Ormuz Confidentiel (3/3)
Le pari fou de Dubaï géré par l'intelligence artificielle...

C'est le rêve secret le plus fou des dirigeants des Emirats arabes unis. Un pays entièrement géré par l'intelligence artificielle. Une efficacité optimale. Une surveillance totale. Or la guerre en Iran pourrait bien accélérer ce processus.
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Un Emirat entièrement géré par l'intelligence artificielle: Et si c'était le rêve du Sheikh Mohamed Ben Zayed...
Photo: DUKAS
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Richard WerlyJournaliste Blick

Un rêve, vraiment? Ou déjà une réalité? La guerre aérienne déclenchée le 28 février contre l’Iran par les États-Unis et Israël a, en tout cas, démontré à quel point les Emirats arabes unis, ce miracle économique au cœur du Moyen-Orient, dépendent de l’intelligence artificielle. 

«Nous n’aurions jamais cru que leur bouclier antiaérien serait si efficace. 95% des frappes sur Dubaï et Abou Dhabi ont été interceptées. Vous croyez que la Suisse, ce refuge européen si prisé des ultra-riches, serait capable d’en faire autant si elle était attaquée?», ironise, dans le hall presque désert d’un hôtel de Business Bay, l’un des quartiers d’affaires de Dubaï, un entrepreneur européen familier de Genève.

Dubaï et Abou Dhabi, les deux vaisseaux amiraux des Emirats arabes unis, ont en effet démontré, sous les missiles et les drones iraniens, ce que beaucoup prédisaient sans vraiment y croire. Demain, lorsque le géant numérique émirati G42 fonctionnera à plein régime grâce au centre de stockage de données Stargate construit en plein désert, ce pays improbable sorti des sables réalisera encore davantage de prouesses grâce au recours massif à l’intelligence artificielle.

L’exemple des alertes

La preuve? Les alertes antiaériennes. Pendant les premiers jours des frappes, celles-ci ont d’abord retenti tous azimuts, vidant en quelques minutes les autoroutes de Dubaï et poussant les habitants vers les abris désignés. 

Puis l’IA s’est emparée du système de défense civile. Chaque alerte s’est mise à fonctionner par quartier, voire par blocs d’immeubles. Des notifications différentes ont retenti sur les téléphones portables selon la nature du danger: drone, missile ou… débris de projectiles interceptés. Un «Dôme de fer» encore plus sophistiqué que celui d’Israël, cet allié invisible mais omniprésent des Emirats.

Autre signe révélateur: ces taxis sans chauffeur qui circulent, en phase de test grandeur nature, autour de la marina d’Abou Dhabi. Marcella est un restaurant italien prisé de Yas Waterfront, la corniche touristique de l’émirat, capitale politique et militaire du pays. J’y retrouve une ancienne directrice d’une chambre de commerce internationale, fervente partisane de ce pays «fantastique» où elle réside depuis quinze ans. 

Cette Américaine n’a aucune sympathie pour Donald Trump, «ce président des Etats-Unis qui saccage tout pour son profit personnel». Elle me désigne aussitôt le véhicule électrique stationné devant le restaurant, dont la terrasse est dangereusement vide de touristes et de l’habituelle clientèle d’affaires. Je n’avais même pas remarqué l’absence de chauffeur.

Une dizaine d’autres véhicules automatisés suivent, tous guidés par l’IA. Ils empruntent des itinéraires différents. Efficacité et ponctualité garanties. Toute perte ou oubli de portefeuille ou de bagages est automatiquement signalé. «Les Emirats seront demain le premier pays entièrement géré par l’intelligence artificielle, complète mon interlocutrice. Et contrairement à ce que l’on prétend, cela ne me fait pas peur. Au contraire: notre sécurité sera encore plus absolue.»

Derrière ce projet fou

Un homme est derrière ce projet fou: il est le dirigeant le plus puissant du golfe Persique, et peut-être du Moyen-Orient. Le cheikh Mohamed ben Zayed est le président des Emirats arabes unis. Il a été longuement interrogé par le journaliste du magazine américain «The Atlantic», Robert Worth, lequel vient de se confier au média français «Le Grand Continent».

Que pense le très riche MBZ, comme on le surnomme à partir de ses initiales? «Dans la vision de MBZ, tout part d’un phénomène, explique le journaliste: l’effondrement des Etats arabes traditionnels. Mohammed ben Zayed fait, au fond, peu de distinctions entre les différentes formes d’islam politique. Pour lui, les Frères musulmans, les partis islamistes et les groupes djihadistes poursuivent, sous des formes différentes, un même objectif: remplacer l’Etat moderne par un ordre politique religieux. Depuis 2011 et les «printemps arabes», ce dernier a donc enclenché une réorganisation systématique de l’appareil sécuritaire : de la surveillance des circuits financiers à la lutte contre les filières djihadistes, en passant par la réécriture des programmes scolaires et la marginalisation des islamistes dans l’administration et dans l’éducation (…)»

La suite, selon l’expert interrogé par Le Grand Continent? «Mohamed ben Zayed veut faire des Emirats une sorte de Singapour arabe. Il réforme la bureaucratie, développe des secteurs non pétroliers, investit massivement dans la technologie et cherche même à transformer la société émiratie elle-même via le service militaire, la discipline sociale et une forme de nationalisme modernisateur (…) Son but est un Etat fondé sur la stabilité, le commerce mondial, la finance et l’image de sécurité (…) Il cherche à produire un nouveau type de société arabe. Il considère que la rente pétrolière a créé des populations passives, dépendantes, peu disciplinées et vulnérables aux idéologies religieuses. Une grande partie de son projet consiste donc à fabriquer des citoyens plus endurants, plus nationalistes, plus militarisés et plus tournés vers l’efficacité.»

Avec, en guise de dopage permanent, une forte dose d’intelligence artificielle. Le tout injecté dans les rouages de l’administration et de la société émiratie.

L’accélérateur de la guerre

Paradoxe absolu: la guerre contre l’Iran est peut-être en train d’accélérer ce grand basculement sociétal dans un pays où neuf résidents sur dix sont étrangers, sans aucun droit politique. La population totale atteint environ onze millions d’habitants dans ces confins autrefois désertiques bordés par le détroit d’Ormuz, entre l’Arabie saoudite et le sultanat d’Oman. Les Emiratis, citoyens à part entière des sept émirats composant la fédération – Abou Dhabi, Dubaï, Sharjah, Oumm al-Qaïwaïn, Ajman, Ras el-Khaïmah et Fujaïrah – ne sont qu’environ un million.

Gérer cette manne de main-d’œuvre et de créativité internationale est donc une priorité, que le conflit a paradoxalement simplifiée. «L’intelligence artificielle se nourrit de toutes nos données, confesse un résident. On le sait. Dès que nous mettons le pied à l’aéroport de Dubaï, nous entrons dans 'le système'.»

Résultat du conflit: l’IA a répertorié ceux qui ont fui, ceux qui sont partis, ceux qui se sont exprimés contre les Emirats arabes unis sur les réseaux sociaux… et ceux qui sont restés, ceux qui ont défendu le pays. Chaque dérèglement du GPS a été analysé afin d’étudier ses effets sur la circulation dans un pays où la voiture demeure le principal moyen de locomotion, malgré l’existence de deux lignes de métro et d’une nouvelle liaison ferroviaire entre Dubaï et Abou Dhabi.

«Il fallait une parenthèse pour tester tous les systèmes d’IA en vigueur ici, une sorte de crash test. Cette guerre nous l’a offerte», jubile un homme d’affaires indien originaire de Mumbai.

Aubaine numérique

Les géants américains de la technologie et du numérique, discrètement épaulés par les sociétés israéliennes spécialisées dans la sécurité, se frottent les mains. Pour eux, malgré les risques de destruction d’infrastructures émiraties et le blocage du détroit d’Ormuz, ce conflit représente une aubaine.

Le pays, signataire des accords d’Abraham avec Israël en 2019, a clairement choisi son camp. Aucun dirigeant des GAFAM n’a oublié la promesse faramineuse faite en 2025 par le cheikh Mohamed ben Zayed à Donald Trump lors de sa visite aux Emirats: 1400 milliards de dollars d’investissements dans l’intelligence artificielle «made in USA», sous forme de centres de données, de financements de start-up et d’achats de systèmes d’armes électroniques. Un véritable jackpot numérique.

La révolution technologique des Emirats est déjà visible dans l’immense port de Jebel Ali, au sud de Dubaï, aujourd’hui paralysé par des centaines de navires bloqués au large. Demain, tout y sera automatisé et piloté par l’IA. La valse des conteneurs sera orchestrée par des ordinateurs, presque sans intervention humaine. Toujours au nom de l’efficacité.

Quid des libertés?

Quid des libertés publiques dans ce pays présenté comme «miraculeux» par les influenceurs qui l’ont adopté? Quid des réalités du monde arabe et du Golfe persique, façonnées par une culture tribale et bédouine millénaire que l’intelligence artificielle n’effacera pas?

Dans «Le Grand Continent», Robert Worth estime que ces questions se posent aujourd’hui avec acuité. «Le Moyen-Orient est pour MBZ un pur problème d’ingénierie sécuritaire que l’on pourrait résoudre par la technologie et les armes. Or, les conflits régionaux deviennent rapidement beaucoup plus incontrôlables que prévu (…) Les Emirats incarnent tout ce à quoi s’oppose le régime iranien: la laïcité, la modernité, une société ouverte.»

Un pari tenable grâce à la puissance de calcul de l’IA?

Notre série «Ormuz Confidentiel» 

Episode 1: Les secrets du futur Dubaï pour survivre à la guerre en Iran
Episode 2: Cette guerre secrète du détroit qui pourrait tout paralyser

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