Défense d'Israël?
Criminaliser l’antisionisme, le combat très controversé de la CICAD

Assimiler l’antisionisme à de l’antisémitisme interroge sur l’objectivité des statistiques de la CICAD sur l’antisémitisme. Alors que le projet de loi Yadan vise aussi cet objectif en France, l’idée rencontre de vives oppositions, y compris parmi les juifs.
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«Je considère l’antisionisme comme un délit, qui ne tombe pas sous le coup de la loi», déclarait Johanne Gurfinkiel en mai 2025.
Photo: KEYSTONE

En bref

Généré par l’IA, vérifié par la rédaction
  • La CICAD, par la voix de son secrétaire général Johanne Gurfinkiel, assimile l’antisionisme à une forme contemporaine d’antisémitisme et plaide pour sa pénalisation.
  • Cette position est vivement contestée, y compris au sein de la communauté juive, où plusieurs voix dénoncent un amalgame entre critique d’Israël, antisionisme et haine des Juifs.
  • Au-delà du débat idéologique, la controverse soulève aussi des questions sur la méthodologie de la CICAD, son usage de la définition de l’antisémitisme et le poids de ses statistiques dans les rapports de la Confédération.
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Myret ZakiJournaliste Blick

La CICAD persiste et signe: son secrétaire général, Johanne Gurfinkiel, appelle inlassablement à une criminalisation de l’antisionisme. Il l'assimile à des formes contemporaines d’antisémitisme.

Cette position, qu’il dit refléter celle de la fédération des communautés juives romandes qu’il représente, est loin de faire l’unanimité. Y compris au sein de la communauté juive.

En arrière-plan, le projet de loi Yadan

Accusée de vouloir faire taire les critiques contre Israël et le soutien aux Palestiniens, sous couvert de lutte contre l’antisémitisme, cette visée génère de vives oppositions, y compris en France, où le projet de loi Yadan, qui vise à pénaliser l’antisionisme, sera examiné à l’Assemblée nationale ce 16 avril. Elaboré en 2024 par la députée Caroline Yadan, qui a toujours proclamé son soutien inconditionnel à l’Etat hébreu et affiché son opposition à la reconnaissance d’un Etat palestinien, le projet suscite l’opposition de 700’000 signataires d’une pétition citoyenne. L'ONU exprime ses «préoccupations importantes» à l'égard du texte quant au respect des droits de l'homme.

Le secrétaire général de la CICAD dit «suivre avec attention ce qui se passe en France». Johanne Gurfinkiel avait déclaré à Blick, en mai 2025: «Je considère l’antisionisme comme un délit, qui malheureusement ne tombe pas sous le coup de la loi». Il affirme depuis des années que «l’antisionisme n’a rien à voir avec une quelconque critique de l’Etat d’Israël et vise à annihiler l’existence d’un Etat juif». 

Instrumentalisation reprochée

Le sujet est si brûlant qu’au Salon du Livre, en mars, une citation du président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Yonathan Arfi, affichée sur le stand de la CICAD, a choqué de nombreux participants. La citation disait: «Il y a 80 ans, nous étions traités de sales juifs, il y a 40 ans, de sales sionistes, et désormais de sales génocidaires». Elle a donné lieu à une lettre ouverte outrée d’éditeurs, auteurs et libraires.

Les signataires ont estimé que la citation associait, «dans une apparente suite logique, de condamnables insultes racistes, avec des positions politiques anticolonialistes, et enfin des accusations documentées émanant de la Cour Internationale de Justice». La démarche visant à «faire taire la critique d’un Etat par l’instrumentalisation d’un peuple et du génocide qu’il a subi, n’a aucune place dans cette manifestation», écrivaient les auteurs.

Pour Jacob Berger, cinéaste suisse juif de renom, la CICAD opère une manipulation en définissant le sionisme comme le simple droit à l’existence d’Israël, puis en déduisant que s’y opposer reviendrait à être antisémite. «La démonstration est circulaire et trompeuse», note-t-il. Pour le réalisateur du film Un juif pour l’exemple, «le sionisme n’est pas une identité, c’est une idéologie, qui s’est traduite par un projet national impliquant domination, dépossession et violence. On peut contester cette idéologie – comme toute idéologie – sans nourrir la moindre hostilité envers les Juifs.»

Longue tradition juive antisioniste

En suggérant que l’antisionisme est intrinsèquement antisémite, la CICAD «transforme une position politique en faute morale et, surtout, fait de tous les juifs des sionistes 'naturels', ce qui est historiquement faux et profondément problématique, estime Jacob Berger. Il existe une longue tradition juive antisioniste».

Pour le député socialiste genevois Sylvain Thévoz, «ceux qui font cet amalgame entre antisionisme et antisémitisme adoptent de fait la position de Benyamin Netanyahou, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich (ndlr: respectivement, Premier ministre israélien, dirigeant du parti d'extrême droite Force juive et ministre des Finances israélien). Ces ultra-nationalistes israéliens, criminels de guerre, assassinent des dizaines de milliers de personnes innocentes au nom du sionisme, estime le politicien, très actif pour la cause palestinienne. Ils invoquent un prétendu droit divin à l’expansion de l’Etat d’Israël en direction de Gaza, du Liban, de la Cisjordanie et de la Syrie. La critique de cette politique est évidemment légitime et pleinement démocratique, tout en rappelant le droit d’Israël d’exister, dans ses frontières de 1967.»

Jeunesse juive moins sioniste

D’autres voix critiques, comme celle de MARAD, un collectif de juifs et juives décoloniaux, s’opposent frontalement à cette idée. Yann, l’un de ses cofondateurs, nous répond: «Nous considérons qu’assimiler l’antisionisme à de l’antisémitisme est un jeu extrêmement dangereux. En effet, cette démarche s’inscrit dans une volonté de normaliser un génocide, permet de justifier des politiques coloniales et un Etat d'apartheid. Cela a aussi pour effet de préparer le terrain à des violences antisémites d’une grande ampleur, étant donné qu’Israël se retrouve ainsi associé à toute personne juive, tout en commettant des violences innommables.»

Par ailleurs, pour MARAD, «la jeunesse juive est aujourd'hui de moins en moins sioniste». Yann souligne ainsi que «la CICAD est perçue à tort comme porte-parole de l’ensemble des juifs et des juives».

Nier l'existence ou revendiquer la justice

Malgré cela, Johanne Gurfinkiel mène campagne contre l’antisionisme avec une insistance accrue depuis les manifestations propalestiniennes post-7 octobre. Contacté, il répond que «la position de la CICAD est claire: lorsque l’antisionisme consiste à nier le droit à l’existence d’un Etat juif, il constitue une forme d’antisémitisme». Cette analyse, poursuit-il, «repose sur des faits que nous observons et documentons. Dans de nombreux cas, le terme 'antisionisme' est aujourd’hui utilisé pour dépasser la critique politique et entrer dans une logique de délégitimation globale». 

Jacob Berger dénonce cette position. «Sous couvert de combattre l’antisémitisme, la CICAD redéfinit les mots afin de disqualifier des millions de personnes qui expriment leur solidarité avec les Palestiniens (et les Libanais), face à des atrocités et des crimes de guerre», tonne le cinéaste. Il poursuit: «L’immense majorité de ces voix ne réclament ni la destruction d’Israël ni l’expulsion des Juifs, mais l’égalité des droits et la fin d’un système de domination». Il constate un amalgame constant opéré par la CICAD, notamment dans certains de ses supports pédagogiques: «des défenseurs du droit international ou de l’autodétermination des peuples s’y retrouvent assimilés à des porteurs de haine». 

Un historique de défense d'Israël

Critiquer Israël ne pose aucun problème, assure Johanne Gurfinkiel. Mais dans nos colonnes récemment, il ajoutait que la liberté d’expression au sujet d'Israël «n’est pas la liberté de 'diffamation'». Or le terme de «diffamation» ne peut être utilisé au sens juridique à propos d’un Etat. Johanne Gurfinkiel revendique un usage si ce n’est militant, du moins «courant et analytique» du terme, et rappelle que les statuts de la CICAD n'incluent plus «la défense de l'image d'Israël quand elle est diffamée». 

Mais à l’origine, l’histoire de la CICAD est intimement liée à la défense d’Israël. Jusqu’en 2011, l’organisation, en plus de sa mission de lutte contre l’antisémitisme, s’impliquait aussi dans la défense d’Israël. 

Statuts d’origine de la CICAD: défendre Israël faisait partie de sa mission

Cette mission a été remplacée depuis par «la lutte contre l’antisionisme comme forme d’expression contemporaine d’antisémitisme» et prend souvent en pratique la forme d’une défense d’Israël: en 2013, la CICAD s’offusquait dans son rapport annuel de l’«antipathie crasse à l’égard de l’Etat d’Israël».

Avec l'intensification des bombardements à Gaza, Johanne Gurfinkiel s'est refusé avec fermeté à condamner les crimes israéliens à l’égard des Palestiniens. Dans une tribune de 2024, il voyait dans les critiques d’Israël un «antisionisme virulent», qui «se transforme en une diabolisation de l’Etat hébreu», et a rejeté toute idée de sanctions d’Israël telles que la suspension des relations avec les institutions académiques israéliennes.

Qu'est-ce qui est inclus dans les statistiques?

«En refusant toute condamnation des crimes commis par Israël, tout en visant à poursuivre en justice ses critiques et en tentant de les disqualifier moralement, la CICAD entretient une confusion qui, au lieu de combattre l’antisémitisme, l’alimente dangereusement», met en garde Jacob Berger.

La lutte de la CICAD contre l'antisionisme interroge sur les statistiques que tient cette dernière sur les actes antisémites qu’elle recense chaque année, et que la Confédération utilise également pour ses propres rapports. Ces données inclueraient-elles des expressions d’antisionisme? «Si vous définissez l’antisionisme comme de l’antisémitisme, alors vos statistiques incluent mécaniquement des opinions politiques, craint Jacob Berger. Résultat: on brouille tout. On ne distingue plus la haine des Juifs de la critique d’un Etat. Et ce brouillage affaiblit la lutte contre le véritable antisémitisme».

Johanne Gurfinkiel dément l’idée que les chiffres de l’antisémitisme seraient gonflés par des actes relevant de l’antisionisme, niant avoir jamais qualifié par exemple un drapeau palestinien, en tant que tel, d’antisémite. «Non. Nos données reposent sur une méthodologie rigoureuse, constante et documentée, qui distingue clairement la critique politique, même très sévère, des actes ou propos qui relèvent de l’antisémitisme», assure le porte-parole. 

Sioniste: une définition qui a évolué

D’après la CICAD, son rapport 2025 «met en évidence des situations concrètes qui ne relèvent pas d’un militantisme politique classique». Mais le rapport considère par exemple comme antisémites des slogans tels que «pas de sionistes dans nos quartiers» ou «pas de quartier pour les sionistes».

Or le terme «sioniste» ne désigne pas forcément des juifs. Un interlocuteur juif ayant requis l’anonymat s'interroge ainsi sur les définitions retenues par la CICAD. «Des sionistes peuvent être chrétiens ou de toute autre obédience. Le sionisme est une idéologie, non une ethnie, ni une race ou une religion.» 

Antisémitisme versus antisionisme

Contrairement à l’antisémitisme, qui est punissable en droit suisse, l’antisionisme, qui prend généralement la forme de la critique d’Israël et du sionisme, est une idéologie sujette à la liberté d’expression, et n’est pas pénalement réprimé, ni en Suisse, ni dans le reste de l’Europe.

Le Collectif MARAD inscrit la tentative de criminaliser l’antisionisme dans le contexte long de la délégitimation de la lutte palestinienne. C’est une stratégie qui s’est cristallisée depuis les années 70, selon le Collectif. «Pour rappel, la résolution 3379 de l’Assemblée générale des Nations unies déclarait que 'le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale'. Elle a été abrogée en 1991». Par la suite, MARAD note que l’Anti-Defamation League (ADL), aux USA, «s’est attelée à intégrer dans ses statistiques les critiques d’Israël, ceci alors que les violences se multipliaient en Palestine. Petit à petit, l’idée que l’antisionisme est une forme d’antisémitisme a été théorisée dans les années 2000 sous le concept de 'nouvel antisémitisme', en réponse à la nouvelle Intifada, au mouvement BDS et à la conférence de Durban. Aujourd'hui on assiste à des tentatives de légalisation de ce cadrage idéologique.»

Sur son site, la CICAD indique que la critique d'Israël et de son gouvernement ne relève pas de l'antisémitisme. Mais elle précise ceci: «L’antisionisme se distingue de la critique des politiques ou des actions du gouvernement israélien, en ce qu’il attaque la légitimité fondamentale de l’Etat juif.»

Contrairement à l’antisémitisme, qui est punissable en droit suisse, l’antisionisme, qui prend généralement la forme de la critique d’Israël et du sionisme, est une idéologie sujette à la liberté d’expression, et n’est pas pénalement réprimé, ni en Suisse, ni dans le reste de l’Europe.

Le Collectif MARAD inscrit la tentative de criminaliser l’antisionisme dans le contexte long de la délégitimation de la lutte palestinienne. C’est une stratégie qui s’est cristallisée depuis les années 70, selon le Collectif. «Pour rappel, la résolution 3379 de l’Assemblée générale des Nations unies déclarait que 'le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale'. Elle a été abrogée en 1991». Par la suite, MARAD note que l’Anti-Defamation League (ADL), aux USA, «s’est attelée à intégrer dans ses statistiques les critiques d’Israël, ceci alors que les violences se multipliaient en Palestine. Petit à petit, l’idée que l’antisionisme est une forme d’antisémitisme a été théorisée dans les années 2000 sous le concept de 'nouvel antisémitisme', en réponse à la nouvelle Intifada, au mouvement BDS et à la conférence de Durban. Aujourd'hui on assiste à des tentatives de légalisation de ce cadrage idéologique.»

Sur son site, la CICAD indique que la critique d'Israël et de son gouvernement ne relève pas de l'antisémitisme. Mais elle précise ceci: «L’antisionisme se distingue de la critique des politiques ou des actions du gouvernement israélien, en ce qu’il attaque la légitimité fondamentale de l’Etat juif.»

Le terme «sioniste» a d'ailleurs évolué depuis son sens d'origine. Si le terme désignait le soutien à l’existence d’un Etat juif, cette définition s’est élargie depuis. Un élément que la CICAD ne semble pas prendre en compte. Mais l’Oxford English Dictionary en atteste: le terme «zionist» a évolué pour désigner les «défenseurs et les soutiens du développement et de la protection d’Israël». Au sens moderne du terme, les sionistes peuvent être généralement perçus comme soutenant les actions ou le gouvernement d’Israël.

L'auteur de référence n'est pas d'accord

Pour légitimer sa position, Johanne Gurfinkiel fait régulièrement référence à la définition de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) comme base pour l’assimiliation de l’antisionisme à l’antisémitisme. Or dans la définition de l’IHRA, il est certes noté, à titre d'exemple, que les «manifestations d'antisémitisme peuvent inclure le fait de cibler l'Etat d'Israël, lorsqu'il est conçu en tant que collectivité juive», mais les termes «sionisme» et «antisionisme» ne figurent nulle part.

Mais surtout, l’auteur principal de la définition dont se réclame Johanne Gurfinkiel affiche un point de vue opposé. Il s’agit de Kenneth Stern. Ce dernier défend le droit des mouvements propalestiniens à s’exprimer, et alerte de façon répétée contre l’instrumentalisation politique qui a été faite de cette définition, qui se voulait philosophique et non légalement contraignante à l’origine. 

Dans le «New York Times», Kenneth Stern a même déclaré: «Cela ne me pose pas de problème qu’un professeur d’université déclare à ses élèves qu’Israël pratique l’apartheid». Il a encore récemment répété à la chaîne ABC qu’il était profondément opposé aux lois qui restreignent la liberté d’expression sur le sujet Israël-Palestine. «Il y a différents narratifs sur Israël, et sur l’antisémitisme, que certains disent lié à l’antisionisme. En cherchant à pénaliser l’antisionisme, on empêche les gens d’avoir des discussions productives sur des sujets difficiles.» Kenneth Stern a même cité le cas d’un professeur juif, descendant de victimes de l’Holocauste, qui lui a confié qu’avec de telles lois, il ne pourrait même plus enseigner Hannah Arendt, qui était critique du sionisme. 

Définition différente de la Confédération

A noter enfin que la définition de l'antisémitisme adoptée par la CICAD diffère de celle de la Confédération. Or les rapports sur l’antisémitisme effectués par les services fédéraux se basent en bonne partie sur les travaux de la CICAD et de la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI). La définition de ces dernières repose sur celle de l’IHRA «avec une marge d’interprétation», comme le relève le Service de lutte contre le racisme.

Ce n’est pas la même que celle des autres entités qui collectent et documentent des cas d'antisémitisme pour Berne, à savoir le réseau de centres de conseil créé par la Confédération et humanrights.ch. Ces centres de conseil adoptent une définition plus stricte de l’antisémitisme, qui se limite à la haine anti-juifs. La Confédération mélange donc les données des deux sources, basées sur les définitions divergentes, pour établir ses rapports. «Il ne s’agit pas d’une incohérence, mais d’approches complémentaires», répond Johanne Gurfinkiel.

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