Ormuz confidentiel (2/3)
Cette guerre secrète du détroit qui pourrait tout paralyser

Ils sont au fond du détroit d'Ormuz. Ils relient les pays du Golfe persique au reste du monde. Ils sont les artères indispensables de leurs économies. Les câbles sous-marins sont l'obsession des dirigeants des Emirats arabes unis. Et s'ils étaient coupés?
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Téhéran sous les frappes: ce spectacle semble ne pas devoir recommencer car un accord serait presque négocié entre l'Iran et les Etats-Unis.
Photo: IMAGO/Middle East Images
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Richard WerlyJournaliste Blick

C'est la frappe aérienne que les Emirats arabes unis redoutent par-dessus tout. Celle qui pourrait transformer en cauchemar leur projet d’administration et d’économie entièrement numérisées, dont la gouvernance et l’efficacité transformeraient la Suisse ou Singapour en places financières archaïques.

A Abou Dhabi, le nom de la cible tant redoutée est à peine prononcé. Mais tous les cadres expatriés connaissent les deux noms qui font peur, s’ils devenaient la cible d’une nuée de drones et de missiles iraniens: celui de Stargate AI et celui de G42. Le premier désigne le futur centre de données en construction dans l’émirat pétrolier, le plus puissant et le plus militarisé de la fédération des Emirats arabes unis. Le second désigne le géant numérique public émirati, fort de 20'000 employés, colonne vertébrale de la future économie du pays: celle qui verra les données, l’intelligence artificielle et leurs applications remplacer le pétrole et le gaz comme principales sources de revenus nationales.

Un désert de luxe

Rendez-vous a été pris à l’Emirates Palace d’Abou Dhabi, l’hôtel le plus luxueux des Emirats, opéré par la chaîne Mandarin Oriental. A quelques centaines de mètres se trouvent les tribunes du circuit de Formule 1, vitrine sportive et technologique de l’émirat. L’homme qui s’approche n’est pas Emirati, mais Indien. Ranesh est ingénieur, désormais à son compte, à la tête d’une start-up spécialisée dans les études prospectives sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la finance.

Dix années durant, cet expert formé à Hyderabad, la capitale indienne de la tech, a œuvré dans les couloirs secrets de G42 et de la «Dubai Future Foundation». Il me montre un rapport intitulé «15 AI Use Cases in Government» (15 utilisations de l’IA dans la gouvernance), qu’il présente comme la feuille de route numérique des Emirats arabes unis. Il tourne les pages. On y parle de révolution digitale de la santé, d’urbanisme, mais aussi de technologies de pointe dans la transcription d’archives vieilles de plusieurs siècles. «Abou Dhabi n’est pas Sparte, comme les journalistes occidentaux l’écrivent, me dit-il. Cet émirat est la nouvelle Silicon Valley mondiale. C’est cela, sa force et sa fragilité.»

L’Emirates Palace est un temple du luxe quasi abandonné. Tout y est marbre et dorures. Le grand sommeil de la guerre du golfe Persique, déclenchée par les Etats-Unis et Israël le 28 février, est tombé sur ce lieu où défilent, d’ordinaire, les entrepreneurs les plus riches du monde. L’immense portrait de l’émir fondateur des Emirats arabes unis, le cheikh Zayed ben Sultan Al Nahyane (décédé en 2004), accueille encore les rares visiteurs. Tout au fond du lobby désert, un seul café est ouvert, où l’expresso coûte six euros.

La carte des secrets

Les eaux brumeuses du Golfe et les navires bloqués depuis trois mois sont juste au bout du grand jardin écrasé de soleil en cette mi-mai 2026. Ranesh est venu avec une carte. Elle ne montre pas les côtes montagneuses déchirées du détroit d’Ormuz, où pullulent les fjords meurtriers de l’Arabie qui servaient jadis de repères aux pirates de l’émirat de Ras al-Khaimah et aux boutres des pêcheurs de perles. La carte de Ranesh est sous-marine.

Elle montre, au fond de ce détroit dont la profondeur varie de 80 à 200 mètres, l’itinéraire du câble AAE-1 (Asie, Afrique, Europe), vaste infrastructure sous-marine reliant Hong Kong à l’Italie et à la France, ainsi que les câbles Falcon et Gulf Bridge. Sans ces artères numériques, tout tomberait en panne dans cette oasis globalisée faite de gratte-ciel climatisés, d’autoroutes entrecroisées, d’usines de dessalement de l’eau et d’infrastructures automatisées.

La guerre secrète que redoutent les «spartiates» d’Abou Dhabi est celle qui pourrait avoir lieu sous la surface, à coups de drones navals, de mines, de sous-marins de poche, voire de plongeurs lancés contre ces câbles. J’évoque ce sujet à Dubaï, dans un salon du très sélect Capital Club. Au sommet de l’une des tours de l’IFC, l’International Financial Centre de l’émirat, ce club est le repaire des tractations confidentielles entre financiers de haut vol. La photo incontournable accrochée dans le hall est celle du ministre de l’Economie des Emirats, le cheikh Abdullah Bin Touq Al Marri. Là aussi, le mot «guerre» entraîne immédiatement une conversation sur l’autre défi: celui des infrastructures numériques qui constituent l’ossature des Emirats arabes unis.

30 milliards de dollars

Le centre de données Stargate AI d’Abou Dhabi coûtera officiellement 30 milliards de dollars aux compagnies américaines qui le financent: Microsoft, OpenAI, Oracle, NVIDIA ou Cisco. Notre interlocutrice, de nationalité libanaise, se présente comme une experte en intelligence artificielle, sans donner davantage de détails. Elle m’a été recommandée par un ex-général français. Elle ne souhaite donner que son surnom anglophone: «Cindy».

«Vous avez remarqué les complications causées à Dubaï, depuis le début de la guerre, par la fermeture partielle ou le brouillage du réseau GPS pour des raisons de sécurité? Imaginez un 'shutdown' numérique complet. Ce pays serait plongé dans l’obscurité totale. Cette guerre-là serait imparable.»

Accident GPS

J’ai effectivement constaté, dans le taxi qui me conduisait de Business Bay à l’IFC, que la boussole du GPS était affolée. Rien de dramatique. Dubaï s’enorgueillit, au contraire, de la fiabilité de son bouclier anti-aérien et de la précision des alertes localisées qui, depuis le début de la guerre, permettent aux résidents de trouver refuge lorsqu’un quartier est visé, sans créer de panique.

Reste cette question: «Une série de frappes aériennes sur le projet Stargate serait un cataclysme», concède notre experte. «C’est le cœur des Emirats et de leur puissance future qui serait touché.»

L’Agence France-Presse a diffusé ces derniers jours une dépêche sur le sujet, reprise notamment par Blick. «On est dans un espace géographique restreint, dans un détroit, avec des eaux peu profondes, une mer fermée. C’est particulièrement propice à des opérations de harcèlement. Par des capacités habitées (bateaux, sous-marins) ou non habitées (drones, missiles), donc à proximité d’une côte qui, pour l’instant, reste libre de tout mouvement», analysait pour l’AFP Éric Lavault, ancien officier de la marine française.

Son véritable avertissement portait toutefois sur l’autre guerre: celle des données. «Partout dans le monde, les câbles sous-marins sont régulièrement endommagés, la plupart du temps par accident, par exemple par les ancres de navires. TeleGeography recense environ 200 incidents par an. Une flotte de réparation dédiée reste en alerte. Mais ces navires ont besoin d’autorisations pour pénétrer dans les eaux d’un pays.»

Réparations impossibles

Un autre spécialiste interrogé ajoutait: «Lors de leurs opérations, les navires de réparation restent immobiles sur zone pendant un certain temps, vulnérables à de potentielles attaques. Or un seul navire de ce type, appartenant à la société e-Marine, basée aux Émirats arabes unis, se trouve actuellement dans le Golfe, limitant les possibilités de réparation tant que le détroit d’Ormuz reste bloqué.»

Retour à l’Emirates Palace d’Abou Dhabi. Ou plutôt à la carte des câbles sous-marins de Ranesh, l’ingénieur d’Hyderabad. Si les négociations entre les Etats-Unis et l’Iran aboutissent, Ranesh pourra ranger sa carte et relancer ses clients, tous friands d’informations sur les appels d’offres publics lancés par G42, le géant numérique émirati.

«Tout le monde veut en être. Ce qui se joue dans le Golfe persique sur le plan de l’intelligence artificielle est décisif, car ces pays disposent, avec leurs immenses réserves de pétrole et de gaz, de l’énergie indispensable pour faire tourner les serveurs», poursuit-il.

Il me montre une liste de start-up françaises et suisses déjà positionnées. Il me raconte comment Donald Trump est venu, en mai 2026, en Arabie saoudite, au Qatar et aux Emirats arabes unis afin de récolter plus de 2000 milliards de dollars de promesses d’investissements, avec l’ambition de faire de la région le troisième grand pôle mondial de l’IA aux côtés des Etats-Unis et de la Chine. Puis il prononce un terme que je n’avais encore jamais entendu: «Pax Silica».

Pax Silica

Pax Silica: la paix par le silicium, c’est-à-dire par les technologies fondées sur les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle. Lancée en janvier 2026, cette stratégie intègre les Emirats arabes unis et le Qatar dans un dispositif américain destiné à empêcher les puces électroniques avancées d’être accessibles à la Chine.

Avant même le déclenchement de la guerre, elle avait entraîné la rupture des liens entre Abou Dhabi et le géant chinois Huawei, dont les ingénieurs ont été rapatriés en Chine.

La guerre mondiale des données, à Ormuz, ne fait que commencer.

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