Johanne Gurfinkiel, en Suisse romande, les actes antisémites ont augmenté de 36% en 2025, atteignant 2438 cas, selon le monitorage de la Cicad. Comment y réagissez-vous?
D’abord, à l’instar de ce qu’on constate ailleurs dans le monde, l’antisémitisme progresse de façon assez inquiétante en Suisse. Ensuite, pour la Cicad, cette augmentation induit une charge de travail colossale ainsi que des coûts importants. Nous devons mandater de plus en plus souvent la dizaine d’avocats avec qui nous collaborons. A côté des démarches juridiques, il y a tous les autres aspects de notre accompagnement pour chacune des victimes et des témoins. Cela représente un engagement constant, sept jours sur sept.
Les tendances pour ce début d’année restent-elles alarmantes?
Oui. Nous observons par ailleurs une multiplication d’attaques visant spécifiquement la Cicad. Il ne faut pas s’y méprendre, l’institution est avant tout attaquée pour ce qu’elle représente: la lutte contre l’antisémitisme. Cela a aussi un effet délétère sur les victimes qui viennent toquer à notre porte avec un sentiment toujours plus anxieux.
Le climat que vous décrivez ne vous empêche pas d’organiser un gala en mai, à Genève. Certains pourraient imaginer par conséquent que la situation ne doit pas être aussi tendue que cela.
Ce n’est certainement pas un dîner de gala au sens festif du terme. Il s’agit avant tout d’un moment de dialogue et d’échanges, dans un contexte marqué par des tensions inédites ces trois dernières années. Dans ce contexte précisément, notre combat principal, qui n’a pas de couleur politique, est la lutte contre l’antisémitisme. Nous combattons les extrêmes qui, en général, en sont vecteurs. Pour mémoire, nous avons fait condamner Alain Soral dans le canton de Vaud. Nous avons aussi lancé des actions contre La Hallebarde, un site néonazi, ainsi que contre le Front national suisse. De la même manière, nous dénonçons les débordements qui surviennent lors de manifestations pro-palestiniennes et surtout anti-israéliennes, dans lesquelles sont tenus des propos d’une rare violence qui ne disent pas autre chose que «dégageons les juifs».
Alors à quoi sert votre gala si son objectif n’est pas de faire la bamboche?
A réunir des élus de tous bords ainsi que des membres de la société civile pour rappeler la réalité de ce climat antisémite, favoriser un dialogue constructif et sensibiliser les présents aux dérives précédemment évoquées. C’est une rencontre durant laquelle nous accueillerons par ailleurs une personnalité politique de premier plan: le conseiller fédéral Ignazio Cassis. Il viendra témoigner de sa perception de la situation. Nous attendons des réponses claires de sa part face à la montée de l’antisémitisme.
Ignazio Cassis viendra-t-il au bout du Léman avec sa casquette de conseiller fédéral chargé des Affaires étrangères ou son ancienne de vice-président du groupe interparlementaire Suisse-Israël?
Nous invitons nos autorités, comme toujours. Peu importent leurs idéaux personnels supposés ou réels.
Donc si Ignazio Cassis s’était autant exprimé sur les crimes de guerre commis par Tsahal à Gaza que sur l’invasion russe en Ukraine, vous l’auriez tout de même invité?
Votre question est intéressante, car elle porte le même sous-entendu que les plus vils ennemis de la Cicad. A savoir que derrière un noble combat de façade, nous serions en réalité un outil de propagande d’un Etat étranger. Mais notre organisation est indépendante, ne s’ingère pas dans les politiques étrangères. Elle ne se prononce que sur la situation locale. Je le répète: les positions personnelles du conseiller fédéral Ignazio Cassis n’ont aucune incidence sur notre choix. Il porte la voix de l’autorité fédérale.
Pourquoi Ignazio Cassis et pas un autre?
Nous l’avons invité parce qu’il est ministre des Affaires étrangères et que la Suisse s’est engagée dans le cadre de sa présidence cette année de l’OSCE, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, à véhiculer ce message de combat nécessaire contre l’antisémitisme. Ni plus, ni moins. De même, je veux rappeler que la Suisse, via le Département fédéral des affaires étrangères, participe aux travaux de l’IHRA, l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (International Holocaust Remembrance Alliance), qui a posé un cadre clair et une définition de l’antisémitisme notamment dans ses expressions contemporaines. Définition à laquelle se rattache la grande majorité des organisations et fédérations engagées à travers le monde dans le combat contre l’antisémitisme.
A un moment où une pétition demande le retrait des subventions allouées à la Cicad, interprétez-vous la présence d’un conseiller fédéral comme un soutien des autorités à votre organisation?
Ce texte demande aussi que nous ne puissions plus intervenir en milieu scolaire, alors que nos programmes sont validés et contrôlés par les autorités. Les pétitionnaires nous accusent sans preuve de double allégeance ou d’islamophobie. Soyons clairs, la volonté des pétitionnaires vise au fond à faire disparaître la Cicad. Face à ces allégations calomnieuses contre lesquelles nous avons déposé une plainte, nous poursuivrons notre action avec détermination. Dans ce contexte, la présence d’Ignazio Cassis est importante.
Parlons de ce qui fâche réellement. Selon vous, peut-on être antisioniste sans être antisémite, comme l’assurent bon nombre de militants pro-palestiniens?
Je vais vous répondre clairement: non. C’est écrit noir sur blanc dans nos statuts. L’antisionisme est une forme contemporaine d’antisémitisme.
D’après vous, être antisioniste, c’est quoi?
Il est essentiel d’en parler, car, aujourd’hui, deux chemins sont empruntés. Il y a ceux qui, par méconnaissance ou naïveté, pensent sincèrement que l’antisionisme est une simple critique politique de l’Etat d’Israël. Mais l’antisionisme est, comme son nom l’indique, une opposition au sionisme, soit à l’existence même d’Israël. On le comprend très bien dans des slogans comme «Palestine will be free from the river to the sea» (La Palestine sera libre du fleuve à la mer, ndlr). Si on a quelques notions de géographie, on sait qu’entre le Jourdain et la mer, il y a l’Etat juif. Ce slogan demande sans aucune ambiguïté son éradication et est de fait antisémite. Que dire des appels entendus dans les rues «Pas de quartiers pour les sionistes, pas de sionistes dans nos quartiers»? Comment imaginez-vous que cette phrase puisse résonner? Un slogan qui en dit long et apporte un éclairage clair sur le message de haine qu’il véhicule.
Dans une chronique publiée sur Blick, Mauro Poggia, conseiller aux Etats du Mouvement citoyen genevois (MCG), estime que vos statuts vont plus loin et défendent «un sionisme messianique, revendiqué précisément par l’extrême droite au pouvoir actuellement en Israël, et par son bras armé que sont ses colons, […] en refusant toute cohabitation, et encore moins une solution à deux Etats».
(Il éclate de rire.) Mauro Poggia... Il fait partie d’un petit club d’esprits chagrins qui consacrent un temps considérable à commenter, discourir sur la Cicad. On y retrouve Sylvain Thévoz (député socialiste genevois, ndlr), Quentin Mouron (écrivain vaudois, ndlr) ou encore Dominique Ziegler (metteur en scène genevois, ndlr). Plus sérieusement, je pense être le dernier à pouvoir m’exprimer sur les subtilités du droit. Je laisse volontiers ce terrain à l’avocat Mauro Poggia. Mais sur les questions liées à l’antisémitisme, nous avons une expertise et aussi une légitimité. Deux qualités qui lui font défaut.
Peut-on, à vos yeux, critiquer l’Etat d’Israël comme n’importe quel autre Etat démocratique?
Il faut le faire! Et d’ailleurs, personne ne s’en gêne. Néanmoins, la liberté d’expression n’est pas la liberté de diffamation. Ce sont les excès et les appels à la haine, les amalgames, la désignation de tout juif comme porte-drapeau d’une politique étrangère que nous combattons, pas les critiques légitimes comme le permet tout Etat de droit.
Certains se gênent bel et bien, à commencer par la Cicad. Pourquoi ne critiquez-vous jamais l’Etat d’Israël?
Parce que cela n’est pas notre rôle. A l’interne, il y a des sensibilités différentes. Certaines aimeraient que nous soyons plus explicitement positionnés. Mais je le rappelle régulièrement: nous n’avons pas à le faire. Nous sommes des citoyens suisses de confession juive, mais nullement les avocats d’un Etat ou d’un gouvernement. Et pour répondre plus directement à ce que votre question suggère, exiger des juifs qu’ils critiquent l’Etat d’Israël pour être considérés comme respectables est aussi inadmissible que d’attendre des musulmans qu’ils se désolidarisent des comportements d’Etats musulmans ou des attentats islamistes, comme s’ils devaient assumer une responsabilité eu égard à leur identité religieuse.
Vous martelez que la Cicad est indépendante. Est-ce vrai jusque dans ses financements?
La Cicad est exclusivement financée par ses membres, qui sont à la fois des institutions, des communautés et des membres individuels. Aucun Etat étranger ne nous finance.
Pas même l’Etat d’Israël?
Pas même l’Etat d’Israël. Malgré les affabulations de quelques complotistes et autres antisémites.
Parlons de vous. Vous êtes père de deux enfants et vous cristallisez les tensions sur les questions d’antisémitisme en Suisse romande. Craignez-vous pour votre sécurité et celle de vos proches?
C’est un sujet de préoccupation quotidien. Mais nous sommes tous conscients, vigilants et préparés. Je suis un militant depuis l’adolescence et cela fait vingt-trois ans que j’exerce ma fonction de secrétaire général de la Cicad. J’ai le sentiment que mon engagement est juste et utile. Ainsi, rien ni personne ne me fera plier.
Cet article a été publié initialement dans le n°15 de «L'illustré», paru en kiosque le 08 avril 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°15 de «L'illustré», paru en kiosque le 08 avril 2026.