«Nous ne sommes pas prêts à nous défendre»
Le commandant des forces aériennes tire la sonnette d'alarme

En cas d'attaque aérienne iranienne, la Suisse serait pratiquement impuissante, affirme le nouveau chef de l'armée de l'air Christian Oppliger. Confronté à de nombreuses déconvenues, il mène une course contre la montre.
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Depuis octobre 2025, Christian Oppliger est le commandant des Forces aériennes.
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Raphael Rauch

Surcoûts des F-35, retard du système Patriot et achat de drones ADS 15 israéliens: l'armée de l'air suisse a fait couler beaucoup d'encre ces derniers mois. Dans un contexte international tendu, où la menace d'attaque aérienne iranienne plane sur l'Europe, le commandant des forces aériennes suisses s'est entretenu avec Blick. Il évoque l'avancée des différents projets et déplore une défense arienne obsolète.

Monsieur Oppliger, votre surnom militaire est Ernesto. Etes-vous un fan de Che Guevara?
Christian Oppliger: Non! (rires) Ce surnom vient d'une bande dessinée française sur les pilotes de Mirage. Dans l'armée de l'air, on m'appelle toujours Ernesto. Et à la maison, quand mes enfants remarquent que je suis encore mentalement au bureau, ils m'appellent Ernesto. Je sais alors que je dois les écouter.

Vous êtes commandant des forces aériennes depuis octobre. Combien de fois avez-vous regretté d'avoir pris vos fonctions ?
Pas une seule fois. J'exerce cette fonction avec fierté et un grand sens des responsabilités. Les défis font partie intégrante du métier.

Il y a des problèmes partout, du prix des F-35 à la défense anti aérienne au sol. Avez-vous découvert d'autres problèmes?
Non. En tant que chef adjoint des forces aériennes, j'étais déjà très étroitement impliqué dans les projets. Concernalt les grands dossiers, nous travaillons dans un environnement technologique très exigeant. Les défis, les retards ou les ajustements sont monnaie courante. L'important, c'est la façon dont nous les gérons. La nouveauté réside dans le contexte sécuritaire tendu lié à la guerre au Moyen-Orient.

Votre homologue américain s'est-il plaint auprès de vous du fait que la Suisse n'accorde pas de droits de survol aux avions de combat américains en raison de la guerre en Iran?
Non, je suis surtout en contact avec mon collègue américain à Ramstein (ndlr: ville allemande où se situe une base militaie américaine). Les Américains connaissent la neutralité suisse et la respectent.

Le F-35 coûte plus cher, la livraison est plus lente et la Suisse reçoit moins d'avions que prévu. Pourquoi gardez-vous un regard positif sur ce projet?
Parce que le projet est sur de bons rails. Les débats dans la sphère médiatique sont une choses, mais dans les milieux spécialisés, tout le monde s'accorde à dire que le F-35 reste de loin le meilleur avion. Bien sûr, l'évolution du prix des appareils nous préoccupe. Nous ne pouvons pas acquérir les 36 avions de combat prévus, ce qui a des conséquences militaires. Mais la coopération avec l'industrie et les autorités américaines se déroule bien au niveau opérationnel.

Quand verra-t-on le premier F-35 décoller avec une croix suisse?
Dès le second semestre 2027 aux Etats-Unis. Les huit premiers avions y seront livrés, une partie de nos pilotes et du personnel au sol y sera formée. A partir du troisième trimestre 2028, la formation sera progressivement transférée en Suisse.

Les forces aériennes voulaient 55 à 70 avions de combat. Aujourd'hui, vous n'en recevez même pas 36. Cela vous frustre-t-il?
D'un point de vue militaire, nous avons besoin de ce nombre d'appareils pour assurer une défense aérienne permanente en cas de conflit. L'essentiel est maintenant d'investir dans un avion de combat de cinquième génération, qui apporte de nouvelles capacités et protègera la Suisse.

Avons-nous la garantie que la Suisse recevra au moins 30 avions?
Nous visons l'acquisition d'une trentaine de F-35. Le nombre exact dépendra des négociations contractuelles avec les Etats-Unis.

Les responsables politiques étudient d'autres solutions. Un avion européen pourrait-il aussi faire l'affaire?
La décision concernant une seconde phase d'acquisition leur appartient. Mon mandat est d'optimiser l'utilisation du système existant.

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Il n'existe pas de solution miracle pour contrer toutes les menaces posées par les drones
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Tant au Moyen-Orient qu'en Ukraine, nous assistons à une transformation radicale du champ de bataille avec les drones. Qu'est-ce que cela signifie pour la Suisse?
Les drones jouent aujourd'hui un rôle central dans tous les conflits, allant des zones grises précédant le statut de guerre au conflit ouvert. Il n'existe pas de solution miracle pour contrer toutes les menaces posées par les drones. Nous avons besoin d'une combinaison d'avions de combat, de systèmes de défense aérienne au sol et de moyens spécifiques de défense contre les drones. Le développement technologique est rapide, c'est pourquoi nous avons créé un centre de compétences pour les drones et la robotique. Nous investissons dans de nouveaux systèmes de défense. Lors du sommet du G7 à Evian, nous déploierons pour la première fois la défense contre les drones et le système de drone de reconnaissance ADS 15 dans le cadre d'un engagement opérationnel.

L'ADS 15, fabriqué par la société israélienne Elbit, a fait couler beaucoup d'encre. Sera-t-il vraiment prêt à être déployé pour le sommet du G7 à la mi-juin?
Si vous habitiez dans le canton de Lucerne, vous verriez que l'ADS 15 est en service depuis un certain temps déjà. Le drone vole et subit des tests opérationnels. Nous l'utiliserons lors du sommet du G7 à Evian afin d'acquérir de l'expérience en conditions réelles. Certaines fonctions automatisées ne sont pas encore opérationnelles, nous devons donc les compenser manuellement. Mais dans la plupart des cas, nous pouvons fournir les prestations attendues. Après de nombreuses difficultés, le projet a clairement le vent en poupe.

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Je dois être clair: nous ne sommes pas prêts en matière de défense aérienne
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Parlons de la défense aérienne: la Suisse pourrait-elle repousser une attaque iranienne contre un bâtiment de la Banque nationale ou de l'UBS?
Je ne vais pas évoquer de scénarios précis. Mais je dois être clair: nous ne sommes pas prêts en matière de défense aérienne. Nos réponses aux menaces aériennes sont modestes et obsolètes. Nous n'avons aucune solution contre les missiles balistiques guidés. C'est regrettable, mais il faut le dire clairement. Les projets en cours visent précisément à combler ces lacunes. Nous sommes dans une course contre la montre.

Le système terrestre Patriot accuse un retard de cinq ans. Les Etats-Unis le livreront-ils un jour?
Le Patriot est un système essentiel pour nous et le contrat est maintenu. Ce retard creuse le déficit de capacités, c'est problématique. Nous étudions en parallèle la possibilité de privilégier un autre système offrant des capacités similaires et disponibles plus rapidement.

Un système de défense de seconde zone ne vaudrait-il pas mieux que rien?
Certaines exigences doivent être remplies. Le processus d'évaluation déterminera si nous opterons pour une nouvelle génération ou un système déjà éprouvé.

Un autre problème concerne Florako. Le système de radar et de guidage des forces aériennes devait être remplacé en 2024, mais le nouveau système de Thales n'est toujours pas opérationnel.
Florako est le cœur de notre système, il relie les capteurs et permet de guider les forces aériennes. Le nouveau système de Thales aurait dû initialement arriver bien plus tôt, mais son intégration dans notre environnement informatique a été sous-estimée. Nous prévoyons désormais une mise en service aux alentours de 2030. D'ici là, nous continuons à exploiter le système actuel. Il est vieux, mais il fonctionne.

Votre prédécesseur a dû annuler le traditionnel meeting aérien d'Axalp. Vous prévoyez de le reprendre en 2027. N'est-ce que pas un mauvais signal, du genre: «Nous avons à nouveau assez d'argent»?
Non, j'étudie actuellement les conditions d'une telle reprise. Rien n'est encore décidé. Le meeting aérien est une excellente occasion de rapprocher l'armée et la population.

Vos pilotes sont très convoités sur le marché. Combien en avez-vous perdu au profit de Swiss et du service de la navigation aérienne Skyguide?
Je ne dévoilerai pas le chiffre exact, mais il me désole. Les fluctuations font partie intégrante du marché du travail, mais nous devons essayer d'enrayer les départs. A mes débuts dans l'armée de l'air, je volais bien plus que les pilotes d'aujourd'hui. Nous devons créer les conditions qui rendent la profession attractive.

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