Elle ne cherche pas à innocenter son père, mais à mettre en lumière la véritable nature de cet acte tragique. Emma*, fille de l’homme qui a tué cinq personnes dans un bus à Chiètres, près de Fribourg, au début du mois de mars, a accepté de témoigner auprès de Blick.
«Pour les autres, Roger K.* est un monstre. Pour moi, il reste mon père. Il sera toujours mon héros», confie-t-elle. Emma a également accepté de publier des photos de son père et de revenir sur la journée du drame, survenu le 10 mars 2026. Elle affirme notamment avoir alerté les autorités avant les faits: «J'avais prévenu la police au sujet de mon père.»
Le père attentionné
D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, Roger K. a toujours été un homme travailleur et un père attentionné. «Il travaillait sans relâche pour subvenir aux besoins de notre famille: ma mère, mon frère aîné et moi.» Elle ajoute que c'est grâce à lui qu'elle a pu réaliser son rêve de posséder son propre cheval.
Emma sait aussi que la drogue a longtemps fait partie de la vie de son père. «Quand j’étais adolescente, il a traversé une période de sevrage à la méthadone. Vers l’âge de 50 ans, il a obtenu son permis CE et a été autorisé à conduire des poids lourds.» Son métier pendant plusieurs années a été le transport de marchandises diverses à travers la Suisse.
En 2009, après avoir terminé son sevrage à la méthadone, Roger K. a revu sa fille Nathalie*, issue d'une précédente union, en compagnie de toute sa famille. Elle était alors âgée de 40 ans. Il y a un mois, cette habitante d'Argovie a également témoigné pour Blick. Elle se souvient que lors de leurs retrouvailles, Roger K. semblait heureux.
«Il souffrait énormément»
Roger K. a rapidement commencé à développer des problèmes de santé physiques. Selon Emma, il souffrait de polyarthrite chronique, une maladie auto-immune qui provoque notamment des douleurs, des raideurs et des gonflements au niveau des articulations. «Au fil des années, l’état de santé de mon père s’est aggravé; il souffrait énormément, explique-t-elle. C’est à peu près à la même période qu’il a perdu son emploi.»
Finalement, son père a fait une demande de prestations d'invalidité. «Il a dû se battre pour ses droits pendant environ quatre ans, se souvient-elle. Après des années de lutte, il se sentait complètement abandonné.» Le 12 août 2019, Roger K., alors âgé de 58 ans, s'est barricadé dans le bâtiment de la SRF à Berne. «Tous les examens d'assurance invalidité (AI) avaient lieu à ce moment-là, et il ne voyait pas d'autre moyen d'attirer l'attention sur lui que de cette façon», explique sa fille.
La souffrance a profondément affecté Roger K., bien au-delà de son travail, assure sa fille. «Il ne voulait pas qu'on le voie souffrir. Alors il s'est réfugié dans sa caravane.» Son mariage avec sa mère s'est effondré durant cette période, après une vingtaine d'années.
Pourtant, l'homme qui allait plus tard commettre l’attaque dans le bus postal a longtemps soutenu sa fille, Emma, ainsi que ses deux enfants. «Il venait chez moi tous les matins et accompagnait les enfants à l'école», raconte-t-elle. Emma marque ensuite une pause avant d'ajouter: «Mes enfants adoraient leur grand-père. Il leur manque beaucoup.»
Un tuteur pour son père
Désignée comme personne de contact, Emma disposait de toutes les procurations de son père et l’accompagnait à ses rendez-vous médicaux. Mais à partir de la fin de l’année 2024, l’état de santé de Roger K. s’est fortement détérioré. En 2025, elle a alors demandé à l’Autorité de protection de l’enfance et des adultes (KESB) de désigner un tuteur pour son père. «Ce tuteur s’occupait principalement des démarches administratives; je n’arrivais plus à gérer la situation toute seule», explique-t-elle.
Roger K. a atteint l’âge de la retraite à la mi-février 2026. Mais peu après, cet homme de 65 ans a dû faire face à une nouvelle épreuve: il a reçu un avis d’expulsion concernant son emplacement de camping. «Il était anéanti», raconte-t-elle.
«J'avais le sentiment qu'il allait bien»
Une semaine avant le drame de l'incendie, Roger K. est entré volontairement à la Fondation Tannenhof à Gampelen, près de Berne, avec l'aide de son tuteur légal. Selon son site web, la fondation accueille «des femmes et des hommes souffrant de problèmes psychologiques et sociaux». «Il n'acceptait pas de ne plus pouvoir vivre dans son camping-car comme il l'entendait», explique Emma. Mais aucune solution immédiate n'a pu être trouvée à la fondation.
Le week-end précédant le drame, Roger K. souffrait à nouveau de fortes douleurs. Le samedi, il a désespérément appellé Emma depuis la Fondation Tannenhof et lui a demandé de le conduire à l'hôpital. Comme elle n'était pas disponible, il a pris un taxi pour l'hôpital d'Aarberg, dans le canton de Berne.
Emma et son père ont parlé au téléphone le lundi soir. «J'avais le sentiment qu'il allait bien, compte tenu des circonstances, dit-elle. Je n'aurais jamais pu imaginer ce qui allait se passer le lendemain…»
«Quand je partirai, le monde le verra!»
Le mardi, Roger K. a quitté l’hôpital d’Aarberg à 9 heures. Ce n’est que vers midi que l’établissement a informé la Fondation Tannenhof, laquelle a ensuite prévenu Emma. «J'ai immédiatement essayé de l'appeler, mais son téléphone était éteint. C'est à ce moment-là que j'ai compris que quelque chose de grave se passait.»
L’hôpital d’Aarberg a réagi par une réponse générale: «Lorsqu’un patient hospitalisé quitte l’établissement de manière inattendue et est considéré comme disparu, des recherches internes ainsi que des mesures de sécurité sont immédiatement mises en place. Selon le niveau de risque, les proches ou la police sont également informés.»
Une phrase que son père répétait souvent revient sans cesse dans la tête de Emma. «Chaque fois qu'il se sentait traité injustement ou harcelé par les autorités, il disait toujours 'Quand je partirai, le monde le verra!'»
Un mauvais pressentiment
Emma a contacté la police à plusieurs reprises. Elle a également appelé l’hôpital ainsi que la maison de retraite. «Ils le recherchaient, mais apparemment uniquement dans les environs», explique-t-elle.
De son côté, elle a elle aussi passé des heures à chercher désespérément son père. Puis sont arrivées les premières photos et les premiers reportages sur l'incendie du bus à Chiètres. «J'avais déjà un très mauvais pressentiment», confie-t-elle.
Le lendemain matin, la police était à sa porte. «Les agents m'ont annoncé qu'il était le coupable et qu'il figurait parmi les morts. Mon monde s'est effondré.»
Test ADN et interrogatoire
Les policiers ont prélevé un échantillon d'ADN et l'ont convoquée au commissariat d'Aarberg cet après-midi-là. «Là, j'ai été interrogée par la police criminelle du canton de Fribourg pendant environ trois heures, se souvient Emma. J’avais l’impression qu’ils me tenaient en partie responsable. Pourtant, je les avais prévenus, à plusieurs reprises!»
Emma a ajouté qu’elle s’est souvent sentie considérée comme une «complice» par son entourage depuis. «Nous sommes aussi des victimes! Pourtant, ma famille et moi n'avons pas bénéficié d'une équipe soignante. Nous avons dû trouver comment faire face à cette tragédie par nous-mêmes.» Le parquet de Fribourg ne commente pas les allégations d'Emma. Concernant l'interrogatoire, il déclare sobrement: «La procédure vise à établir et à vérifier les faits.»
Emma, actuellement en congé maladie, essaie d'être présente pour ses deux enfants. «A l'école, on leur a demandé, par exemple, si l'auteur de la tuerie de Chiètres était leur grand-père. Bien sûr, ils connaissent la vérité, mais ce genre de question les blesse.»
Elle ne comprend toujours pas pourquoi Roger K. a fait ce choix. «Ce que mon père a fait est impardonnable. Je suis profondément désolée pour toutes les personnes touchées et leurs familles.» Mais elle en est certaine: «Il voulait être vu une dernière fois.»
*Noms connus de la rédaction
Ces services sont disponibles 24 heures sur 24:
- Consultation téléphonique de la Main Tendue: téléphone 143 www.143.ch
- Conseil téléphonique de Pro Juventute (pour les enfants et les jeunes): téléphone 147 www.147.ch
Urgences médicales: 144
- Autres adresses et informations: https://www.parler-peut-sauver.ch/
Ces services sont disponibles 24 heures sur 24:
- Consultation téléphonique de la Main Tendue: téléphone 143 www.143.ch
- Conseil téléphonique de Pro Juventute (pour les enfants et les jeunes): téléphone 147 www.147.ch
Urgences médicales: 144
- Autres adresses et informations: https://www.parler-peut-sauver.ch/