Il est arrivé seul. Ou presque. Ce mercredi 8 avril, à Kalocsa, une ville moyenne à une heure de route au sud de Budapest, Peter Magyar entamait déjà, à midi, son troisième meeting électoral de sa journée marathon. Puis une voix s'est élevée pour chanter l'hymne hongrois, d'ordinaire déclamé lors des rassemblements pro-Orban, cet inamovible Premier ministre conservateur et «illibéral», à la tête de la Hongrie depuis 2010, qui vient de quitter le pouvoir ce samedi 9 mai.
Changement d'ambiance soudain: les milliers de partisans et curieux venus voir celui qui n'était alors que l'outsider de la campagne pour les législatives sont galvanisés. «Bénis le Hongrois, ô Seigneur», entonne le candidat dont le nom de famille (prononcez Myodor) signifie, littéralement, «Hongrois». Kalocsa, ce jour-là, donnait un avant-goût de la révolution démocratique qui, dimanche 12 avril, a déferlé sur la Hongrie.
Rendre le pouvoir aux Hongrois
Peter Magyar, 45 ans, n'a pas promis de tout renverser. Il n'a pas, non plus, juré de transformer son pays en meilleur élève de l'Union européenne (UE), après en avoir été l'épouvantail ces dernières années. L'eurodéputé conservateur, ancien membre du Fidesz, le parti de Viktor Orban, a balayé le Premier ministre sortant, principal allié de Donald Trump en Europe, avec une principale promesse: celle de rendre le pouvoir à ses compatriotes. Une démocratie horizontale, transparente, où la corruption et le népotisme ne seront plus les règles. Avec, en prime, la promesse de ne plus s'en prendre chaque jour à Bruxelles, comme l'avait encore fait, à Budapest, la veille de notre reportage à Kalocsa, le vice-président des Etats-Unis, JD Vance.
Logique: les électeurs qui ont voté en masse pour Magyar et son parti Tisza (Respect et Liberté), à l'issue d'un scrutin marqué par une participation record de 78%, se sont aussi déplacés parce qu'ils savent que, contrairement à ce que leur disaient Viktor Orban et ses alliés américains de l'administration Trump, l'Union européenne n'a pas «détruit» la Hongrie. Mais gare: à la frontière de l'Ukraine en guerre, le pays réel demeure sceptique envers l'UE et ses choix. La Hongrie, jadis neutre, rêve toujours un peu d'être une Suisse orientale.
Laura a pile 20 ans. Etudiante en France, elle est revenue pour voter: «Les Hongrois ont surtout besoin d'être rassurés. Nous voulons à la fois être pleinement européens et pleinement respectés. Le message de Peter Magyar est simple: la Hongrie ne veut plus être à la solde de Trump, Poutine et des oligarques installés par Orban.»
La victoire de la vérité
Retour sur l'homme qui fendait la foule devant nous, ce jour-là, à Kalocsa. Cet homme qui, dimanche 12 avril, a crié à la «victoire de la vérité» devant une foule immense, rassemblée sur la rive du Danube opposée à l'imposant Parlement de Budapest, hérité de l'Empire austro-hongrois. Peter Magyar, ex-époux d'une ministre de la Justice de Viktor Orban, n'a pas eu peur de se rebeller. Conservateur, il croit aussi à la famille, aux valeurs chrétiennes, et à une Hongrie qui, du fait de son histoire face à l'Empire ottoman, redoute l'immigration venue d'Afrique et des pays musulmans.
Physique sportif, amateur de blousons plutôt que de veste-cravate durant sa campagne, d'un contact facile, réputé séducteur – le Fidesz a, en vain, tenté de mettre en ligne une vidéo sexuelle tournée avec une compagne adulte et consentante –, Peter Magyar n'a pas fait déferler sur les 9,5 millions de Hongrois une révolution destinée à les transformer.
«Nettoyer le pays serait plus juste», complète Georges, un ancien ambassadeur, lui aussi autrefois membre du Fidesz. Nettoyer la Hongrie de la corruption endémique. Nettoyer le pays de tous ceux que Viktor Orban a mis en place à la tête de cartels pour canaliser la richesse nationale. Un grand coup de balai qui passe par une remise sur pied de la justice, dont l'Union européenne dénonce depuis des années l'instrumentalisation, au point de bloquer une partie des fonds communautaires alloués à ce pays membre admis lors de l'élargissement de 2004.
Parler aux gens
Le contact est facile. La sécurité est minimale. Durant toute la campagne, marquée par une avalanche de «fake news» du parti au pouvoir centrées sur le risque de voir les jeunes Hongrois partir demain sur le front ukrainien, Peter Magyar a misé sur les gens. En leur parlant. En prenant soin de s'arrêter sans cesse pour des selfies. En discutant de leurs problèmes quotidiens, dans ce pays vieillissant où les retraités perçoivent en moyenne 300 euros de pension, et où un jeune enseignant en touche à peine 400. Pas de géopolitique, ou très peu.
A Kalocsa, le maire Zoltan Bago, trentenaire, a pris le temps de nous l'expliquer. L'intéressé a, lui aussi, siégé à Bruxelles comme eurodéputé. Comme Peter Magyar, dont il a soutenu la candidature, il a déserté le Fidesz, le parti d'Orban, pour rejoindre, au Parlement de Strasbourg, le Parti populaire européen, le grand parti conservateur dominé par les chrétiens-démocrates allemands. «Sa force, c'est d'avoir su capter la fierté hongroise», argumente-t-il. Orban avait fait de même, avant de se rapprocher de Poutine et de Trump, puis de jouer au caïd national-populiste européen.
«Nous, Hongrois, avons été victimes de l'histoire. Notre pays a été dépecé par le traité de Trianon en 1920, lorsque l'Empire austro-hongrois a été démantelé et que des minorités hongroises se sont retrouvées en Roumanie, en Serbie, en Slovaquie. Or, Orban, après avoir incarné le sursaut national dans les années 1990-2000, lorsqu'il était jeune libéral tourné vers l'Ouest, nous a enfermés dans sa rhétorique passéiste. Son échec vient du fait qu'il a cessé d'incarner l'avenir. Alors que Tisza a joué cette carte.»
«Nous sommes européens»
Le voici justement, l'ex-opposant en chef qui, ce samedi, s'installe dans le siège de Premier ministre, dans l'ancien monastère des Carmélites. De là, sur la colline de Buda, son bureau occupé durant seize ans par Viktor Orban domine la capitale hongroise et le Danube en contrebas. A Kalocsa, Peter Magyar avait accepté de nous dire quelques mots.
Bruxelles? «Nous sommes européens, pourquoi devrions-nous être en guerre contre nos propres institutions communautaires? L'UE n'est pas l'Union soviétique, comme le disait Orban. C'est un mensonge.»
Poutine? «Demandez aux Hongrois, surtout aux jeunes, s'ils lui font confiance et s'ils veulent vivre en Russie. L'ex-URSS nous a envoyé ses chars en 1956 pour mater notre rébellion nationale. Poutine doit rester ce qu'il est: un éventuel partenaire économique et énergétique. Mais à nos conditions, pas aux siennes.»
Trump? «La Hongrie est membre de l'OTAN. Nous aimons les Etats-Unis. Ils nous protègent encore. »
L'heure n'était pas aux esclandres. Et cela n'a pas changé depuis l'explosion de joie dans les rues de la capitale hongroise, au soir de sa victoire électorale, le 12 avril. Après avoir levé son véto au déblocage du prêt européen de 90 milliards d'euros pour l'Ukraine (dont elle ne sera pas garante, comme la Slovaquie et la République tchèque), la Hongrie, dépendante du pétrole et du gaz russes, va devoir renégocier ses contrats avec le Kremlin, que l'UE voudrait abroger. Les «cadeaux» énergétiques promis par JD Vance à Viktor Orban, sous forme de livraison massive de gaz liquéfié américain, sont loin d'être une réalité.
Georges, l'ancien ambassadeur, nuance la révolution «Magyar»: «Sa priorité va être de débloquer les fonds européens qui nous sont dus. Il dispose de la majorité absolue de députés qui peut lui permettre de faire voter les réformes exigées par Bruxelles. Il veut d'abord encaisser les chèques.»
Le mur anti-migrants
La Hongrie de 2026 est, dans les faits, un peu l'inverse de ce que prétendait sans cesse Viktor Orban. L'ex Premier ministre national-populiste, devenu l'europhobe en chef de l'Union tout en restant le vétéran du Conseil européen (l'instance qui représente les dirigeants des 27), avait misé sur les investissements chinois, suscitant une énorme zone grise d'argent souvent non déclaré.
Il s'était aussi impliqué dans la défense des minorités hongroises, qui ont d'ailleurs voté pour lui le 12 avril. Il avait promis de faire remonter la natalité en exonérant d'impôts à vie toutes les femmes ayant plus de trois enfants. Il avait poursuivi, à la frontière serbe, la construction d'un mur anti-migrants.
Quid des Hongrois?
Mais quid des Hongrois? L'inflation mine l'économie. L'agriculture, qui exporte vers l'Ouest de l'Europe, s'est retrouvée à la peine. Les filiales des grands groupes européens ont préféré la Pologne ou la République tchèque. L'idée de demeurer dans l'UE en essayant de la détricoter de l'intérieur a échoué. «Orban misait sur le ressentiment réel des Hongrois. Mais il a fini par en être l'objet. Les jeunes veulent étudier à Paris, Londres ou Berlin. Les Hongrois qui travaillent en Allemagne ont des salaires dix fois supérieurs. A force 'd'orbaniser' la Hongrie, il l'a isolée.»
Laura, notre jeune étudiante francophone, nous envoie de Budapest, une série de vidéos en ce jour d'investiture du nouveau chef du gouvernement. Orban a, le 12 avril, concédé sa défaite massive. Il ne siègera pas au parlement, mais il a promis de prendre la tête de l'opposition. Réussira-t-il? Au-dessus de Laura, sur un abribus, l'une des affiches électorales de l'ex-parti au pouvoir montrait toujours le visage de Volodymyr Zelensky, le président ukrainien détesté par les partisans du Fidesz, sous la mention «Dangereux». Devant la caméra de son téléphone, un groupe de jeunes a déchiré ce poster. Laura les encourage sur sa vidéo: «La Hongrie que nous voulons n'est pas celle de la rancœur. L'Europe doit pouvoir compter sur nous comme nous comptons sur elle. Cette révolution du 12 avril doit d'abord être une réconciliation.»