À la fin, il n’en restera qu’un
Denis Brogniart, indéboulonnable aventurier de l’animation télé

Présentateur de la célèbre télé-réalité française Koh-Lanta depuis plus de vingt ans, le quinquagénaire fait aussi régulièrement des détours par les émissions de sport. Et accompagne, envers et contre toutes les polémiques, les changements du petit écran.
Photo: IMAGO/PanoramiC
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Margaux BaralonJournaliste Blick

De lui, on commence à connaître une pelleté d’expressions cultes. «Et à la fin, il n’en restera qu’un!», «ce bulletin peut déjà être décisif», «les aventuriers ont décidé de vous éliminer, et leur sentence est irrévocable»… impossible de ne pas lire ces lignes sans entendre la voix de Denis Brogniart. Même une simple interjection («Ah!») identifie tout de suite l’animateur de 58 ans qui, tous les mardi soir depuis cette semaine, est de retour à la présentation de «Koh-Lanta». La télé-réalité de survie française, diffusée sur TF1, terre d’accueil chaque édition d’au moins un candidat suisse (cette fois, c’est Jade la Vaudoise qui tentera de repartir avec la récompense de 100’000 euros, soit près de 91’000 francs), est aujourd’hui indissociable de son grand chef d’orchestre.

Peu d’animateurs ont survécu aussi longtemps. Quand les meilleurs candidats passent une quarantaine de jours sur une île plus ou moins hostile, Denis Brogniart, lui, tient la barre depuis maintenant 25 ans. De la Thaïlande aux Philippines, en passant par le Cambodge, les Fidji mais aussi le Costa-Rica et le Vanuatu, il traîne inlassablement sa chemise et ses bouclettes d’épreuves en épreuves. Et devient le symbole d’une télévision en perpétuel changement.

Des débuts chaotiques

En 2001, pour la toute première édition du jeu, adapté d’une télé-réalité suédoise des années 1990, Denis Brogniart n’est pourtant pas à l’écran. Celui qui a toujours rêvé d’être journaliste sportif occupe ce poste au sein du groupe TF1, l’un des plus puissants de la télévision française. Son rôle, c’est d’apparaître dans le journal de 20h, qui rassemble parfois jusqu’à 10 millions de téléspectateurs, en petites lunettes et coiffure sage, telle une version blonde de Clark Kent. Et sur Koh-Lanta, il ne s’occupe que de la voix off.

Il est difficile, au vu du succès désormais légendaire d’une émission qui a déjà rassemblé jusqu’à 9,4 millions de personnes devant leur télévision – un record atteint lors de la septième saison, de se souvenir du pari que cela représente à l’époque. «Il faut imaginer que nous étions avant le premier ‘Loft Story’», rappelle Denis Brogniart dans l’émission «C à vous». «Nous étions les précurseurs [de la télé-réalité] en tournage, en montage… Il a fallu [tâtonner] un peu avant de trouver la bonne formule.»

Loft Story, montrée en direct, sort sur M6 avant la première saison de Koh-Lanta déjà tournée. Face à l’énorme succès de sa concurrente, TF1 remonte en catastrophe sa production pour y importer moins de survie et plus d’engueulades autour des rations de riz. Puis, l’année suivante, à seulement 35 ans, Denis Brogniart passe à la présentation, avec l’option chemisette à manches courtes, pantalon large et une bonne dose de crème solaire. Et les embrouilles autour d’une trahison et d’un vol de briquet, sans compter la polémique déclenchée par la décapitation d’une poule, parachèvent la recette du succès.

Ancien maître-nageur

À quel point celui-ci est-il directement lié à Denis Brogniart? «Il est le chantre, le barde [de l’émission]», dit de lui Xavier Couture, producteur qui l’a embauché à TF1 en 1999 pour rejoindre le service des sports, dans les colonnes du magazine «Society». «Il a une espèce de gentillesse, d’amour pour le dépassement de soi. Pour moi, Koh-Lanta fonctionne beaucoup à cause de ça.» Sa voix est aussi reconnaissable que ses questions prévisibles: impossible pour un candidat qui vient de perdre une épreuve et laisse éclater sa déception de ne pas avoir droit à un couteau retourné dans la plaie. «On vous sent déçu, abattu…», lance souvent le présentateur comme pour encourager les larmes ou les coups de colère.

L’animation est un métier que Denis Brogniart découvre à 20 ans, au bord des piscines. Lancé dans des études de médecine pour faire plaisir à sa mère, professeure de mathématiques, le jeune homme plaque tout pour entrer en fac de sport et devient maître-nageur pendant l’été dans les villages de vacances du Club Med. «C’est là que j’ai pris le micro pour la première fois, une très bonne formation», raconte-t-il au «Figaro». Mais encore aujourd’hui, le quinquagénaire se dit «présentateur journaliste», plus qu’animateur. On imagine mal ce passionné de sport prendre les rênes d’un talk-show de société ou d’un jeu de culture générale. Ce qu’il lui faut, c’est de la transpiration, des grognements d’effort, des victoires éclatantes et des défaites cruelles, à l’image de ce qui se passe dans le football qu’il aime tant.

Énorme bosseur

Pas étonnant, donc, que Denis Brogniart s’aventure aussi à la présentation de Ninja Warrior ou District Z, deux autres jeux télévisés impliquant des épreuves sportives, qui n’ont néanmoins pas connu la moitié du quart du succès de Koh-Lanta. L’homme est réputé compétiteur acharné et travailleur infatigable. Il n’a «pas d’auteur», assure-t-il au «Figaro». «Je suis toujours dans l’écriture de ce que je vais dire face à la caméra. Une improvisation préparée, sans prompteur ni fiche. Dès lors que les idées sont organisées par écrit, elles le deviennent dans ma tête.»

Au «Parisien», Denis Brogniart raconte se lancer dans d’intenses révisions dix jours avant chaque tournage pour apprendre tout ce qu’il y a à savoir sur les particiants dans deux énormes «books», l’un consacré aux candidats, l’autre aux candidates. «À l’intérieur, il y a des informations très précises sur ce qui s’est passé au casting pour chacun d’eux, avec les photos, leur situation familiale, leur niveau sportif, ce qu’ils aiment, ce qu’ils imaginent pouvoir être capables de faire sur Koh-Lanta… Pour moi, c’est impensable d’arriver sur le premier plateau et d’hésiter sur un prénom, même si je ne les ai jamais vus avant.»

Sur place, il affirme dormir dans des algeco, et non un resort cinq étoiles. Et passe son temps à se tenir au courant de ce que font les unes et les autres. «Il faut que je sache tout ce qui s’est passé d’important au sein du groupe, parce que ça peut avoir une influence sur le conseil.» L’animateur donne aussi son avis sur la difficulté des épreuves, sur lesquelles il arrive chaque jour deux à trois heures avant les candidats eux-mêmes pour la mise en place et les répétitions.

Comportements abusifs

Le stakhanovisme au travail a souvent un côté moins reluisant. D’autant plus à la télévision, milieu d’image et d’égo. Dans une enquête du magazine «Voici» parue en 2023, plusieurs femmes se sont plaintes du comportement de Denis Brogniart, parfois brutal et humiliant. Anne-Laure Bonnet, à ses côtés pour une émission sur la Formule 1, se rappelle de «colères folles avec ses subordonnées» et d’un homme qui «ne supporte pas la coprésentation». Charlotte Namura, qui a partagé son plateau lors de la Coupe du monde de football 2018, s’est sentie «insultée et humiliée» lors d’une coupure pub. Son collègue lui aurait lancé des mots assassins: «Tu n’es qu’une merde, tout juste bonne à sourire.» «Tout le monde sait qu’il est capable de colères humiliantes, surtout envers les femmes», confirme un responsable syndical.

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J’ai eu des mots qui ont dépassé ma pensée, des propos qui ont heurté certaines personnes et je le regrette
Denis Brogniard, accusé de comportement abusif
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Denis Brogniart, lui, met ça sur le dos de «l’engagement» et du «perfectionnisme», sous une «pression très intense». «J’ai eu des mots qui ont dépassé ma pensée, des propos qui ont heurté certaines personnes et je le regrette», explique-t-il à «Voici» avant de s’excuser. Dans Koh-Lanta, certaines téléspectatrices n’ont pas manqué de souligner son vocabulaire parfois répétitivement sexiste, comme lorsqu’il qualifie les aventurières d’«amazones».

Icône cool

Reste que pour la vaste majorité du public, ce géant (1,93 mètre) est une icône cool comme rarement les animateurs d’émission l’ont été. Son célèbre «Ah!» est devenue un meme et a fait l’objet de remix en musique sur les réseaux sociaux. «Cela m’a dépassé complètement, [avec] des dizaines de millions, peut-être des centaines de millions de vues», confie-t-il au site «Konbini». «C’est une forme de fierté. Pas pour moi personnellement, mais pour l’impact que peut avoir Koh-Lanta». L’émission, comme son présentateur, ont sauté à pieds joints dans les références de la pop-culture. Et il ne viendrait pas à l’idée de TF1 de changer de tête pour un programme extrêmement coûteux (on estime le coût de production à un million d’euros par épisode) mais encore plus lucratif (trois millions d’euros de recettes par épisode, selon les calculs de «Society»).

Cela ne veut pas dire que rien n’a bougé en l’espace d’un quart de siècle. Apparition du mythique affrontement final sur des poteaux, épreuves toujours plus difficiles, éliminations directes, colliers d’immunités qui poussent comme des champignons, possibilité de revenir après un séjour sur une île désert et, depuis cette année, une production dopée qui ressemble à une série Netflix: les innovations se sont multipliées pour toujours prendre par surprise les spectateurs… et les candidats. Chaque édition rassemble quelque 50’000 volontaires désireux d’aller s’affamer au bout du monde tout en supportant leur prochain. Parfois, Denis Brogniart aimerait en faire partie. Puis, il se souvient de son «sens de l’équilibre effroyable» qui ne lui laisserait pas la moindre chance sur les épreuves. Et l’animateur de conclure pour «Konbini» qu’il ne se voit pas ailleurs que là où il est: «Koh-Lanta, c’est un quart de siècle de bonheur. C’est constitutif de toute ma vie.»

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