L'ascension fulgurante de Raphaël Quenard
«Le cinéma est un vice qui grignote toute mon existence»

A l’affiche du nouveau film «Le rêve américain», Raphaël Quenard a également publié «Clamser à Tataouine», son premier roman, en mai dernier. Depuis 2023, son ascension fulgurante et son style particulier en font l’acteur à suivre.
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Nouvelle coqueluche que tout le monde s'arrache, Raphaël Quenard reste très terre à terre.
Photo: Marie Rouge / Pasco&co
Katja Baud-Lavigne
Katja Baud-Lavigne
L'Illustré

Il est des trajectoires étonnantes. Celle de Raphaël Quenard, 34 ans, en fait partie. Titulaire d’un baccalauréat scientifique – obtenu avec la mention très bien – il fait une incursion dans le monde de l’armée à travers l’Ecole des pupilles de l’air 749, qu’il quitte rapidement pour s’orienter vers l’Ecole nationale supérieure de chimie de Paris. Il y décrochera un diplôme d’ingénieur en électrochimie en 2014. Après avoir été assistant parlementaire de la députée Bernadette Laclais, il rejoint le cours de comédie de Jean-Laurent Cochet et fait ses débuts à l’écran en 2019 dans L’amour du risque, court métrage d’Emma Benestan.

Il se fait connaître en obtenant le rôle principal des Mauvais garçons, récompensé du César du meilleur court métrage de fiction, avant d’enchaîner les petits rôles au cinéma et à la télévision. En 2023, il décroche son premier rôle principal dans un long métrage avec Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand. Une prestation qui lui vaut d’être nommé dans la catégorie révélation masculine des Césars 2024.

Raphaël Quenard, au regard de votre parcours et de votre nature exubérante, peut-on parler de quelques erreurs d’aiguillage?
Il y en a mille! Comme la politique. Je me suis rendu compte que ces erreurs comportaient une espèce de pseudo-devoir d’exemplarité. Qui n’est pas véritable, parce que, en coulisses, ce sont de tout autres êtres humains. Et ça ne m’intéressait pas de vivre d’une façon complètement opaque. Ce qui est bien en tant qu’artiste, c’est que tu peux utiliser tout ce que tu es en transparence, puisque ça sert à nourrir le phénomène de catharsis. Pour moi, l’art est thérapeutique, parce que tu n’utilises que des choses qui te constituent.

Septième collaboration pour le duo Quenard–Zadi. Pour leur plus grand plaisir.
Photo: Instagram/@mikacotellon

Ça permet aussi de dissimuler ce qui dérange, non?
Ça permet de se planquer à mille et un pour cent. Ça permet de se déguiser, de présenter une image de soi qui te va, que tu essaies de sublimer, parce qu’en fait tu es comme tout le monde. Mais si tu passes quarante jours à faire des images, quatre mois à les monter, deux mois à les travailler, à leur donner de la couleur, tu apparais forcément sous un meilleur jour. Heureusement, la création autorise une part d’invention. Ce serait trop triste si on ne devait se limiter qu’à soi. Les artistes sont des vampires qui vont puiser l’inspiration dans leur entourage le plus proche.

Justement, faut-il craindre les acteurs vampiriques?
Non, pas spécialement. En tout cas pas tels que je les aime. Des gens comme Jim Carrey ou Al Pacino sont renversants de liberté. Ce sont des gens qui nous enseignent à être toujours un peu plus libres. Parce qu’un artiste, quand il nous surprend, nous choque ou nous interpelle en faisant des choses dont on ne s’estime pas capable ou qui sont interdites, il nous permet de grappiller des espaces de liberté. On s’accomplit davantage en s’autorisant des choses grâce à eux.

Jérémy Medjana (à g.) et Bouna Ndiaye ( à dr.) sont deux agents stars de la NBA. Ils ont étroitement collaboré avec l'équipe du film.
Photo: Instagram


Dans Le rêve américain, vous interprétez le rôle de Jérémy Medjana. Avec Bouna Ndiaye, ils ont enchaîné les galères et flirté avec le gouffre plus d’une fois avant de devenir des agents sportifs français qui comptent dans le monde de la NBA. Etes-vous de cette trempe-là?
Pour eux, le miracle a eu lieu, et pas de façon anodine. Justement parce qu’ils sont allés tutoyer les extrémités de ces zones à risque. En fait, 99% des gens n’ont pas le courage d’aller flirter avec le précipice. Celui qui va l’avoir, ce ne sera jamais que le plus proche successeur de ceux qui sont déjà arrivés. Donc oui, j’aurais été prêt à aller jusque-là pour réussir dans mon domaine.

Au risque de tomber dans le précipice?
Oui. Rien d’autre n’était entendable pour moi qu’un «Oui, tu peux le faire». Roger Federer, votre illustre compatriote, a fait un discours dans je ne sais plus quelle université prestigieuse, où il a dit qu’il n’avait gagné que 53% des points joués. C’est-à-dire que 47% du temps, presque une fois sur deux, il a perdu. Au fond, il a perdu plus que les autres. Perdre, c’est la meilleure façon d’apprendre. Parce que ça s’inscrit dans tes chairs. Si tu lâches, c’est qu’au final le désir n’est pas suffisamment ancré en toi.

Quel est votre moteur absolu?
Au début, c’était retrouver quelqu’un. C’est pour ça que je voulais faire de la politique. Et puis j’ai rencontré la passion du cinéma, qui m’a dévoré. Aujourd’hui, je n’ai plus que ce désir-là. Et faire un film intemporel, voire plusieurs, si l’univers se fait favorable. Comme ceux qui me fascinent en tant que spectateur. Les films éternels. Acheter un ticket pour l’éternité, c’est ça qu’on veut tous faire.

Vous êtes arrivé à la culture sur le tard. A présent, on a l’impression qu’il vous faut tout lire, tout voir. Boulimie ou peur du vide?
Boulimie de fou. Et boulimie qui fait que c’est parasitaire pour le reste de ma vie. Un vrai vice, quelque chose qui grignote toute mon existence et à qui, à quoi j’ai tout sacrifié. Parce que je l’aime trop et que ça me dépasse. Ça entache tout.

L’écriture de votre roman s’est-elle avérée aussi obsessionnelle?
Au début, je l’ai juste écrit. Après l’avoir donné à toutes les maisons d’édition, je l’ai jeté dans un tiroir. Il y a un moment où je pensais l’avoir abandonné. Mais il est resté dans ma tête. Si tu veux vraiment quelque chose, c’est comme si ce désir était accroché à ton âme comme une moule au rocher. J’ai fini par rencontrer deux éditrices. Deux échecs. J’ai essayé de réécrire. Ça ne m’a pas plu. Les contrats ne me plaisaient pas. Un jour, j’en ai parlé à la radio. C’est tombé dans les oreilles de Sophie de Closets, chez Flammarion, qui m’a présenté Alix Penent. Après un nombre d’échecs que je ne saurais même pas calculer, j’ai enfin rencontré la bonne personne.

«
Acheter un ticket pour l'éternité, c'est ça qu'on veut tous faire
Raphaël Quenard
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Vous avez touché à l’actorat, à l’écriture, à la production, à la réalisation. Est-ce que vous comptez passer à la musique un jour?
De fou! J’ai déjà fait une chanson avec Disiz pour un court métrage qui n’est pas encore sorti. Tout ce qui est de l’ordre de l’expression artistique est possible. Je demanderai quand même à des spécialistes de mon entourage d’évaluer un peu froidement l’objet fini. S’ils me disent que c’est manifestement une sombre bouse, je tournerai ma langue sept fois dans ma bouche avant de le sortir.

Vos goûts musicaux sont aussi éclectiques que vos penchants cinématographiques?
Je crois. Ça va de Daft Punk à de la pop américaine. Du petit piano au chanteur de folk australien.

Jusqu’à Mireille Mathieu?
Pas au quotidien. Après, je ne suis pas à l’abri de prendre du plaisir s’il y a quelques secondes d’une de ses chansons qui viennent à couler dans mes oreilles.

Vous jouez d’un instrument?
Pas du tout. C’est un apprentissage qui est trop long. Je n’y arrive pas. Je n’ai pas l’instinct de vouloir essayer. J’aimerais bien apprendre à faire mille autres choses, comme parler l’italien, avant ça. Il y en a déjà tellement qui jouent au point de t’en faire frissonner. J’imagine la galère que c’est d’y arriver avec autant de maîtrise.

Toujours amoureux de l’absurde?
Oui. Amoureux de la débilité, de la bêtise. Non, amoureux du n’importe quoi et du chaos assumé. Parce que le monde, c’est une gigantesque marmite de n’importe quoi et de paradoxes. Et on est là, tous, à vouloir s’en garder pour préserver une image de soi. Alors qu’à l’évidence on vit dans un grand cirque vide de sens. J’aime bien qu’on se le dise, qu’on en joue et qu’on en rigole. Ma mère m’a toujours dit: «Chaque seconde passée à rire, c’est une seconde de gagnée sur l’existence.» Je trouve que, chaque jour, cette phrase prend un degré de vérité en plus dans mon cœur.

Vous usez beaucoup de citations. Pour donner du poids à un propos ou pour nourrir votre fameuse «embrouillologie»?
C’est sûrement de l’«embrouillologie» puisqu’une citation d’Emil Cioran dit qu’il faut «se méfier des penseurs dont l’esprit ne fonctionne qu’à partir d’une citation». Mais parfois, elles contiennent une vérité tellement savoureuse et perçante. Les meilleures proviennent des dictons populaires. Ce sont des trucs dont tu ne comprends la puissance qu’avec le temps.

Et cette logorrhée qui amuse tant, c’est un écran de fumée pour cacher quoi ou qui?
Ça cache tout. Les vraies choses, celles qui sont au fond de moi et qui sortiront quoi qu’il arrive, mais sous une forme sublimée. J’espère sous une retranscription artistique. C’est pour ça que c’est thérapeutique. Parce que ça te garde d’autres choses et il vaut mieux. Je préfère que ça sorte comme ça plutôt que de me perdre en violence, en tromperies ou en vices ineffables.

En 2024, il a été nommé trois fois aux Césars: meilleure révélation masculine (qu'il a remporté), meilleur acteur et meilleur film de court métrage.
Photo: Getty Images

Il y a un moment, ou une personne, avec qui vous arrivez à tomber le masque?
Oui, avec ma sœur et mon frère. Avec eux, j’atteins un niveau de confiance absolu. Ce sont les liens du sang qui font ça.

Parfois, on choisit sa famille.
C’est vrai. Bien sûr, j’ai quelques amis intimes, de qui je suis très proche et que je considère comme de la famille. Mais mon frère et ma sœur, c’est quand même un autre niveau. Je n’arrive pas à envisager une trahison puissante venant de leur part. On est très, très proches. Pour le coup, ce sont des relations qui devancent tous les autres désirs et ambitions.

Même s’il fallait laisser tomber le cinéma pour eux?
Oui. Pour eux, c’est possible.

Vous recevez des brassées de lauriers sans cesse, êtes devenu l’acteur à suivre, ce n’est pas trop de pression?
Franchement, pas du tout. Encore une fois, grâce à mon entourage. Et puis tu reçois des brassées de lauriers, mais aussi des brassées d’invectives et de moqueries. Donc, comme tout va dans un même sac, à la fin, tout s’annule. A titre personnel, je voue un culte à des artistes qui ont accompli des œuvres tellement grandes que j’ai bien conscience de n’en être qu’au début. Et qu’il va falloir encore des sommes inimaginables de travail pour atteindre quelque chose que j’estime être valable. 

Un article de «L'illustré» n°9

Cet article a été publié initialement dans le n°09 de «L'illustré», paru en kiosque le 26 février 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°09 de «L'illustré», paru en kiosque le 26 février 2026.

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