Pendant des années, des signes inquiétants laissaient penser que l'auteur de l'incendie de Chiètres (FR) s'enfonçait dans la détresse. En 2019, Roger K.* s'était retranché dans un bâtiment de la SRF et a menacé de se faire du mal. Il avait également écrit aux médias pour évoquer sa situation difficile et ses problèmes de santé.
La situation dans la ferme où il vivait en marginal avec son camping-car s'était fortement détériorée: son véhicule était envahi de déchets, et malgré l'aide reçue, le chaos régnait. Sa boîte aux lettres débordait de poursuites et de convocations, et la situation s'est encore aggravée lorsque le propriétaire a résilié l'emplacement pour la fin mars. Pourtant, personne ne semblait mesurer la gravité de son état. Le 10 mars 2026, Roger K. a mis fin à ses jours en s'immolant par le feu dans un car postal, entraînant la mort de cinq autres personnes.
La question se pose désormais: les autorités ont-elles fermé les yeux trop longtemps? Et combien de personnes comme Roger K. se promènent-elles en toute liberté?
Une prévention délicate
Même avec des antécédents comme ceux de Roger K., il reste difficile en Suisse d'isoler quelqu'un de manière préventive. Interrogé par Blick, Elmar Habermeyer, directeur de la clinique de psychiatrie et de psychothérapie forensiques de l'université de Zurich, précise qu'un placement à des fins d'assistance est possible en droit civil. «Mais cela nécessite un danger imminent pour soi-même ou pour autrui. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'une personne peut être internée contre son gré dans un établissement psychiatrique.»
Dans la pratique, la décision est généralement prise par un médecin, par exemple un psychiatre d'urgence, ou par un placement administratif de l'Autorité de protection de l'enfant et de l'adulte (APEA). Jérôme Endrass, expert en médecine légale, précise qu'«une autre option consiste à identifier un risque de passage à l'acte ou de récidive via le droit pénal». Il souligne que, dans ce cas, la décision relève d'un tribunal. Il ajoute toutefois que «les obstacles à cette procédure restent importants.»
Le criminologue Dirk Baier, qui dirige l'Institut de la délinquance et de la prévention de la criminalité à la Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW), évoque les défis dans la pratique: «Le plus difficile est certainement de pouvoir évaluer à quel point quelqu'un est sérieux lorsqu'il profère une menace.»
Plusieurs cas similaires
Pour identifier au plus tôt les individus à risque et prévenir les crimes violents graves, la Suisse a mis au point un outil particulièrement efficace: la gestion des menaces. Ce dispositif mobilise la police, les autorités compétentes – comme l'APEA – et les institutions publiques telles que les établissements scolaires.
En Suisse, environ 3000 personnes sont considérées comme des menaces potentielles. Les autorités les classent comme des individus présentant un risque accru de violence, et certaines font l'objet d'une surveillance.
Le problème, c'est que même lorsque les autorités repèrent des personnes à risque, les dispositifs de contrôle ne suffisent pas toujours à prévenir les actes. Voici quelques exemples:
- Le 21 mars 2019, la retraitée Alice F.* a poignardé le jeune élève Ilias M.* sur le chemin de l'école vers son domicile. Connue pour son comportement perturbateur, elle était en conflit avec les autorités depuis 40 ans et avait déjà menacé de commettre un meurtre à plusieurs reprises, notamment dans des mails adressés aux médias.
- En novembre 2020, Jessica M.* est entrée dans le Manor de Lugano (TI), a demandé un couteau au rayon ménage, puis a attaqué deux femmes avec la lame dentelée de 21 cm. Les victimes ont survécu. Lors du procès, elle a reconnu avoir voulu les tuer. Jessica M. était déjà fichée par Fedpol, considérée comme radicalisée et proche des milieux islamistes de Lugano. Elle avait notamment rencontré un djihadiste syrien sur les réseaux sociaux et tenté de rejoindre la Syrie, mais avait été arrêtée à la frontière turco-syrienne et renvoyée en Suisse. A son retour, elle a été internée pour troubles psychiques.
Anticiper la violence sur le long terme
Dirk Baier doute que Roger K. n'ait pas été repéré à plusieurs reprises par les dispositifs de gestion des menaces. «C'est une personne quérulentes, avec une tendance à l'agression. Ce type de situation illustre exactement pourquoi le dispositif de gestion des menaces a été instauré», souligne-t-il.
De son côté, Jérôme Endrass précise qu'être suivi dans le cadre de la gestion des menaces ne signifie pas qu'une personne soit automatiquement jugée dangereuse. «La dangerosité est évaluée selon un guide de critères appliqué par la plupart des services de police», explique-t-il.
Elmar Habermeyer, lui, explique que les situations de danger immédiat peuvent être gérées assez facilement, mais le suivi à long terme reste complexe. «Une personne qui a eu des difficultés ou attiré l'attention une fois n'est pas constamment surveillée pour cette seule raison. Sa situation peut se détériorer avec le temps, mais cela n'est pas visible immédiatement». A ses yeux, la prévention de la criminalité sur le long terme demeure un défi.
Dirk Baier souligne que certaines personnes échappent volontairement aux contrôles. Il note aussi que certaines caractéristiques compliquent la détection précoce, comme l'âge avancé. C'est notamment le cas pour Roger K. «Beaucoup ont probablement pensé qu'il s'agissait d'un homme pathétique et agaçant, mais qu'il n'était pas véritablement dangereux», explique Dirk Baier.