Ryan Coogler est un homme de records et de grandes premières. En 2018, son «Black Panther» est le premier film Marvel dont le héros est un homme noir, avant de devenir le premier film de super-héros nommé dans la catégorie meilleur film des Oscars.
C’est aussi le long-métrage le plus rentable jamais réalisé par un cinéaste noir – et l’un des plus rentables de l’histoire du cinéma tout court. Sorti l’an dernier, «Sinners» vient aussi de battre un record: celui du plus grand nombre de nominations aux Oscars. Seize en tout, deux de plus que «All about Eve», «Titanic» et «La La Land».
Al’issue de la cérémonie, qui se tient dans la nuit de dimanche à lundi à l’heure suisse, Ryan Coogler est en passe d’ajouter une nouvelle grande première à sa collection. Nommé dans la catégorie meilleur réalisateur, il pourrait devenir le premier Noir à repartir avec la précieuse statuette.
Une place à part
A y regarder de plus près, ce cinéaste occupe une place à part à Hollywood. Il est l’un des rares à injecter dans le grand divertissement un propos ouvertement politique. Ou, selon le point de vue, à faire l’inverse, et habiller ses obsessions avec du cinéma mainstream, populaire.
Avec lui, le blockbuster tient toutes ses promesses de grand spectacle mais porte haut les références culturelles d’une identité noire – souvent afro-américaine mais pas uniquement. Une rareté dans une industrie cinématographique qui a bien du mal à s’ouvrir aux minorités et préfère toujours, en la matière, les exceptions qui confirment la règle.
Engagé depuis le premier film
Ryan Coogler, lui, met les pieds dans le plat dès ses débuts. Son premier long-métrage, «Fruitvale Station», s’attaque frontalement à la question raciale aux États-Unis en racontant l’histoire (vraie) d’Oscar Grant, un jeune afro-américain tué par la police ferroviaire à Oakland, en Californie. Le cinéaste est né au même endroit qu’Oscar Grant, a le même âge, la même couleur de peau, et l’intime conviction qu’à 26 ans, il commence à faire une œuvre qui changera le monde.
Son tournage commence quelques mois après la mort de Trayvon Martin, Afro-américain tué par un agent de surveillance. Le lendemain de la sortie du film, acclamé au festival de Sundance (la grande messe du cinéma indépendant américain) et reparti avec le grand prix du jury, George Zimmerman, l’homme qui a tué Trayvon Martin, est acquitté.
Ryan Coogler prend sa propre naïveté en pleine tête mais apprend beaucoup de l’expérience. Sur le fonctionnement du monde et la justice, d’abord, comme il le confie au «Hollywood Reporter»: «J’en sais plus désormais, et cela ne me pousse pas franchement à l’optimisme.»
Sur celui du cinéma, ensuite, et notamment cette courbe du succès qui peut soudainement crever tous les plafonds, puisque le cinéaste signe, deux semaines seulement après la sortie de «Fruitvale Station», pour un spin-off de la saga Rocky, «Creed». Sur lui, enfin. Désormais, Ryan Coogler sait que quelle que soit l’échelle, quelle que soit la franchise, il n’oubliera jamais de parler de politique.
Identité noire
Il remonte sur le ring avec sa version de «Creed» en 2015. Michael B. Jordan, qui tenait le rôle de principal dans «Fruitvale Station», enfile les gants une nouvelle fois. «S’attaquer à ‘Rocky’, grand film populaire américain, et le reprendre à sa sauce en choisissant de garder un véritable héros afro-américain, c’est très parlant», analyse Lisa Durand, journaliste et critique cinéma pour «Emitaï», revue décoloniale. «Ryan Coogler n’a pas fait beaucoup de films mais chaque fois, plus ou moins directement, il lui tient à cœur d’y intégrer un propos sur l’identité noire.»
«Black Panther», par exemple, n’est pas uniquement un film de super-héros Marvel comme Disney en sort religieusement tous les ans. L’intrigue oppose T’Challa, roi d’un pays fictif, le Wakanda, à son cousin, Erik Killmonger (Michael B. Jordan, véritable muse de Ryan Coogler), qui s’affrontent notamment autour de la conduite à tenir autour de l’usage du vibranium, un matériau surpuissant permettant de développer des technologies de pointe.
T’Challa, le héros du film, ne veut pas distribuer le vibranium pour éviter de déclencher une guerre mondiale, tandis que son antagoniste Erik Killmonger aimerait en doter tous les afro-descendants du monde pour les aider à se libérer de leurs oppressions. «On a souvent comparé les deux personnages à Martin Luther King et Malcolm X, ce qui est assez pertinent», note Lisa Durand. Enfin vaincu par T’Challa, son adversaire lui demande de jeter son corps à la mer, «comme [ses] ancêtres qui se jetaient des bateaux car ils savaient que la mort valait mieux que la servitude». «En une phrase, dans un film de super-héros afro-futuriste où ça pète de partout et où la hiérarchie est respectée, puisque le gentil tue le méchant, le personnage arrive quand même à retracer l’histoire de la traite négrière et de l’esclavage», pointe la critique.
Du foot au ciné
Ces éléments ne sont pas des détails. Le retentissement de «Black Panther» est énorme, notamment au sein des diasporas africaines et des afro-descendants. Le signe de T’Challa, bras croisés sur la poitrine lorsqu’il lance son slogan «Wakanda forever», devient un cri de ralliement sur les réseaux sociaux. Et Ryan Coogler a alors réussi son pari: parler de son «identité culturelle, de ce que cela signifie d’être africain», comme il l’explique à «Rolling Stone». «A l’époque, je n’étais jamais allé en Afrique et j’en avais honte.»
L’histoire de Ryan Coogler s’est longtemps uniquement écrite en Californie. Et n’est pas celle d’un gamin de la rue qui aurait gravi tous les échelons. Sa mère, animatrice sociale, et son père, conseiller de probation pour mineurs, misent tout sur leurs enfants, envoyés dans des écoles privées.
Au passage, ils s’occupent de la cinéphilie de leur aîné avec la quasi-intégralité des productions afro-américaines qui passent dans les années 1990, de «Boyz n the hood» à «Malcolm X». «[Mon père] m’emmenait voir tous les films sur la paternité noire», se souvient Ryan Coogler dans les colonnes du «New Yorker».
Au début, pourtant, le jeune garçon, volontiers un peu nerd sur les bords, surtout en matière de comics, préfère le football américain. C’est le sport qui lui permet d’obtenir une bourse, avant qu’il ne bifurque vers le cinéma, en entrant dans l’école qui, avant lui, a formé John Singleton… réalisateur de «Boyz n the hood».
Du Kenya au Mississippi
Pour «Black Panther», Ryan Coogler se rend donc d’abord en Afrique du Sud, puis au Lesotho et au Kenya. Il y apprend les odeurs, les mets, les rituels, se découvre plus Africain qu’il le pensait. Immerge aussi sa costumière et son compositeur dans l’ambiance, pour accoucher d’un film qui fourmille de détails et de références. Lui faut-il se rendre dans des lieux inconnus pour bâtir une nouvelle œuvre? Toujours est-il que le cinéaste n’avait jamais mis les pieds au Mississippi avant d’avoir l’idée de «Sinners», son cinquième film.
Le décor est planté dans cet Etat ségrégationniste dans les années 1930. Fini la science-fiction et les super-héros, le réalisateur s’aventure du côté du film fantastique. Mais n’a rien perdu de sa verve politique avec, encore une fois, une intrigue qui tourne autour de l’émancipation des Afro-descendants, alors que les suprémacistes blancs sévissent toujours après la fin de l’esclavage.
Là encore, les marqueurs culturels sont évidents. De bout en bout, mais notamment dans une séquence virtuose, «Sinners» rend hommage à toute l’histoire de la musique noire, en commençant par le blues.
Emancipation
C’est aussi un long-métrage au scénario original, signé d’un réalisateur qui a bien grandi depuis «Fruitvale Station». Ryan Coogler a réussi à obtenir, fait très rare dans l’industrie hollywoodienne, un accord avec le studio distributeur, Warner, pour récupérer les droits de son film dans 25 ans. Surtout, il produit lui-même «Sinners», via la société Proximity Media, fondée avec sa femme, Zinzi. Une entreprise qui lui permet de financer d’autres projets, tous dans la même veine: réalisés par des cinéastes noirs, avec un casting et des équipes racisés.
Applaudi aux Etats-Unis comme en Europe, «Sinners» réussit l’exploit de rassembler le public et une majorité de la critique. Désormais, Ryan Coogler a les yeux rivés sur le troisième volet de «Black Panther». Et celui qui fonctionne beaucoup à l’affect et à l’instinct est en passe de réaliser un autre de ses rêves: le reboot de la cultissime série «X-Files».
Y injectera-t-il toujours autant de politique? Rien ne laisse penser le contraire. Il faut dire que l’Amérique se charge régulièrement de rappeler son identité au cinéaste. Sur le tournage de «Wakanda Forever», la suite de «Black Panther», filmée en grande partie à Atlanta, Ryan Coogler a dû retirer une importante somme d’argent à la banque. Il a fini avec un pistolet braqué sur lui et des menottes aux poignets, après l’appel à la police d’un agent zélé, qui le trouvait suspect.
Version originale
Brasser des millions n’efface jamais cela, les récompenses non plus. Reste à savoir, d’ailleurs, jusqu’où ira l’Académie des Oscars dans la valorisation de ce film hors-normes qu’est «Sinners». «Sur les seize nominations, que va-t-on vraiment récompenser?», se demande Lisa Durand. «Il y a un côté factice avec cette Académie» qui aime souvent rester dans sa zone de confort et pourrait se contenter de distribuer des Oscars techniques. «Elle se dit qu’il faut bien le nommer pour ne pas être taxée de racisme, mais pourrait hésiter à récompenser réellement le film.»
Quoi qu’il en soit, comme avec «Black Panther» en son temps, il y aura un avant et un après «Sinners». Bien peu de réalisateurs peuvent se targuer de signer des œuvres qui marquent autant leur temps et la société dans laquelle elles sont produites. A l’heure de la standardisation globale de toutes les fictions, bien peu ont aussi le mérite de faire des films qui ne ressemblent à aucun autre. Ryan Coogler, lui, a bien cette idée en tête, qu’il résume auprès de «GQ»: «réaliser le genre de films que j’ai toujours voulu voir, mais une version que seul moi peux faire.»