Accusé de terrorisme
Troll, libertarien, pronataliste: qui est vraiment Pavel Durov, le fondateur de Telegram?

Visé par une enquête pénale en Russie pour complicité de terrorisme, mis en examen en France pour des faits similaires, ce milliardaire incarne tous les excès d’une époque confuse et ambigüe.
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Pavel Durov, fondateur de Telegram, est visé par des enquêtes en Russie et en France pour des activités illégales.
Photo: AFP
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Margaux BaralonJournaliste Blick

Souvent, on les a vus alignés en rang d’oignons à des événements officiels aux États-Unis, chacun dans son style. L’adolescent éternellement décoiffé pour Mark Zuckerberg (patron de Meta, donc Facebook, WhatsApp et Instagram, entre autres), le crâne dégarni d’un méchant de film pour Jeff Bezos (à la tête d’Amazon), les lunettes de geek de Sundar Pichai (PDG de Google), celles de vétérans appartenant à Tim Cook (Apple) et, bien sûr, le visage carré d’Elon Musk (Tesla, OpenAI et bien d’autres).

Eux, ce sont les tech bros, ces milliardaires qui ont fait fortune dans les nouvelles technologies, souvent élevés au bon grain de la start-up dans la Silicon Valley avant d’étendre leur influence au monde entier. Pourtant, il en est un qui manque perpétuellement à l’appel: Pavel Durov.

Activités illégales

Comme eux, ce quadragénaire a lancé un business florissant. En l’occurrence, en 2013, la messagerie Telegram, utilisée aujourd’hui par plus d’un milliard de personnes sur Terre. Comme eux aussi, ce philologue de formation est assis sur une petite fortune, estimée entre 9 et 15,5 milliards de dollars, et se comporte en conséquence, suivant de coûteuses lubies.

En revanche, il ne doit rien à la Silicon Valley. C’est depuis la Russie que Pavel Durov a développé sa messagerie. Plus secret que ses confrères, loin des démonstrations exubérantes d’un Jeff Bezos ou d’un Elon Musk, il est aussi plus ambigu dans ses positionnements politiques.

Surtout, il est le premier à être personnellement mis en cause pour des activités illégales menées via son produit. Mardi, la Russie a annoncé l’ouverture d’une enquête pénale à son endroit pour, selon le principal intéressé, «complicité de terrorisme».

Que reproche-t-on à Pavel Durov?

Le FSB, le service de renseignements russe, estime que Telegram est utilisé pour planifier des attentats par différentes organisations, comme l’Etat islamique, mais aussi l’OTAN et l’Ukraine – accusés par le régime de Vladimir Poutine de commanditer des attaques sur le sol russe.

Mais il n’est pas le seul à s’en prendre à Pavel Durov. En 2024, celui-ci a été interpellé en France et mis en examen par le tribunal de Paris pour «complicité de crimes organisés». Une liste longue comme le bras d’activités criminelles ont été recensées par la justice française, de la diffusion d’images à caractère pédopornographique au trafic de stupéfiants, en passant par des refus répétés de répondre à des demandes d’informations émises par les services d’enquête tricolore.

Si Pavel Durov est personnellement mis en cause, c’est que contrairement aux autres tech bros, il est absolument seul à la tête de sa création, dont il est actionnaire à 100%. Surtout, Telegram est l’application préférée des criminels. Parce qu’elle fonctionne même avec un réseau défaillant, elle a rapidement été adoptée, au mi-temps des années 2010, par l’Etat islamique en Syrie.

C’est via cette messagerie que se sont coordonnés les commanditaires des attentats du 13-novembre 2015 à Paris. C’est aussi ce réseau social qui a été mis en cause en 2024 en Allemagne, après une enquête de la radio publique ARD, parce qu’il permettait à des milliers d’hommes de discuter et de planifier la soumission chimique et des violences sexuelles contre des femmes. Deux exemples parmi des centaines.

Des débuts à la Facebook

Ces dérives sont inhérentes au principe même de Telegram à son lancement en 2013: celui d’une messagerie cryptée qui protège ses utilisateurs par-dessus tout. Pour comprendre, il faut revenir un peu en arrière, en 2006.

Cette année-là, Pavel Durov, étudiant à l’université d’Etat de Saint-Pétersbourg, décide de lancer avec son frère aîné Nikolaï, petit génie de l’informatique, un site pour connecter les élèves entre eux. Accessible gratuitement sur inscription, «VKontakte», ou plus simplement VK, connaît une popularité foudroyante et devient rapidement l’un des premiers réseaux sociaux dans le monde russophone.

«
Il a par ailleurs assez de bon sens pour savoir que cela attirera les trafiquants de drogue et la diffusion de pornographie, pédopornographie comprise
Nikolaï Kokonov, journaliste
»

Cette histoire vous rappelle celle de Facebook? C’est normal. Pavel Durov s’inspire grandement de la plateforme de Mark Zuckerberg pour VK. Les deux hommes partagent la même année de naissance, 1984, et le même esprit mi-revanchard mi-provocateur d’étudiant turbulent. Là où Zuckerberg espère draguer avec Facebook, Pavel Durov partage des maximes de Mussolini sur VK.

Surtout, le second propose un réseau social en accord avec ses idées libertariennes: le droit d’auteur ne s’y applique pas. «Il comprend bien que le fait de pouvoir télécharger gratuitement vidéos, chansons et photos en quantité va constituer un aimant», raconte son biographe, le journaliste Nikolaï Kokonov, dans le documentaire «Telegram, l’affaire Pavel Durov». «Il a par ailleurs assez de bon sens pour savoir que cela attirera les trafiquants de drogue et la diffusion de pornographie, pédopornographie comprise. Mais il s’imagine que tout cela doit se réguler tout seul. C’est sa façon de voir les choses.»

La légende de Telegram

C’est le même principe qui préside à Telegram, né du premier conflit ouvert entre Pavel Durov et le régime de Poutine. En 2011, ce dernier ne cache plus le fait qu’il compte se représenter à la présidence russe l’année suivante.

Des émeutes éclatent dans le pays pour dénoncer la mainmise d’un seul homme sur le pouvoir et des groupes d’opposants politiques se forment sur VK. Les relations se tendent entre son fondateur et le Kremlin. Le premier refuse de bloquer les profils des opposants, la police débarque chez lui. Il n’en faut pas plus pour commencer à bâtir sa légende.

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«On s’est retrouvé dans une situation stressante», raconte Pavel Durov au micro de l’ex-journaliste américain Tucker Carlson, désormais activiste de l’ultra-droite à temps plein. «Des policiers armés ont tenté de s’introduire chez moi et j’ai réalisé que je n’avais aucun moyen sécurisé de communiquer. Il n’y avait rien de crypté. Et je me suis dit que c’était une bonne idée de lancer une application.»

C’est de nouveau son frère Nikolaï qui va l’aider dans cette entreprise, pendant que VK passe peu à peu sous contrôle de l’État russe. Avec l’annexion de la Crimée en 2014, les pressions du Kremlin s’intensifient. Pavel Durov vend ses parts de VK et réinvestit la plus grosse partie des 300 millions de dollars qu’il en tire dans Telegram.

Matrix, régimes et greffe de cheveux

Lorsqu’il se lance, Pavel Durov fait donc figure de «Robin des bois du web», en lutte contre le régime autoritaire de Moscou. Il quitte la Russie en affirmant ne jamais vouloir y retourner, installe le siège social de Telegram à Dubaï et part sur les terres de ses concurrents directs: dans la Silicon Valley. Son discours n’a rien à envier à ses homologues américains en termes d’arrogance. «WhatsApp, c’est nul», balance-t-il en pleine conférence TechCrunch à San Francisco en 2015, alors qu’il fait la promotion de son application.

Mais c’est aussi son look qui marque les esprits. Le jeune homme (il a alors 31 ans) ne s’habille qu’en noir, avec un look emprunté à Néo, le personnage principal de la saga «Matrix». Lui aussi un hérault de la liberté. Une greffe de cheveux et de longues heures à la salle de gym ont façonné son allure de beau gosse, loin des nerds à lunettes de la tech de l’époque – beaucoup d’entre eux ont, depuis, pris le train de la musculation.

Le Russe se pose en ascète, qui ne mange ni viande ni produits laitiers, ne mélange pas les aliments pour produire moins de sucs gastriques – l’information vient d’une enquête de la revue XXI – et ne boit pas d’alcool. Il lui arrive de se lancer dans des jeûnes stricts, durant lesquels il n’ingère plus que de l’eau.

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Et pour lui, la «meilleure façon de lancer la journée» est de se plonger dans un bain glacé, lance-t-il sur Instagram. Avec, en option, 300 squats, complète-t-il auprès du «Point».

L’hubris des milliardaires

Ce que Pavel Durov partage en revanche avec ses homologues, c’est l’hubris propre aux milliardaires. «Le plus important pour lui, c’est le fait de pouvoir agir à sa guise», confirme le journaliste Nikolaï Kokonov. «Si l’envie lui prend d’aller quelque part, il va tout simplement acheter le passeport qui lui permettra d’entrer dans le pays.

Ensuite, il ne lui reste plus qu’à monter dans un jet privé et s’envoler.» Selon une enquête du «Monde», «Pasha», comme on le surnomme à Saint-Pétersbourg, a dépensé plus de 3,65 millions de francs uniquement dans les vacances de sa famille entre 2020 et 2022.

Lorsqu’il séjourne à Paris, l’homme qui a acquis la nationalité de Saint-Christophe-et-Niévès, paradis fiscal dans le viseur de l’Union européenne, puis celle des Emirats-arabes-unis, et enfin de la France grâce à une procédure spéciale en 2021, prend ses quartiers dans une suite du Crillon designée par Karl Lagerfeld. Coût de la nuitée: près de 23’000 francs.

«
C’est un troll. Quelqu’un qui aime la provocation
Nikolaï Kokonov, journaliste
»

On est loin de son enfance au sein d’une famille intellectuelle de la classe moyenne de Saint-Pétersbourg, qui galère tant dans cette Russie plongée dans la pauvreté par la chute de l’URSS que la mère de Pavel Durov doit sacrifier sa carrière d’enseignante pour devenir agent immobilier. Tout ceci est intimement lié aux convictions libertariennes d’un homme qui affirme sans trembler sur Instagram qu’«un hydravion = plus de liberté».

Sur un yacht comme sur une gondole à Venise, en train de skier au Mont Cervin ou de se ressourcer à Bali, Pavel Durov ne jure que par ça. Mais emprunte aussi aux discours pronatalistes prisés, notamment, d’Elon Musk. Au «Point», il affirme avoir conçu une centaine d’enfants dans 12 pays différents grâce à des dons de sperme. Et en avoir élevé six de trois femmes différentes.

L’une d’entre elles, Irina Bolgar, vit aujourd’hui à Genève avec ses trois aînés. Et poursuit son ex pour des violences contre les enfants et l’arrêt des aides financières qui devaient permettre de les élever. Selon son témoignage au «Monde», Pavel Durov refuserait de lui verser le moindre centime tant qu’elle ne déménage pas à Dubaï près de lui. «Il aime se présenter comme un champion de la liberté mais il essayait de nous contraindre à nous installer dans un endroit où seuls les pères ont des droits parentaux.»

Troll provocateur

Ce n’est pas la moindre des contradictions de celui qui reste très ambigu sur ses allégeances politiques. Certes, Telegram, donc son fondateur, sont dans le viseur du régime russe depuis le départ. Mais Pavel Durov a pu faire plusieurs allers-retours à Saint-Pétersbourg même après 2014.

L’homme se dit «apolitique» et explique au «Point» n’avoir «jamais voté», mais son amour immodéré de la liberté d’expression laisse le champ libre à des djihadistes. Interrogé sur ce sujet précisément, il poste une photo de lui déguisé en terroriste islamiste avec une kalachnikov à la main, puis répond que «le droit à la vie privée est plus important que nos peurs que le pire advienne.» Et ce, alors même que le cryptage et l’indépendance de Telegram sont remis en cause par un rapport de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project.

«C’est un troll. Quelqu’un qui aime la provocation», tranche Nikolaï Kokonov. S’il ne cesse de se poser comme au-dessus des clivages, notamment politiques, en ayant pour seule boussole la liberté, Pavel Durov semble pourtant tout à fait à l’image de l’époque dans laquelle il vit.

Une époque qui implique de projeter une représentation embellie de soi, laisse libre cours aux excès de quelques-uns tout en haut de l’échelle sociale et, surtout, se sert de cette sacro-sainte liberté comme d’une excuse permanente pour laisser fleurir toutes les idées, même les plus nauséabondes, dans un océan de relativisme.

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