Pas besoin de les interroger. Un seul nom suffit pour qu'ils déversent leur colère et leur rancœur. Viktor Orban était autrefois, pour les plus âgés d'entre eux, l'homme qui savait les faire rêver. Le Premier ministre hongrois, au pouvoir sans interruption depuis 2010, était à cette époque l'homme de l'avenir. «J'y croyais, j'ai été membre de son parti, le Fidesz. J'aimais son message de liberté, d'ordre, et de références à nos valeurs traditionnelles familiales et religieuses. J'ai distribué des tracts ici même lors de ses meetings, à Kalocsa», raconte Eszter, une quarantaine d'années.
Comme elle, plusieurs de ses voisins se sont rapprochés lorsqu'ils m'ont entendu prononcer le nom du chef de gouvernement qui pourrait, dimanche, perdre les élections législatives les plus décisives de l'année en Europe. Eszter est enseignante dans cette ville de treize mille habitants, au bord du Danube, à deux heures de route au sud de Budapest. Péter, son mari, travaille pour la municipalité dirigée par Zoltán Bagó, un ancien eurodéputé du même parti Fidesz. Eux et leurs proches sont venus, en cette fin de matinée ensoleillée, pour écouter à Kalocsa celui que les sondages donnent vainqueur dimanche soir: Péter Magyar, du parti d'opposition Tisza. Mais avant de l'accueillir, tous ont quelque chose à reprocher à Viktor, l'ex-militant libéral des années 90 devenu un très autoritaire chef du gouvernement. «Deux mots le résument», poursuit Eszter: corruption et pouvoir. Orban est une caricature. Il aime Trump et Poutine parce qu'il veut leur ressembler. Les deux sont très puissants, très riches, très autoritaires. Nous ne méritons pas ça.»
Attention aux surprises électorales
C'est dans les faubourgs sud de Budapest, sur cette même rive du Danube, que les résultats des législatives seront normalement proclamés, peut-être dès dimanche soir. Dans l'enceinte de ce complexe sportif, baptisé «la Baleine» par les Hongrois car elle a un peu la forme d'un gros poisson échoué, une révolution sortira peut-être des urnes. Mais attention: en 2022, alors que les sondages prédisaient le contraire, le Fidesz de Viktor Orban l'avait emporté avec 54% des voix, empochant plus de deux tiers des députés.
Alors, pourquoi y croire cette fois? Arrivé à pied, escorté seulement de deux gardes du corps, l'opposant Péter Magyar, lui aussi ancien de Fidesz (son ex-épouse fut ministre de la Justice), énumère ce qui a changé, et ce qu'il promet de faire. Il cite, sur l'estrade, les scandales financiers dans lesquels l'entourage du Premier ministre est impliqué. Il promet une justice indépendante. Il refuse, surtout, de diaboliser l'Union européenne (UE) dont Orban a fait son bouc émissaire, la comparant avec l'Union soviétique qui, en 1956, envoya ses chars pour mater la rébellion de Budapest.
Viktor Orban a tenté, la veille, son ultime coup de force électoral. Dans la grande salle du «Karmelita Kolostor», l'ancien couvent carmélite devenu le siège du gouvernement sur la colline boisée de Buda, l'inamovible Premier ministre hongrois a tenu longtemps la main levée de J.D. Vance, le vice-président des Etats-Unis. Puis il a applaudi lorsque que ce dernier a, d'une phrase assassine, accusé Bruxelles de vouloir détruire la Hongrie.
Vance-Orban, la contre-offensive
Mieux: une heure après leur conférence de presse commune, retransmise par les chaînes de télévision acquises au pouvoir, les deux hommes sont apparus lors d'un meeting avec, en prime, un appel téléphonique à Donald Trump! Objectif: bien montrer que la Hongrie est un protégé de l'actuelle administration américaine. Un statut de favori que le Hongrois Orban oppose à celui qu'il traite de tous les noms et voue aux gémonies: le président ukrainien Volodymyr Zelensky, qu'une affiche du Fidesz placardée partout montre, le visage fermé, aux côtés de l'opposant Péter Magyar sous ce titre: «Dangereux!».
A Kalocsa, ce message n'est pourtant pas passé. Du moins pas dans cette foule d'environ 2000 personnes, venues écouter le quadragénaire qui peut déboulonner Orbán «l'illibéral». Le mari d'Eszter l'affirme: Orbán a perdu toute crédibilité, sauf auprès d'une clientèle importante de fonctionnaires, d'électeurs qui dépendent de l'Etat, de personnes âgée, de Hongrois des campagnes et des minorités hongroises paupérisées en Roumanie ou en Ukraine. «Qui, ici, pense que Moscou est une meilleure destination que Bruxelles, Paris ou Vienne? Personne!», argumente l'employé municipal, dont le frère travaille en Allemagne. «Qui croit que Poutine aime les Hongrois? Personne!».
Dépendance énergétique
Le sujet devient évidemment plus compliqué lorsque l'on aborde les conséquences de la guerre en Ukraine. La Hongrie, très dépendante sur le plan énergétique, a négocié jusque-là une exemption pour continuer de s'approvisionner en pétrole et en gaz russe. Viktor Orbán prétend que les Ukrainiens veulent interrompre ce flux, via l'oléoduc Droujba (depuis le sud-est de la Russie jusqu'à l'Allemagne, en passant par le territoire hongrois). Marta, l'une des filles du couple, âgée de 21 ans, prend d'un seul coup la parole: «Orbán dit peut-être vrai pour notre chauffage, mais il ment sur la guerre. Il dit que nos frères vont aller combattre en Ukraine dans les troupes européennes. On sait que c'est faux.»
A Kalocsa, ces Hongrois qui n'en peuvent plus de Viktor Orbán écoutent, depuis une demi-heure, le candidat de l'opposition énoncer son agenda s'il est élu: dé-orbánisation de l'administration, ouverture d'enquêtes pour corruption, publication d'un audit des comptes publics… Ils l'entendent surtout parler d'Union européenne (UE). Pas pour plaire à Bruxelles, mais pour rétablir les faits: «Regardez autour de vous le nombre de bâtiments, de routes, de transformateurs électriques qui arborent le petit drapeau européen. On a profité de l'Europe et si une partie des fonds que nous devons recevoir (17,5 milliards d'euros pour l'industrie de défense sont toujours bloqués par Bruxelles) sont gelés, c'est parce que notre Premier ministre empêche l'UE d'aider l'Ukraine.»
La question de l'Ukraine
Les visages sont attentifs. Mais ils se ferment aussi. L'Ukraine voisine, où vit une minorité hongroise très pauvre, ne fait pas l'unanimité. 16 années de pouvoir d'Orbán ont transformé l'immigration en obsession. La peur du wokisme et de la destruction des valeurs familiales et chrétiennes s'est enracinée. Résultat: Péter Magyar, homme de droite, défend un programme conservateur sur le plan sociétal. Mais pas question pour lui de faire du chantage à l'UE: «A cause d'Orbán, nous sommes devenus les moutons noirs de l'Europe. Je n'ai pas envie que l'on me prenne pour un pro-Poutine. Le Fidesz nous a pris en otage», juge Eszter.
En marge du rassemblement de Kalocsa, alors que les équipes de Tisza démontent l'estrade et les caméras pour rejoindre une autre ville, un groupe d'hommes évite de regarder dans notre direction. Eux se disent toujours satisfaits du gouvernement. La corruption? «Il y en a partout. Dès qu'il sera au pouvoir, Magyar fera pareil.» L'Europe? «Elle ne dit pas la vérité sur l'Ukraine. Les Ukrainiens et les Russes sont des frères, c'est comme ça. Pourquoi les séparer et nous faire payer l'addition de leur divorce?» Le gaz et le pétrole? «Orbán a obtenu des promesses des Etats-Unis, il a les contrats avec Poutine. Qui va remplacer cette énergie si on la perd après les élections, lorsque viendra l'hiver?»
Chacun y va de son argument, tout en refusant de donner leurs noms. Un seul accepte de dire qu'il travaille à la centrale nucléaire voisine de Paks, de conception soviétique. Ils y côtoient des experts russes de Rosatom, chargés de l'installation de deux nouveaux réacteurs attendus pour 2030. «Je ne crois que Péter Magyar va tout changer s'il est élu. Son parti Tisza est opportuniste. Son principal atout est d'être anti-Orbán. C'est la jeunesse qui va faire la différence. Beaucoup de jeunes électeurs n'ont connu que le Fidesz: ils en ont simplement ras le bol.»
Prochain épisode: Avoir 20 ans à Budapest «l'européenne»