«Travail, famille, Dieu» et des questions
JD Vance, le vice-président américain aux mille paradoxes

Celui qui semblait filer droit dans le sillon d’un trumpisme agressif se retrouve embarrassé par une guerre contre l’Iran qu’il n’approuve pas. Et ce n’est pas la première fois que JD Vance ne sait sur quel pied danser.
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JD Vance a été désigné bras droit de Donald Trump.
Photo: keystone-sda.ch
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Margaux BaralonJournaliste Blick

Il n’y a parfois rien de mieux que le fracas pour entendre les silences. Lorsque Joe Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme aux Etats-Unis, claque violemment la porte mardi dernier, signifiant ainsi son opposition catégorique à Donald Trump sur la guerre en Iran, le mutisme d’un autre homme de l’administration américaine devient assourdissant. JD Vance, vice-président, reste étrangement silencieux depuis le début de l’offensive menée avec le concours d’Israël contre la dictature des mollahs, le 28 février dernier.

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La menace qui m’inquiète le plus pour l’Europe, c’est la menace intérieure
JD Vance
»

La discrétion n’est pourtant pas dans les habitudes de ce fer de lance de l’Amérique MAGA. Depuis qu’il a été choisi en 2024 par Donald Trump pour être le bras droit de son second mandat, mais surtout depuis sa prise de fonction, JD Vance fonce tête baissée dans le sillon populiste du locataire du Bureau ovale. Avec la même brutalité nonchalante et un style qui récupère en agressivité ce qu’il perd en vulgarité. 

Mais sur le sujet de la politique étrangère, les deux hommes ne sont pas tout à fait alignés. Ce n’est d’ailleurs pas le seul. De par son parcours, ses choix, ses expériences, JD Vance n’est pas tout à fait un trumpiste comme les autres. Et se retrouve, bien souvent, à devoir louvoyer entre sa fidélité à son patron et ses convictions personnelles.

Brutalisation de la politique

L’Europe découvre le quadragénaire le 14 février 2025 lorsque celui-ci, tout juste intronisé vice-président, débarque à Munich pour une conférence annuelle sur la sécurité. C’est peu dire que la Saint-Valentin ne se passe pas comme prévu entre le Vieux Continent et le pays le plus puissant du monde. «La menace qui m’inquiète le plus pour l’Europe, c’est la menace intérieure. Le fait qu’elle se détourne de valeurs fondamentales, des valeurs partagées avec les Etats-Unis», clame JD Vance, qui fait la leçon aux démocraties n’ayant pas (encore) embrassé le populisme. «Je pense que la menace la plus urgente est celle de l’immigration. Comme l’a dit un jour le pape Jean-Paul II, 'n’ayez pas peur'. Nous ne devrions pas avoir peur de notre peuple, même lorsqu’il exprime un point de vue qui diffère de celui de ses dirigeants.»

Au premier rang, le ministre des Affaires étrangères allemand est médusé. «Inacceptable», lâche-t-il même face à ce discours qui n’a rien de la retenue habituelle en diplomatie. Il n’est pas le seul. Et surtout, il n’est pas au bout de ses peines. 

Ce moment extrêmement tendu entre Zelensky, Trump et JD Vance avait fait le tour de l'actualité.
Photo: keystone-sda.ch

Quelques jours plus tard, c’est à la Maison-Blanche que JD Vance enfonce le clou. Donald Trump reçoit le président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Devant les caméras du monde entier, le vice-président américain s’en prend au dirigeant d’un pays envahi par son voisin depuis trois ans et le somme de «dire merci» aux Etats-Unis. Un échange humiliant qui laisse, pour les observateurs étrangers, le sentiment que JD Vance participe, au même titre que Donald Trump, à la brutalisation extrême de la politique.

Un isolationniste…

Comment expliquer, alors, que le vice-président se montre étonnamment silencieux sur le déclenchement de l’offensive en Iran? Celui qui a accueilli silencieusement les dépouilles de soldats américains tombés au combat annule des interviews, fait le service après-vente minimum sur «Fox News» et ne participe pas à la communication frénétique de la Maison-Blanche sur de la guerre. 

Selon le média «Politico», JD Vance serait en réalité «sceptique», pour ne pas dire «opposé» à cette intervention américaine. Un premier coup de canif dans sa relation privilégiée avec Donald Trump? Celui-ci a même reconnu auprès de reporters à Mar-a-Lago que son bras droit était «peut-être moins enthousiaste» que lui à l’idée de déclencher une guerre.

Cette différence de point de vue ne choquera pas les bons connaisseurs du vice-président. JD Vance est un isolationniste, opposé à l’idée, longtemps en vogue dans le camp républicain, et symbolisée notamment par l’intervention en Irak déclenchée par George W. Bush en 2003, d’intervenir militairement un peu partout dans le monde sous prétexte d’implanter la démocratie. Et ceci pour une raison très simple: il était aux premières loges pour constater l’échec de cette stratégie en Irak.

…ancien modéré…

En 2003, JD Vance n’a pas vingt ans lorsqu’il s’engage dans les marines. «Quand je suis parti, j’étais un jeune idéaliste résolu à propager la démocratie et le libéralisme parmi les nations les moins développées», écrit-il dans son autobiographie «Hillbilly Elegy», publiée en 2016. «Quand je suis rentré en 2006, j’étais devenu sceptique vis-à-vis de la guerre et de l’idéologie qui la sous-tend.» Le retour est loin d’être un soulagement: dégoûté de l’administration Bush, le jeune homme voit la crise économique de 2008 tout balayer sur son passage et encourager un populisme dans lequel il ne se reconnaît pas.

Photo: AFP

C’est la grande époque du tea party, ce mouvement libertarien dominé par des figures clivantes comme Sarah Palin et caractérisé notamment par des attaques racistes contre le président Barack Obama. A l’époque, JD Vance écrit plusieurs articles sur le site «Frum Forum», dont l’objectif est de faire émerger des idées pour porter de nouveau les républicains au pouvoir. Il appelle à la modération: «La droite américaine n’est plus un bastion de maturité mais une fabrique de haine et de contradictions.»

…qui ne cesse de se réinventer

Est-ce vraiment le même homme qui, des années plus tard, tient des propos très violents à l’encontre de ses opposants politiques et de tout ce qui s’apparente, de près ou de loin, à des progressistes? Toute sa vie, JD Vance n’a cessé de prendre des virages brusques. A l’image de ce nom, qu’il va changer à quatre reprises. Né James Donald Bowman en 1984, il devient James Donald Hamel à l’âge de six ans, pour prendre le nom de famille de son beau-père après le divorce de ses parents. Puis, il devient James David Hamel. Un moyen de couper tout lien avec son père, prénommé Donald. Le patronyme Vance, emprunté à des grands-parents maternels qui l’ont élevé quasiment seuls, arrive lorsqu’il a trente ans. En 2024, enfin, il enlève les points de J.D. pour faire du surnom de son enfance son prénom définitif.

«
Les problèmes d’addiction ont aussi touché ma famille et même, malheureusement, ma mère
JD Vance en 2016, lors d’un Ted Talk
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Mais le virage est aussi, et même surtout, social et géographique. De son enfance à Middletown, petite ville au nord de Cincinnati typique de la rust belt, cette région américaine marquée par une douloureuse désindustrialisation, l’homme politique a tiré sûrement beaucoup de caractère et d’envie de revanche, mais aussi de douloureux souvenirs. 

«L’héroïne est arrivée et a tué plein de gens, dont des gens que je connais», raconte-t-il en 2016 lors d’un Ted Talk sur la classe ouvrière dont il est issu.«Les violences intrafamiliales et les divorces ont déchiré les familles. Les problèmes d’addiction ont aussi touché ma famille et même, malheureusement, ma mère.» Des années plus tard, le fils qui ne lui a pas adressé la parole pendant des décennies l’invitera à la Maison-Blanche pour fêter ses dix ans d’abstinence.

Pour s’extirper de son milieu, JD Vance mise donc d’abord sur les marines, puis sur Yale, l’une des universités les plus prestigieuses des Etats-Unis. Il y entre en 2010, en sort diplômé trois ans plus tard. Prêt à prendre sa revanche sur des élites qui le méprisent, et ne manquent pas une occasion de le lui faire savoir.

L’influence de Peter Thiel

Le virage est, enfin, idéologique. Notamment sous l’impulsion d’un magnat des technologies, Peter Thiel, rencontré en 2011 à Yale. L’homme est l’un de ces technos bros de la Silicon Valley, co-créateur de PayPal et Palantir, une entreprise qui fournit de big data utilisé notamment par les services de renseignement américains. Il n’aime ni la mort, ni la démocratie – qui restreint les libertés, à commencer par celle de devenir extrêmement riche, encore moins les ONG et l’Antéchrist; il s’est rendu cette semaine à Rome pour alerter sur ce danger, sans susciter grand intérêt. En revanche, Peter Thiel apprécie beaucoup JD Vance, qu’il prend sous son aile.

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Certains électeurs de Trump sont racistes et ont voté pour lui pour des raisons racistes.
JD Vance en 2016
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Diplômé en 2013, c’est avec sa bénédiction et son entregent que le futur vice-président devient investisseur en capital-risques dans la Silicon Valley. Peter Thiel transmet à son poulain son carnet d’adresses, son goût pour les milliards et sa foi catholique. En 2019, JD Vance se convertit. Celui qui était ami avec des personnes trans à Yale se mue, lentement mais sûrement, en ultra-conservateur réactionnaire, adoptant une maxime sans équivoque: «Travail, famille, Dieu.»

Volte-face

Mais même au sein du clan conservateur, JD Vance louvoie. Après la publication de son autobiographie en 2016, les médias ont trouvé ce qu’on appelle dans le jargon un «bon client». Un analyste de la vie politique qui s’exprime bien et ne mâche pas ses mots. Et à l’époque, l’ex-marines s’en prend… à son futur président. «Certains électeurs de Trump sont racistes et ont voté pour lui pour des raisons racistes», estime-t-il, lorsqu’il ne traite pas Donald Trump de «très mauvais candidat» mais surtout de «très mauvaise personne». 

En 2022, pourtant, JD Vance fait volte-face. Candidat dans l’Ohio pour devenir sénateur, il a absolument besoin du soutien de Donald Trump et fait tout pour l’obtenir. Il s’aligne sur toutes ses positions, qu’elles concernent l’épidémie de Covid-19, l’immigration ou le protectionnisme économique. Défile contre le droit à l’avortement et passe beaucoup de temps à insulter ou nier les droits des personnes LGBT+. 

Et cela fonctionne: encouragé par sa double conversion, au catholicisme et au trumpisme, Donald Trump l’adoube. «C’est quelqu’un de formidable que j’ai vraiment appris à connaître», dira-t-il d’ailleurs lors d’un meeting pendant cette campagne des midterms. «Oui, il a dit des choses méchantes sur moi. Mais c’était avant qu’il me connaisse et tombe amoureux de moi. Il me lèche le cul maintenant.»

Vice-président passionaria…

Trump a été convaincu par d'autres figures MAGA de prendre JD Vance sous son aile.
Photo: keystone-sda.ch

Le visage poupon aux grands yeux bleus se couvre d’une barbe épaisse qui lui donne l’air patibulaire. Elu, JD Vance ne s’arrête pas en si bon chemin et continue le type de croisades passionnées que ne mènent que les nouveaux convertis. Il défend Donald Trump contre vents et marées, mais surtout contre la justice lors du procès autour de l’achat du silence d’une ancienne actrice pornographique, en 2023. Sa fidélité paie. Malgré des différences que Donald Trump ne peut ignorer sur la politique étrangère, le candidat républicain fait du jeune sénateur son colistier. En coulisses, Peter Thiel, Elon Musk mais aussi Donald Trump Jr et surtout son grand ami Charlie Kirk sont à la manœuvre pour le convaincre.

JD Vance jubile. Lui, le petit gars de Middletown, est arrivé au sommet. Et pour ne pas en redescendre, il n’a pas le choix: il lui faut se présenter comme l’héritier naturel de Donald Trump. Le vice-président emprunte donc la même voie outrancière, fustigeant une «culture dégénérée qui veut transformer les hommes et les femmes en idiots androgynes» et allant donner au pape François, avec lequel il est en total désaccord sur l’aide aux migrants, des leçons de catholicisme.

Contradictions fatales

Mais il est difficile d’avancer sans jamais se heurter à ses propres contradictions. Aujourd’hui, celle sur la politique étrangère en est une, quand bien même JD Vance met un point d’honneur à la mettre en sourdine. Il serait dommage de gâcher tout le travail entrepris pour se positionner en leader de l’extrême droite américaine, alors que l’assassinat de Charlie Kirk lui a ouvert un boulevard. Mais ce n’est pas la seule.

La femme de JD Vance est d'origine indienne. Elle est hindouiste et n’épouse en rien les codes MAGA, votant démocrate jusqu’à son mariage.
Photo: AFP

A Yale, le vice-président n’a pas seulement rencontré Peter Thiel. Il a aussi fait la connaissance d’Usha Chilukuri, avocate d’origine indienne, épousée en 2014. Et déjà, le vice-président se fait doubler… par sa droite. Cette femme hindouiste, qui n’épouse en rien les codes MAGA (elle affiche sa chevelure grise et pas une trace de botox) et votait démocrate jusqu’à son mariage, insupporte des figures de l’extrême droite américaine comme le néonazi Nick Fuentes. 

«C’est ça, votre candidat?», éructe ce dernier en décembre 2025 dans l’une de ses innombrables vidéos racistes. «Un gros traître à sa race, qui s’est marié à une indienne, a appelé son fils Vivek et eu pour mentor un gay, Peter Thiel?» S’il veut s’assurer du soutien d’une frange de l’Amérique toujours plus radicalisée, JD Vance devra, encore une fois, marcher sur une ligne de crête.

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