Un survivant de Chiètres témoigne pour Blick
«Quand il s'est immolé, son visage était totalement dénué d'émotion»

Le 10 mars 2026, un homme s'est immolé dans un car postal à Chiètres (FR), tuant cinq personnes et en blessant cinq autres, dont Faton Morina. Blick a pu lui rendre visite dans sa chambre d'hôpital, à Lausanne.
1/5
En s'éloigant du bus, Faton Morina crie, encore sous le choc «Un homme s'est immolé!» La scène est filmée et est devenue virale.
Photo: Capture d'écran X
RMS_Portrait_AUTOR_1062.JPG
Qendresa Llugiqi

Faton Morina avance avec précaution dans une chambre vide du CHUV. Il porte une blouse de patient blanche et bleue. Sa toux résonne dans la pièce silencieuse. Ses mains sont enveloppées de bandages et il a perdu de la peau au bout du nez.

Bien qu'il paraisse encore très secoué, il accueille notre journaliste avec un regard gris-vert plein de vie. Pour son interview, il s'installe dans un fauteuil. Faton Morina fait partie des survivants de l'incendie du car postal de Chiètres (FR). Six personnes ont perdu la vie, dont l'auteur de l’incendie.

Faton Morina était venu en Suisse comme touriste pour rendre visite à son cousin. Il est originaire de Dobidol, un village du Kosovo. L'homme de 32 ans a accepté de raconter à Blick les instants d'angoisse vécus dans le car postal. Il ne souhaite pas être photographié le jour de l'interview. 

D'une voix grave et éraillée, il commence: «Je suis monté et je me suis assis tout de suite au centre, à gauche dans le sens de la marche.» Juste en face de lui se trouvait le futur auteur de l'incendie, Roger*, assis sur un siège d'appoint. Il avait des bagages avec lui, sans que l'on sache précisément ce qu'ils contenaient.

«Il est devenu très nerveux»

Pendant le trajet, Faton Morina regarde d'abord le paysage par la fenêtre, puis son attention se reporte à l'intérieur du bus. «J'ai vu que l'homme s'était levé. Il s'est aspergé d'essence avec un bidon d'environ trois litres puis l'a jeté. Je me suis alors levé et j'ai crié 'Non, stop! Ouvrez la porte!'»

Le chauffeur réagit immédiatement, freine. Le car postal s'arrête au milieu de la route, à la hauteur de la Migros de Chiètres. Le chauffeur regarde à l'arrière à travers le rétroviseur. «C'est alors que les autres passagers ont également réalisé ce qui se passait. Eux aussi se sont levés.»

Et l'auteur des faits? «Il est devenu très nerveux. Il a saisi un briquet à deux mains et a mis le feu au niveau de sa poitrine. Mais ce sont d'abord ses mains qui se sont enflammées.» Un détail trouble particulièrement Faton Morina: «Quand il s'est immolé, il n'a montré aucune réaction, aucune hésitation. Son visage était totalement dénué d'émotion.»

En quelques secondes, tout s'embrase. Faton Morina et les autres passagers tentent de fuir. «Mais le feu s'est propagé en un éclair sur le sol, raconte-t-il. Tout est devenu noir comme du charbon.» Il ne parvient plus à distinguer les autres passagers, et la chaleur devient rapidement insupportable.

Une fuite désespérée

«J'ai d'abord essayé de m'échapper par la porte centrale, là où j'étais monté. Mais elle ne s'est pas ouverte», raconte Faton Morina. En essayant de l'ouvrir, il se brûle les mains.

«
J'ai cru que je ne sortirais jamais de cet enfer
Survivant de l'incendie de Chiètres
»

L'homme tâtonne vers l'arrière à travers l'épaisse fumée, dans l'espoir de trouver une autre porte. «Mais il n'y avait rien», dit-il à voix basse. «A ce moment-là, j'ai abandonné. J'ai cru que je ne sortirais jamais de cet enfer. J'étais complètement désespéré.»

Alors qu'il s'apprête à accepter son sort, quelque chose le pousse à reculer de la zone arrière pour se rapprocher à nouveau de la porte centrale. «Soudain, sans que je sache comment, j'ai atterri à l'extérieur, en arrière, sur le sol.» Il s'éloigne du bus et crie aux personnes qui l'entourent, encore sous le choc: «Un homme s'est mis le feu!» La séquence est filmée et devient virale.

Des larmes pour les autres passagers

Essoufflé, Faton Morina marque une pause dans son récit. Il boit une grande gorgée de Capri Sun. Ses mains tremblent, et les épais bandages lui permettent à peine de refermer le bouchon. Lorsqu'on lui propose de l'aide, il refuse d'un signe de tête. Puis il lève les yeux, le regard embué de larmes. «Je n'ai pu aider personne, tout s'est passé tellement vite.»

Une semaine plus tard, les événements continuent de le hanter. «Ce dont je me souviens le plus, c'est le regard du chauffeur dans le retroviseur, le visage du coupable, et la jeune femme qui s'était assise non loin de lui avec son petit-ami», raconte Faton Morina. «Elle dégageait quelque chose d'angélique, de pur et de fort. Sa chaleur m'atteint encore aujourd'hui.» Il parle ici de la défunte animatrice de radio Lara Baumgartner.

Des séquelles à vie?

Ce lundi, peu avant l'arrivée de notre journaliste, Faton Morina a appris qu'il devrait rester à l'hôpital jusqu'à sa guérison complète. Il refuse de préciser publiquement si des séquelles permanentes sont à craindre.

Des photos présentées par le frère de Faton Morina à Blick peu avant l'entretien montrent toutefois que le processus de guérison des mains de Morina progresse. Mais les traces de cet incendie resteront probablement visibles à jamais.

Faton Morina l'admet: pour se concentrer sur sa guérison, il a volontairement évité tous les reportages concernant cette tragédie. Il refuse également d'entendre parler du coupable. «Il ne m'intéresse pas du tout! Rien ne peut expliquer ce qu'il a fait.»

«Ce qui compte vraiment»

Faton Morina essaie de prendre une profonde inspiration, mais il tousse instantanément. «Cet acte m'a fait comprendre ce qui compte vraiment: apprécier et profiter de sa famille et de sa propre vie.»

Ses futurs projets? «Assister impérativement à un match du Real Madrid en direct», dit ce fan de football invétéré. «Et continuer à parcourir le monde». Il souhaite également revenir en Suisse, malgré l'horreur de l'événement.

Avant que Blick ne prenne congé, Faton Morina tient à transmettre, la voix brisée: «Je voudrais exprimer mes condoléances à toutes les personnes concernées et à leurs familles. Je suis sincèrement désolé pour leur perte... et de n'avoir rien pu faire.»

*Nom connu de la rédaction

Articles les plus lus