Licenciée de la Comédie de Genève
Séverine Chavrier, symbole des tensions entre l’art et sa méthode

La metteuse en scène franco-suisse, accusée de management toxique, a été licenciée de la direction de la Comédie de Genève. Ses soutiens rendent coup pour coup dans une bataille rangée qui interroge aussi bien la pratique de l’art que sa récupération politique.
Accusée de management toxique, Séverine Chavrier a été licenciée de la direction de la Comédie de Genève.
Photo: KEYSTONE
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Margaux BaralonJournaliste Blick

De Zagreb à Bruxelles, de Barcelone à Strasbourg, de Lisbonne à Berlin, le mot est passé: il faut sauver le soldat Chavrier. Des dizaines de responsables d’institutions culturelles européennes ont signé, ce 12 mai, une lettre ouverte adressée aux autorités genevoises pour exprimer leur «profonde indignation» face au licenciement de Séverine Chavrier, désormais ex-directrice de la Comédie de Genève. Un nouveau rebondissement dans une saga qui n’en manque pas depuis qu’à l’automne dernier, deux enquêtes de presse ont mis en cause le management brutal de la quinquagénaire franco-suisse. 

Personnalité brillante et multi-casquette, celle qui a longtemps eu pour ambition d’abattre les cloisons entre les arts, et mené une carrière inhabituelle des deux côtés de la frontière, devient désormais le symbole de ces personnalités artistiques qui oscillent entre le génie et l’abus de pouvoir. Mais aussi de la difficulté, pour le milieu culturel, à concilier créativité et management, et gérer concrètement les plaintes et les signalements déposés en son sein. D’autant que la récupération politique n’est jamais loin.

Mépris, discriminations, humiliations

Au cœur des reproches adressées à Séverine Chavrier, il y a un acronyme, «PPSDM», pour «petites productions suisses de merdes». Une expression que celle qui a été nommée en 2023 pour reprendre la tête de la Comédie de Genève emploierait volontiers, selon l’enquête publiée par «La Tribune de Genève» en octobre dernier. «Elle n’a aucune estime pour le théâtre de la région, il n’a pour elle aucune valeur», s’agace une source interne. «Elle ne répond jamais aux sollicitations, très nombreuses, des metteurs en scène locaux qui lui proposent de reprendre leurs pièces. Et quand elle est obligée de le faire pour obtenir les subventions, elle dit avec le plus grand dédain: 'Calons cette PPSDM ici et l’autre là.'»

On reproche à Séverine Chavrier un management brutal et vertical, sans aucune concertation, qui navigue entre «humiliations», «discriminations», «langage abusif» et «dénigrement du travail». La metteuse en scène serait par ailleurs plus occupée à monter ses propres pièces, pour lesquelles elle mobiliserait des moyens humains, financiers et logistiques très importants à la Comédie de Genève, qu’à s’occuper de tâches d’administration et de gestion, pourtant inhérentes à sa fiche de poste. Tout cela aurait abouti au départ d’une quinzaine de personnes dans les équipes de production et de communication. 

Des réactions misogynes

Ces critiques sont balayées par la quinquagénaire à l’époque auprès de la RTS. «Je ne me reconnais pas dans les chiffres [du nombre de démissions], ni dans ces témoignages», affirme-t-elle. «Je peux expliquer chaque mouvement. Ces démissions sont la plupart du temps dues à un changement de poste, et plutôt [vers un meilleur poste]. Et j'en suis très fière.» 

Dans une vidéo pour Léman Bleu, la metteuse en scène explique que «des frustrations personnelles ont pris le pas sur un certain professionnalisme» et que «quelques personnes se sont positionnées assez vite dans une résistance au changement et à [ses] décisions». Elle dénonce aussi une «cabale» qui la laisse «sonnée» dans les colonnes du magazine français «Télérama», et déplore des attaques aux relents misogynes et de haine anti-Français. Deux points qui résonnent avec l’ensemble de sa carrière.

Car la misogynie, dans le milieu du théâtre, est un obstacle permanent. La scénographe Louise Sari, collaboratrice de longue date de Séverine Chavrier, et qui a notamment travaillé sur la pièce «Ils nous ont oubliés» en 2023 à la Comédie de Genève, raconte à «Télérama» avoir constaté au sein de l’établissement des «réflexes sexistes systémiques». Mais pour Séverine Chavrier, née en 1974 à Annemasse, ce genre de difficultés remonte aux années 2000, lorsqu’elle tente de monter ses premiers spectacles et se heurte à la méfiance du cénacle. «La porte était fermée à clef», se souvient-elle auprès du média spécialisé Artcena

Elle l’est d’autant plus que celle qui est alors trentenaire n’a pas un parcours classique. Avant les planches, il y a eu la musique au Conservatoire de Genève et cette médaille d’or en piano. Un «apprentissage douloureux» en tant que jeune adulte, qui la pousse à se tourner vers le théâtre et la France, pays dans lequel elle est née. Séverine Chavrier suit la prestigieuse formation du Cours Florent, à Paris, écume les stages, mais ne mettra jamais les pieds dans une école de mise en scène. «J’ai réalisé deux ou trois spectacles qui sont restés souterrains», raconte-t-elle en 2020 au site Sceneweb. «A l’époque, les institutions étaient très fermées et il y avait bien moins de lieux d’émergence qu’actuellement.»

Tensions franco-suisses

L’essentiel de sa carrière se fait ensuite en France, du théâtre de Nanterre, en banlieue parisienne, à celui de l’Odéon. En dépit d’un saut à Lausanne en 2014 et 2016 pour monter deux pièces, la franco-suisse gravit les échelons de l’autre côté de la frontière. Et c’est aussi ce qui, dès sa nomination en 2023, fait grincer des dents. A l’époque, une partie du milieu culturel romand regrette que la Comédie de Genève soit allée chercher la directrice du Centre national dramatique d’Orléans plutôt que de puiser dans le vivier de talents locaux. 

«
On est mobilisé au théâtre parfois jusqu’à treize heures d’affilée. On improvise entre huit et dix heures par jour. Et le soir, il faut regarder les rushs des répétitions filmées. Une surdose de travail s’installe.
Une actrice qui a porté plainte contre Séverine Chavrier
»

Et la tension monte encore d’un cran lorsque celle-ci ne prend pas ses fonctions au 1er juillet 2023, comme prévu, mais seulement quelques semaines plus tard après le mythique festival d’Avignon, puis multiplie les aller-retours entre la Suisse et la France pendant la première saison de sa prise de poste – saison qui a donc été programmée par ses prédécesseurs. 

Auprès de «La Tribune de Genève», plusieurs salariés dénoncent le choix de Séverine Chavrier de s’entourer de profils français qui lui sont proches pour les postes d’assistant de direction et d’adjoint au développement, alors que les candidatures romandes sont nombreuses. La principale intéressée se défend en octobre 2025 dans les colonnes de «Télérama» en annonçant le recrutement de deux Suissesses.

Des accusations plus anciennes

Dès le mois de novembre, la Fondation d’art dramatique (FAD), tutelle de la Comédie de Genève, décharge Séverine Chavrier de ses fonctions non-artistiques. Parallèlement, deux audits sont commandés: le premier, effectué par un cabinet spécialisé dans les ressources humaines, porte sur le climat de travail de l’institution; le second, qui échoit à la Cour des comptes, sur la gestion et la gouvernance. La commission des arts et de la culture (CARTS) de la Ville de Genève commande également son propre rapport. En décembre, la FAD va plus loin en décidant d’ores et déjà de ne pas renouveler Séverine Chavrier après la fin de son mandat, prévu en 2027. 

Chaque étape déclenche de nouvelles batailles rangées dans les médias entre les soutiens et les détracteurs de la metteuse en scène, laquelle dépose un recours contre la FAD au mois de février 2026. Son avocat, Romain Jordan, explique auprès de «Léman Bleu» que les griefs à l’encontre de sa cliente sont «au mieux calomnieux, au pire diffamants». 

Mais les accusations de brutalité ne datent pas d’hier. Dans une enquête en deux volets, «Télérama» révèle une petite trentaine de témoignages qui incriminent Séverine Chavrier. Une source interne dénonce le «climat de terreur» qui régnait déjà au Centre national dramatique d’Orléans. Une actrice, qui a porté plainte contre la metteuse en scène pour «harcèlement moral, chantage moral et violences morales», raconte des répétitions éreintantes sur la pièce «Absalon, Absalon!», présentée en 2024 au Festival d’Avignon. «On est mobilisé au théâtre parfois jusqu’à treize heures d’affilée. On improvise entre huit et dix heures par jour. Et le soir, il faut regarder les rushs des répétitions filmées. Une surdose de travail s’installe.»

Du génie artistique à l'abus

«J’avais l’impression de travailler dans une maison hantée. J’en sortais avec des migraines atroces», raconte un autre collaborateur sur la même pièce. Un troisième: «Je peux plus supporter sa manière de m’agresser et de violenter tout le monde. Elle est humiliante.» Cinq régisseurs son auraient jeté l’éponge les uns après les autres. Des techniciens évoquent des «moqueries», des «remarques rabaissantes» et une ambiance délétère. 

Séverine Chavrier, elle, invoque l’égo de sa comédienne et des incompréhensions autour de son travail avec plusieurs personnes. Elle nie par ailleurs avoir tenu des propos rabaissants ou instauré un climat de répétition anxiogène. Et a toujours revendiqué une méthode horizontale. «Je fais un travail total, mais, de façon permanente, en collaboration, co-écriture, co-création», assure-t-elle auprès de Sceneweb en 2020. «Il ne faut pas se leurrer sur la démagogie de la figure du metteur en scène, qui répond à une logique patriarcale encore très inscrite dans le milieu du théâtre.»

Ce que révèle cette affaire, c’est d’abord toute la difficulté, dans le travail artistique, de tracer une ligne nette entre ce qui relève de la nécessité créatrice et de l’abus de pouvoir. Ce dilemme est résumé par un créateur son, ancien proche de Séverine Chavrier, dans «Télérama». «Son truc, c’est la création dans la souffrance. Elle n’est pas la seule. 

D’autres metteurs en scène ont embrassé le même credo. Sauf que sa conception à elle implique aussi la souffrance des autres.» Ses soutiens, comme le régisseur son Olivier Thillou, lui aussi interrogé par le magazine, admettent que la metteuse en scène n’est «pas la personne la plus facile du monde», mais mettent cela sur le compte de l’exigence. 

Récupération politique

Le débat n’est pas nouveau et difficile à trancher, mais expose aussi la difficulté, au sein des milieux culturels, de faire du management une priorité parfois libérée de l’excellence artistique. Le génie créatif peut ne pas s’accorder avec une bonne gestion des ressources humaines, tandis qu’un management apaisé peut être l'œuvre de gens moins célébrés. 

Quoi qu’il en soit, le cas Chavrier est aujourd’hui devenu un véritable enjeu politique, comme en témoigne cette lettre ouverte de responsables culturels, adressée à la FAD mais aussi au Maire de Genève et aux représentants de la Ville. Alors que la FAD était présidée, jusqu’à sa démission abrupte en janvier, par la socialiste Lorella Bertani, la droite radicale prend fait et cause pour Séverine Chavrier, comme en témoigne un communiqué de l’UDC. Dans leur viseur, il y a notamment le Syndicat suisse romand du spectacle, qui avait publié une lettre signé de 65 personnes pour dénoncer les méthodes de la metteuse en scène.

Qu’en est-il des audits et des rapports commandés? Celui de la Cour des Comptes n’est pas attendu avant deux mois, celui mené par un cabinet RH, lui, était prêt à être publié… avant que l’avocat de Séverine Chavrier ne saisisse la justice pour bloquer sa diffusion, arguant que sa cliente doit d’abord en prendre connaissance. 

Seul le rapport de la CARTS, rendu public le 7 mai, et rédigé par l’élue PLR Michèle Roullet, est disponible. Sur 124 pages s’y affrontent les soutiens de la quinquagénaire et les témoignages de salariés sur leur mal-être au travail. Les conclusions appellent néanmoins à «réintégrer et à soutenir dans ses fonctions de directrice Mme Séverine Chavrier et à réévaluer son mandat afin de garantir à la fois l’exigence artistique et une gestion adéquate des ressources humaines». Les conseillers municipaux devront se prononcer sur le sujet mardi prochain. 

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