur des dates pour que le passage d’un artiste en Europe soit cohérent. Ça nous permet aussi d’avoir le même niveau d’information sur les cachets demandés.

«
Si on programme 100 groupes, ça veut dire qu’on a vécu 500 frustrations
Dany Hassenstein, responsable Artistes et Scènes
»

Ces cachets sont-ils négociables ou est-ce que les montants sont imposés?
On n’a pas le choix, on doit négocier. Tout est négociable, parfois ça ne marche pas d’ailleurs, et il faut passer à autre chose. Cette frustration, c’est le plus dur dans ce métier.

Quel refus vous a le plus déçu?
Si on programme 100 groupes, ça veut dire qu’on a vécu 500 frustrations. Il y en a des légendaires: Céline Dion, David Bowie qui est tombé malade, Leonard Cohen qui nous avait préféré Montreux… 

Sans forcément citer d’artistes, pouvez-vous nous donner un ordre de grandeur de ce que coûte aujourd’hui une tête d’affiche internationale?
Non, on ne peut pas. 

Pourquoi? Est-ce une question de clauses de confidentialité, de contrats ou de concurrence entre festivals?
C’est une question de contrat. Si les artistes et les agents apprennent qu’on parle des cachets, on sera puni. Et puis balancer un chiffre alors que le public ne connait pas toute l’économie autour d’un concert, ça n’aurait pas de sens. Mais le budget total des concerts, y compris la logistiques et la construction, est autour de 8 millions.

«
Katy Perry n’a aucun intérêt à venir chez nous alors qu’elle peut remplir un stade
Dany Hassenstein, responsable Artistes et Scènes
»

Comment se passe concrètement le booking d’une star comme Katy Perry? Est-ce que vous les sollicitez pendant des années jusqu’à ce qu’une fenêtre s’ouvre, ou est-ce qu’à l’inverse leurs équipes annoncent qu’elles seront en tournée et disponibles à telle période?
On a une liste d’artistes qu’on engagerait sous n’importes quelles conditions. Katy Perry, c’est un concours de circonstances. Il fallait déjà qu’elle soit en Europe. En réalité, elle n’a pas d’intérêt à venir chez nous alors qu’elle peut remplir un stade et faire payer les places beaucoup plus cher.

Pourquoi vient-elle, alors?
Les raisons dépendent des artistes et des moments dans leurs carrières. Ça peut être l’envie de remplir des dates au milieu d’une tournée des stades, ou une volonté de rajeunir son public. Nous avons remarqué que Katy Perry faisait quelques festivals en France. Notre radar s’est allumé, j’ai appelé son agent. Il m’a demandé 5 minutes puis on a longuement négocié son cachet. C’est possible qu’elle ait envie de reconquérir un public francophone, mais on n’a aucune certitude.

TikTok est capable de faire renaître un tube vieux de vingt ans du jour au lendemain. Quand une chanson comme Unwritten, de Natasha Bedingfield, redevient un phénomène mondial, est-ce que cela vous donne envie de programmer cet artiste?
On suit ce phénomène comme tout le monde. Quand de vieilles gloires, et je ne dis pas ça de manière péjorative, ont tout à coup un morceau qui revient, ça ne veut pas dire que leurs concerts sont géniaux. On est preneur si un artiste qu’on estime beaucoup a une chance de rajeunir son public. Comme pour The Cure mercredi soir. Boys don’t cry est désormais un hymne pour les très jeunes.

Les jeunes générations découvrent la musique par extraits de 15 ou 30 secondes. Est-ce que cela influence déjà les concerts que proposent certains artistes?
J’observe ça un peu avec la toute jeune génération, mais je ne sais pas si on peut en voir déjà les effets, puisqu'elle n'a pas encore le budget pour venir en festival. Mais on ne pousse pas les jeunes groupes qui jouent chez nous à tenir des concerts d’1h30, par exemple. Ce format plus court va finir par générer du contenu. Les artistes ont intérêt à faire plein de capsules de 15 secondes plutôt qu’un tube.

Les révélations visant certains artistes pour des violences ou des agressions sont de plus en plus fréquentes. Existe-t-il aujourd’hui des assurances ou des clauses particulières si un artiste est rattrapé par une affaire entre la signature du contrat et le festival?
Aucune agence ou manager ne signera une telle clause. On essaie, dans nos contrats, d’amener une clause éthique, mais c’est plus une demande qu’une obligation. On fait de la sensibilisation, on transmet nos valeurs, mais on essaie surtout de faire notre boulot et de s’informer avant. 

L’affaire Bruel, ou l’accusation concernant Katy Perry, sont-elles une source d’angoisses?
L’affaire Patrick Bruel nous a touché directement. On a tout de suite pris position, celle de croire et notre bénévole et de l'accompagner dans ses démarches. Elle a signé un accord de confidentialité et nous avons respecté ses choix à toutes les étapes. Katy Perry, il y a une accusation quelque part, qui est fondée ou pas, on n’en sait rien. Ce n’est pas à nous de juger là-dessus. Paléo n'est pas un tribunal.

Quand démarre le processus pour choisir la programmation prochaine?
Pour 2027, les discussions ont démarré il y a deux ou trois mois. Nous avons même une négociation déjà en cours pour 2028.

«
Les négociations s’arrêtent au moment où l’artiste monte sur scène
Dany Hassenstein, responsable Artistes et Scènes
»

Entre le moment où vous décidez de programmer un artiste et celui où il monte sur scène, avec combien de personnes ou de métiers différents échangez-vous?
Les négociations sont constantes. Elles concernent la date, le cachet, le contrat, les droits d’image, la communication, les conditions d’accueil, la technique, les transports, les hôtels… Ça s’arrête au moment où l’artiste monte sur scène. En fonction de sa notoriété, tous ces éléments peuvent être gérés par une seule personne ou par une équipe de 15 à 20 collaborateurs.

Quel artiste rêvez-vous de programmer depuis des années sans jamais y parvenir?
Ce n’est pas une question évidente, la réponse change d’année en année et en fonction de l’émergence de nouveaux talents. En ce moment, on rêve d’Olivia Dean. On était tellement contents d’avoir The Last Dinner Party mercredi soir sur la Grande Scène. Elles ont un agenda rempli de dates dans le monde entier et elles ont choisi Paléo. 

Y a-t-il un artiste que vous avez tenté de faire venir dix fois avant qu’il accepte enfin?
Ásgeir, qui a joué mercredi, ça fait 10 ans qu’on essayait de l’avoir. Il avait, à l’époque, une grande notoriété, on avait un peu perdu espoir. C’était un coup de cœur personnel.

Est-ce qu'il y a des artistes qui sont aujourd'hui impossible à faire venir?
Tous ceux qui font des stades. Coldplay et Taylor Swift, Beyonce ou Lady Gaga. C’est une question de budget. On n’essaie pas vraiment de les approcher, mais on se tient au courant de leurs stratégies, des changements dans leurs carrières. Si un album ne s’est pas très bien vendu par exemple, ou s’il y a un petit coup de mou. Robbie Williams, il y a dix ans, a fait tous les gros festivals d’Europe parce qu’il a vu que l’âge moyen de son public dans les stades augmentait de plus en plus. Et puis, certains artistes ne marchent pas en festival. Je pense à la dernière tournée de Rosalia. Ce show très esthétique n’aurait pas marché en plein air. 

Est-ce que ça vous est déjà arrivé d'abandonner la programmation d'un artiste simplement parce que la production est trop lourde?
Non, je n’ai pas souvenir de ça. Nous ne cachons rien, nos conditions d’accueil sont claires dès le départ. Ça ne serait pas professionnel de la part de l’artiste de nous proposer quelque chose et d’imposer des demandes plus tard. On a déjà vécu un artiste qui vient avec trop de matériel, mais on trouve une solution ensemble. Il ou elle n’a aucun intérêt à ce que le show ne se fasse pas. Lenny Kravitz, il y a quelques années, avait en parallèle une tournée d’arenas et de festivals. Le soir de Paléo, pour 40’000 personnes, ils ont débarqué avec 8 camions. On a fait en sorte que ça marche.

Quelle attitude, de la part d’un artiste, ferme définitivement la porte à un retour à Paléo?
On travaille dans un monde de professionnels. Les retards de show, ce n’est pas possible, ou alors c’est un couac indépendant de la volonté de chacun. Les artistes ont une réputation. Cela se sait s’ils font les divas, s’ils sont toujours très en retard. On ne les programme pas, par respect pour le public.

Articles les plus lus