Un courriel personnel révélé
Voici la défense de Valérie Dittli, engluée dans la tourmente

Alors que la ministre vaudoise est sous le feu des critiques après avoir octroyé deux mandats à un avocat qui venait de retirer une plainte déposée contre elle, Blick a mis la main sur un courriel qui détaille sa version des faits.
Valérie Dittli lors d'une conférence de presse, le 21 mars 2025 à Lausanne.
Photo: KEYSTONE
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Antoine HürlimannResponsable de l'actualité de L'illustré

Acculée, Valérie Dittli se mure dans le silence. Mais pour la première fois, des documents en possession de Blick dévoilent la version des faits de la conseillère d’Etat vaudois prise dans la tourmente depuis le début de l’année.

De quoi parle-t-on? Il y a quelques mois, le rapport de la délégation des commissions de surveillance (DELSURV) soulignait les lacunes managériales de la cheffe du Département de l’agriculture, de la durabilité et du climat et du numérique (DADN). Mais pas seulement. Un autre point suscitait depuis de lourdes interrogations: l’attribution par ses services de deux mandats, pour une valeur totale de 40’000 francs, à l’ancien président de la Commission foncière rurale (CFR I), l’avocat Jean-Claude Mathey, après que ce dernier a retiré une plainte pénale contre la conseillère d’Etat.

Lors de ses recherches, la DELSURV n’a pas pu prouver un lien de causalité entre l’octroi de ces mandats et le retrait de la plainte. Elle estime toutefois que «cette temporalité interroge». Un dossier épineux sur lequel l’ancien président du Tribunal cantonal, Jean-François Meylan, a été chargé par le Conseil d’Etat de faire la lumière. Selon nos informations, le gouvernement devrait recevoir fin avril les conclusions de l’ancien juge à la solide réputation et encarté au Parti libéral-radical (PLR).

Deux mandats très polémiques

Jusqu’à cette échéance, pas la peine d’espérer un mot ni même un soupir de la part des membres du gouvernement. Y compris de Valérie Dittli qui ne s’est encore jamais expliquée publiquement. Elle l’a néanmoins fait dans un courriel adressé à ses collègues dont nous nous sommes procuré une copie non datée. L’élue qui a redonné la majorité à la droite au Conseil d’Etat en 2022 commence par rappeler le contexte: «Le départ de Maître Mathey (ndlr: de la CFR I) est intervenu à la suite d’un recours déposé par mon département contre une décision de la commission foncière. Ce départ, intervenu de manière abrupte, a laissé un vide important, Maître Mathey ayant siégé au sein de cette commission pendant près de vingt-cinq ans, dont dix années en qualité de président.»

Elle vient rapidement au cœur de la controverse: «A la suite de ce départ, j’ai donné instruction à la Direction générale de l’agriculture, de la viticulture et des affaires vétérinaires d’organiser au mieux la transition. L’enjeu principal était de garantir la continuité des activités de la Commission foncière, en particulier en matière de transactions foncières.»

Toujours d’après elle, c’est dans ce cadre qu’un premier mandat a été mis en place «afin de permettre à Maître Mathey de transmettre les informations et connaissances précieuses acquises au cours de sa longue expérience, et d’accompagner la transition avec la nouvelle présidence». Et d’ajouter: «Comme précisé dans le contrat de mandat, Maître Mathey s’est tenu à disposition de la Commission pour accompagner cette transition durant le premier semestre 2025, avant de synthétiser ses observations dans un état des lieux, fruit de nombreuses années d’activité. Cet état des lieux a été remis en juillet 2025.»

Quid du second mandat litigieux? Valérie Dittli avance que, parallèlement à la première mission détaillée ci-dessus, la Direction générale de l’agriculture, de la viticulture et des affaires vétérinaires (DGAV) «a exprimé le souhait de disposer d’un ouvrage de référence décrivant l’application du droit foncier rural dans le canton de Vaud, afin de mieux faire connaître cette institution et de contribuer à la formation continue des professionnels en lien avec le droit foncier rural.»

La ministre détaille: «Cet objectif fait l’objet du second mandat. Concrètement, il s’agit de la réactualisation de l’ouvrage 'Le droit foncier rural dans le canton de Vaud', publié en 1993 et réédité pour la dernière fois en 2000. L’ouvrage final est attendu pour le 31 décembre 2026.»

La trentenaire justifie aussi ces deux mandats par «un objectif plus général de transparence des pratiques de la Commission foncière à l’attention des milieux professionnels, du Parlement et du grand public, tout en permettant d’intégrer et de formaliser la pratique développée au cours des dernières années».

Comme pour tordre le cou à ses détracteurs qui l’accusent à demi-mot d’avoir utilisé les moyens de l’Etat pour servir ses intérêts personnels, soit d’avoir monnayé des mandats financés par l’argent du contribuable contre le retrait d’une plainte la ciblant, elle appuie: «J’ai été informée en toute transparence de l’existence de ces mandats et j’aimerais insister qu’ils ont été conclus dans l’intérêt de la bonne continuité de l’Etat, objectif qui devrait primer sur les circonstances du départ de Maître Mathey.»

Un scandale qui en cache un plus gros?

Blick est par ailleurs en mesure d’affirmer que la nature desdits mandats a été évoquée lors de la commission chargée d’étudier le postulat de la députée Ensemble à gauche Mathilde Marendaz voulant mieux cadrer l’obscure Commission foncière rurale, le 4 février dernier. Durant ces débats confidentiels, personne n’a, semble-t-il, remis en cause leur légitimité.

Une assertion qui ne surprend pas différents observateurs de la politique vaudoise. Leur sensibilité politique varie, mais pas leur analyse. D’après eux, même si la temporalité entre le retrait de la plainte de Maître Mathey et les mandats dont il a bénéficié est effectivement troublante, «le fond paraît avoir du sens».

Ces fins connaisseurs du dossier estiment surtout que les mandats en tant que tels feraient oublier «l’essentiel». En effet, dans son courriel, la conseillère d’Etat passe comme chat sur braise sur la partie la plus explosive de l’histoire. Pour mémoire, la RTS révélait que c’est précisément le recours portant le nom de la conseillère d’Etat qui avait amené Jean-Claude Mathey à déposer plainte contre l’élue pour calomnie et diffamation.

L’écriture de la ministre, qui s’opposait à la vente de terres agricoles au promoteur Orllati, mettait par ailleurs le doigt sur les potentiels conflits d’intérêts du président et de la secrétaire juriste de la commission, et remettait en question l’impartialité de cette dernière dans son ensemble. Trois semaines plus tard, elle rétropédalait sur ce point, en écrivant à la juge qu’elle ne souhaitait plus remettre en cause l’impartialité de la Commission foncière rurale et de ses têtes pensantes, comme l’a révélé Blick en septembre 2025.

«Le vrai scandale, c’est ce revirement, soutiennent nos sources. Les soupçons de conflits d’intérêts étaient légitimes et méritaient d’être portés.» Alors, que s’est-il passé en coulisse? Nos informateurs imaginent plusieurs hypothèses: «Peut-être que c’était une stratégie infructueuse de Valérie Dittli pour apaiser un conflit grandissant. Peut-être, aussi, que Valérie Dittli, issue du monde paysan, assume une vision beaucoup plus protectrice de ce milieu que son prédécesseur PLR Philippe Leuba. Une position qui a pu crisper ses alliés de droite au point que ceux-ci finissent par lui tordre le bras. Dans tous les cas, son recours aurait dû être maintenu.»

Le silence, un refuge confortable

Nous avons confronté Valérie Dittli à nos informations. Nous lui avons en outre demandé une nouvelle fois la convention la liant à Maître Mathey ainsi que l’état des lieux effectué par ce dernier et remis au Canton en juillet dernier. En vain. Confirme-t-elle la nature des mandats telle que détaillée dans son courriel? L’octroi de ces mandats est-il lié au retrait de la plainte la visant?

Concernant son recours, a-t-elle subi des pressions politiques pour le retirer en partie? Estime-t-elle, avec un peu de recul, qu’elle aurait dû le maintenir? «A ce stade, le département ne fait aucun commentaire tant que l’enquête est en cours, nous coupe Fabian Muhieddine, délégué à la communication. Nous aurons toutefois le plaisir de répondre à vos questions dès la publication du rapport de Maître Meylan.»

Jean-Claude Mathey, à qui nous avons demandé de confirmer ou d’infirmer la nature des mandats et de se prononcer concernant les accusations de conflits d’intérêts le visant lorsque qu’il était président de la CFR I, n’est pas plus loquace: «Etant soumis au secret de fonction, au secret professionnel ainsi qu’à un devoir de réserve, je ne suis pas en mesure de répondre à vos questions. Je sais que vous comprendrez ma position.»

Fin de non-recevoir provisoire également du côté de Christelle Luisier, présidente PLR du Conseil d’Etat vaudois, qui ne se prononce pour l’instant ni sur le périmètre des mandats, ni sur leur légitimité. Jean-Christophe Sauterel, vice-chancelier et porte-parole du gouvernement, écrit dans un courriel: «En réponse à vos questions adressées à la présidente du Conseil d’Etat, je vous rappelle que le Conseil d’Etat a décidé, dans sa séance du 19 janvier 2026, de confier une enquête administrative à Monsieur Jean-François Meylan […]. Le Conseil d’Etat s’est engagé à rendre public le rapport qui sera établi par Monsieur Jean-François Meylan et, dans l’intervalle, il ne communiquera plus au sujet de ce dossier.»

La tension est plus que jamais palpable au château Saint-Maire, la veille du second tour de l’élection complémentaire au Conseil d’Etat. Son issue dira à l’alliance de droite si elle tient déjà le champion qui lui permettra de se passer des services de Valérie Dittli en 2027.

Une éventuelle élection, ce 29 mars, de Jean-François Thuillard, candidat de l’Union démocratique du centre (UDC), arrivé en tête devant le socialiste Roger Nordmann au premier tour, laisserait de fait planer peu de doute quant au sort de celle que certains réduisent depuis bientôt une législature à un OVNI débarqué de Zoug. Une élue que ses critiques estiment être devenue trop encombrante au fil des polémiques et qui, en plus d’avoir commis un certain nombre d’erreurs, a eu l’outrecuidance de ne jamais rentrer dans le rang.

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