Le groupe à Paléo
«On organise nos engueulades»: les secrets de Feu! Chatterton

A Paléo, Feu! Chatterton se livre sur ses disputes, son amitié et les mystères du succès. Le groupe partage aussi ses inquiétudes face à l’intelligence artificielle, tout en rappelant que la scène reste un espace profondément humain. Interview.
De gauche à droite Sébastien Wolf, Clément Doubic et Arthur Teboul du groupe de Feu! Chatterton.
Photo: Blick / Solène Monney
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Solène MonneyJournaliste Blick

Avant de monter sur scène, Arthur Teboul, Sébastien Wolf et Clément Doumic, trois des cinq membres du groupe français Feu! Chatterton, se sont prêtés au jeu de l’interview. Et des questions, vous en aviez! Blick les a posées, comme promis, quelques heures avant leur concert de 22h sur la scène Véga du Paléo Festival de Nyon mercredi 22 juillet.

En l'espace d'une quinzaine de minutes, le groupe s'est révélé avec générosité. Ils racontent leurs plus grands moments de solitude en concert, les disputes qui font vivre leur amitié et leur regard sur l’intelligence artificielle dans la musique. Après l'entretien, Blick avait l'impression de les connaître. On espère que vous aurez le même sentiment, en lisant cet article. 

Quel a été votre plus grand moment de solitude sur scène?
Sébastien Wolf: Le mien remonte au lendemain d’un concert à Paris. Nous jouions à Rouen et, sur un morceau, toute la musique s’arrête pour me laisser seul pendant une minute avec un solo de synthé. Et là, blackout complet. Il y a eu un trou dans ma tête. Je m’en souviendrai toute ma vie. Depuis, je fais régulièrement un cauchemar de musicien. J’arrive sur scène, c’est à moi de jouer et je ne sais plus du tout ce que je dois faire. C’est l’équivalent du trou de texte chez un comédien. Ce soir-là, il faut dire que nous avions beaucoup fait la fête après le concert parisien. C’était donc entièrement de ma faute.

Arthur Teboul: Les trous de mémoire arrivent souvent lorsqu’on devient trop mécanique. On est en train de ronronner, alors que la scène ne doit jamais être comme ça. Sur le moment, c’est horrible, mais ça te remobilise immédiatement. Tu dois recommencer à penser vraiment à ce que tu racontes.

Clément Doumic: J’ai vécu un petit moment de solitude il y a quelques concerts, lorsque je suis tombé sur scène. Je me suis fait très mal, j’ai perdu ma respiration et j’ai vraiment eu peur. En même temps, je me suis dit que tomber devant peut-être 20’000 personnes était quand même un peu ridicule. Heureusement, il y a eu plus de peur que de mal. Je n’avais aucune côte cassée, seulement un joli bleu.

Le secret de quinze ans d'amitié

Vous vous connaissez depuis très longtemps. Avez-vous déjà eu une dispute qui s’est révélée utile?
A.T: Tout le temps! Enfin, pas tout le temps… Mais les disputes font presque partie d’un fonctionnement sain. Lorsqu’on peut les éviter, on le fait. Il existe toutefois des moments où une dispute vaut mieux que le silence et l’évitement. Ne plus se dire les choses, c’est le début des vrais problèmes. Ca fait quinze ans que nous sommes ensemble et nous sommes d’abord des amis. L’un des secrets de notre longévité, c’est notre capacité à nous parler lorsque c’est nécessaire. Nous sommes cinq et nous devons régulièrement prendre des décisions importantes qui concernent notre vie à tous. Sur un album ou pendant une tournée, il faut parfois trancher rapidement, dans l’urgence et la fatigue, alors que nous avons mille autres choses à gérer. C’est ce qui peut rendre les échanges explosifs. La forme est parfois mauvaise, mais le fond reste souvent important.

C.D: Nous organisons presque nos disputes. Lorsque nous sentons les tensions monter, nous en parlons d’abord les uns avec les autres. Puis nous savons qu’à un moment, nous allons devoir nous retrouver tous les cinq pour avoir une discussion animée et résoudre le problème.

S.W: La plupart du temps, nous sommes assez d’accord sur le fond. Le problème vient plutôt de la manière de communiquer. Lorsqu’il existe des désaccords très profonds sur le fond, il devient beaucoup plus difficile d’avancer au sein d’un groupe d’amis.

Le mystère de la fabrique à tubes

Etes-vous toujours aussi proches qu’avant de connaître le succès?
A.T: Nous sommes peut-être encore plus proches. S’il y a bien une chose que la célébrité n’a pas changée, ce sont nos rapports. C’est très beau et très sain. Certaines personnes deviennent célèbres seules et peuvent avoir du mal à raconter à leurs proches une expérience que ceux-ci ne vivent pas. Nous, nous traversons tout cela ensemble. Nous sommes sortis de notre bulle tous les cinq et nous évoluons dans ce nouveau monde ensemble. C’est une vraie force et un pilier qui nous permet de rester stables. Nous pouvons jouer devant 70’000 personnes, mais lorsque nous nous regardons, nous restons les mêmes.

C.D: Nos relations entre nous ont moins changé que certains rapports avec nos familles ou nos amis d’enfance. C’est en voyant certains regards extérieurs évoluer que je me rends compte de l’importance prise par le groupe. Entre nous, en revanche, la relation n’a pas vraiment changé.

A.T: Nous sommes peut-être plus proches que jamais. On ne se rend pas encore compte de tout ce que nous sommes en train de vivre ensemble. Ce sont des choses qui nous lieront toute notre vie. Je nous imagine parfois vieux, après avoir peut-être arrêté la musique, nous retrouver et repenser à tout cela. Il faut parfois savoir s’arrêter pour le savourer. Tout ce que nous traversons ne peut que nous rapprocher.

Chacun de vos albums contient plusieurs chansons devenues très populaires. Comment évitez-vous de devenir une simple machine à tubes?
A.T: Si nous pouvions en faire davantage, ce serait très bien! Nous ne savons pas vraiment comment faire un tube. Quelle que soit la chanson, nous la créons avec notre cœur, notre âme et notre rythme. Qu’elle soit pop, progressive, mélancolique ou joyeuse, l’acte d’amour est le même au départ. Ensuite, nous découvrons sa forme et nous essayons d’écouter ce que le morceau nous donne. Personne ne peut vraiment expliquer comment en fabriquer un. Si l’industrie musicale connaissait la recette, elle ne ferait que cela. Les vrais tubes viennent du cœur.

S.W: Les tubes m’ont toujours fasciné. En tant que compositeur ou arrangeur, on se demande comment certains artistes réussissent à créer quelque chose d’aussi efficace, que tout le monde a envie de chanter. Mais ce n’est pas quelque chose que nous savons vraiment faire. «Monde nouveau», notre premier véritable tube, était même un morceau que nous ne pensions pas enregistrer.

C.D: Il y a toujours une part de mystère. Certains producteurs sont réputés pour savoir faire des tubes, mais de nombreuses chansons deviennent des succès alors qu’elles n’ont jamais été écrites dans ce but. Des faces B ou des titres qui n’avaient pas été particulièrement mis en avant peuvent soudain toucher énormément de monde.

Entre pillage et vide juridique

Quel regard portez-vous sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la musique?
A.T: Ca soulève de très nombreuses questions. Il y a d’abord celle de la transparence et de la traçabilité. Certains artistes entièrement créés par intelligence artificielle sont présents sur les plateformes sans être présentés comme tels. Il y a aussi les enjeux écologiques, car ces technologies sont très gourmandes en énergie, ainsi que la question des droits d’auteur. Pour nourrir ces algorithmes, on utilise des œuvres et des données sans toujours citer ni rémunérer leurs créateurs. On peut parler d’extraction, voire de pillage. Nous sommes des musiciens au milieu de tout cela et il est encore très difficile d’avoir une vision précise de ce qui va se passer. Comme avec n’importe quel outil, nous pouvons parfois le tester. Mais nous devons aussi réfléchir à la manière de ne pas simplement le subir.

S.W: Les œuvres créées depuis des centaines d’années sont aujourd’hui utilisées pour entraîner des algorithmes, sans que leurs auteurs soient rémunérés. Cela devrait être illégal ou, au minimum, donner lieu à une rémunération des créateurs et des compositeurs. Je connais bien le sujet, car je suis également chercheur et je travaille sur l’intelligence artificielle. Pour entraîner un algorithme, quelqu’un doit sélectionner, intégrer et labelliser les données. Cela a donc également été fait avec la musique. Nous savons quelles entreprises utilisent ces données. Il existe aujourd’hui un vide juridique qui doit être comblé. Ces algorithmes ne créent pas. Ils génèrent à partir de ce qu’ils ont déjà vu. Nous allons évidemment devoir nous adapter. Il y aura sans doute de plus en plus d’artistes générés par IA et il sera difficile de contraindre toutes les plateformes à les signaler clairement.

La scène et le lien avec le public sont-ils, selon vous, ce qui permettra à la musique humaine de résister à l’intelligence artificielle?
S.W: Il restera les festivals et les salles de concert. Les gens ont aujourd’hui un immense désir de venir voir des artistes, d’être physiquement présents et de participer à quelque chose de vivant et de réel. Dans les années qui viennent, ils auront peut-être encore davantage besoin d’être ensemble. Pour nous qui aimons avant tout faire des concerts, c’est plutôt rassurant.

A.T: Ce qui est beau dans l’art, c’est qu’il est d’abord un message, un appel ou un cri lancé par un humain vers un autre. Peu importe que ce soit bien ou mal exécuté, beau ou imparfait. Le geste fondamental reste celui-là. Et l’humain qui le reçoit y est sensible. A moins qu’il ne devienne, lui aussi, peu à peu une machine.

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