Dès le 18 février en salles
«Le rêve américain», bien plus qu'un film sur le basket, est une réussite totale

Anthony Marciano signe un très beau film nommé «Le rêve américain». Il évite joliment l'écueil du «film de sport» et livre une copie parfaite, à mi-chemin entre la comédie, le «buddy movie» et le biopic. Les acteurs Jean-Pascal Zadi et Raphaël Quenard sont excellents.
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Jean-Pascal Zadi, l'inoubliable réalisateur de «Tout simplement noir», interprète Bouna Ndiaye.
Photo: Mika Cotellon
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Tim GuilleminResponsable du pôle Sport

«Le rêve américain» sort ce mercredi dans une dizaine de salles romandes et ce film sur l'histoire de deux agents français, Jérémy Medjana et Bouna Ndiaye, est une réussite totale. A mi-chemin entre la comédie et le biopic, cette histoire vraie interprétée par ces deux comédiens de grand talent que son Raphaël Quenard et Jean-Pascal Zadi montre comment a été rendue possible l'ascension folle de ces deux hommes que rien ne prédestinait à conquérir l'Amérique et à représenter les meilleurs joueurs français.

Jérémy Medjana travaillait dans un vidéo club tandis que Bouna Ndiaye était agent de nettoyage à l’aéroport d’Orly. Les deux hommes sont devenus amis et associés, sans carnet d'adresse, sans argent et... sans parler anglais. Ce film, qui fait du bien à l'âme et fait sourire autant que réfléchir et s'émouvoir, est à voir absolument. Blick a rencontré les deux acteurs principaux, dans un entretien à paraître prochainement, mais aussi le réalisateur de cette pépite, le Parisien Anthony Marciano, auteur des «Gamins» et de «Play» notamment. A lui la parole.

La difficulté de filmer le sport

Les films de sport ne sont pas toujours réussis, et c'est peu de le dire. La raison principale est identifiée: le sport se filme tellement bien tout seul qu'il est compliqué de retranscrire les émotions de manière crédible via des actrices et des acteurs qui ne sont souvent pas des spécialistes. «Le rêve américain» évite cet accueil avec brio.

L'avis d'Anthony Marciano: Ce n'est pas vraiment un film de sport, c'est peut-être ce qui me sauve (rires)! Je ne sais pas si j'aurais été capable de faire un film de deux heures sur le basket, où il y a un enjeu au niveau des résultats et de la dramaturgie. Souvent, le film de sport, c'est ça: il faut gagner la finale, il y a de l'action. Nous, on est en dehors de l'arène et je pense qu'on peut raconter le basket, en l'occurrence, avec cette distance-là et que c'est tout aussi intéressant. Mais c'est vrai qu'il y a deux scènes sur le terrain, notamment celle où les deux héros se rencontrent, donc il fallait bosser. Ils ont été formés pendant quatre mois par le coach qui a entraîné Victor Wembanyama et qui nous a été recommandé par Jérémy et Bouna. On s'est posés la question à chaque action de savoir comment on allait le fimer de manière originale et comment on proposait quelque chose de différent à chaque fois. On voulait les filmer comme personne n'avait jamais filmé.

Les Blancs ne savent pas sauter

Film culte -et lui aussi très réussi-, «Les Blancs ne savent pas sauter» a marqué toute une génération dès sa sortie en 1992. Wesley Snipes et Woody Harrelson forment un duo très charismatique et qui fonctionne extrêmement bien. Et les scènes de basket y sont nombreuses et très réussies. Ce film a-t-il été une inspiration pour Anthony Marciano?

L'avis d'Anthony Marciano: J'ai 46 ans, j'ai donc grandi avec ce film, comme beaucoup d'autres jeunes de ma génération. Il est extraordinaire et c'est vrai que c'est aussi un film sur le basket tout en étant l'histoire d'un duo. Je l'ai revu il y a peu de temps et je le trouve toujours aussi fantastique, parce qu'il te met dans un état d'esprit, dans une ambiance, avec le son de la mer derrière qui est omniprésent. Il y a toujours un son de vent qui vous fait ressentir ce que c'est d'être là-bas avec eux. Ce sont ces intentions de réalisateur que je retiens, parce que c'est une façon de vous embarquer dans l'histoire. Il y a mille façons de raconter une histoire. La mienne, c'est à travers le prisme d'une association entre deux potes, que je raconte comme une comédie romantique. Pour moi, quand il y a une intention de réalisateur, c'est qu'il y a quelque chose de plus grand que l'histoire. Et c'est ça qui m'intéresse.

L'accord de Jérémy Medjana et de Bouna Ndiaye

L'équipe du film avec Raphaël Quenard, Anthony Marciano, Jérémy Medjana, Jean-Pascal Zadi et Bouna Ndiaye.
Photo: IMAGO/ABACAPRESS

Les deux protagonistes de l'histoire n'ont pas été très faciles à contacter, mais une fois qu'ils l'ont été, ils ont adhéré à l'idée qu'un film soit tourné sur leur vie. Ont-ils été interventionnistes? Ont-ils voulu modifier le scénario?

L'avis d'Anthony Marciano: La première chose, c'est que je n'aurais pas tourné ce film sans leur accord. Je sais que d'autres l'ont fait, mais je trouve compliqué de raconter la vie de deux personnages qui ne vous soutiennent pas ensuite dans la promo, qui disent peut-être même que ce n'est pas leur histoire, qu'ils n'assument pas ce qui est raconté dans le film. Sincèrement, je ne l'aurais pas fait. Mais heureusement, ils ont été d'accord et même mieux: ils se sont impliqués dans le processus, mais de manière parfaite. Ils ont compris qu'on ne faisait pas le même métier, qu'ils savaient faire le leur et qu'il fallait qu'ils me racontent leur histoire et ensuite la laissent entre mes mains. Et ils ont été tout simplement parfaits. Ils m'ont apporté ce qu'il me manquait, des choses qu'ils n'avaient pas raconté à la presse, sur la famille et leurs vraies interactions. J'ai bien fait attention à les voir séparément l'un de l'autre, pour qu'ils me parlent de leur pote d'une manière différente de ce que l'on pouvait voir dans les interviews. Parce que le plus important pour moi, c'était cette histoire d'amitié entre les deux.

Basketteur, son rêve à lui

Petit, Anthony Marciano rêvait d'être basketteur professionnel. Se retrouve-t-il un peu dans l'histoire de Bouna Ndiaye et de Jérémy Medjana, lesquels ont touché leur «rêve américain» du doigt sans briller sur les parquets?

L'avis d'Anthony Marciano: Quand j’étais petit, j’avais des posters de Michael Jordan et de Magic Johnson dans ma chambre. Je ne me suis jamais posé la question de leur taille ni de ce que représentaient vraiment ces monstres de basket. Quand je jouais sur mon petit panier accroché au-dessus de ma porte, pour moi, je jouais comme eux. J’étais Michael Jordan, j’allais accomplir la même chose. Puis, à un moment, quand j’ai voulu faire sport-études, mon oncle est venu me voir, à la demande de ma mère, pour me dire: «Tu sais, tu es trop petit, tu n’es pas assez bon et tu ne pourras pas vivre du basket.» Ça a été un coup de massue, parce que je ne m’en étais même pas rendu compte. Je ne me posais pas cette question-là. Avec le recul, heureusement qu’il me l’a dit, parce que je n’aurais jamais été un grand basketteur. Mais j’ai gardé ça dans un coin de ma tête en me disant qu’un jour, j’aimerais faire quelque chose autour du basket. Et là, je suis en train de réaliser mon rêve.

Une belle histoire d'amitié, aussi dans la vraie vie

Raphaël Quenard et Bouna Ndiaye brillent dans ce «buddy movie».
Photo: Mika Cotellon

Jérémy Medjana et Bouna Ndiaye sont très amis dans la vie et ont tout vécu ensemble. Ce que peu de monde savait, en revanche: Raphaël Quenard et Jean-Pascal Zadi sont eux aussi très proches dans la vie. A quel point cette donnée a-t-elle fait gagner du temps au réalisateur?

L'avis d'Anthony Marciano: Cela ne m'a pas fait que gagner du temps, cela m'a donné quelque chose à l'image que je n'aurais jamais réussi à obtenir de manière organique dans un film. Ce n'est pas mis en scène, c'est quelque chose de palpable. C'est plus de l'amitié qu'ils ont, c'est de l'amour l'un pour l'autre, que ce soit Jean-Pascal et Raphaël ou Bouna et Jérémy. Ils se serrent dans les bras, ils s'aiment. Il y a quelque chose de physique qui se joue dans le film, que j'aurais eu du mal à reproduire avec deux acteurs qui se rencontrent sur le tournage.

Le malaise d'une scène géniale au restaurant

Une scène représente un tournant dans la vie des deux hommes: ils suivent un dirigeant important d'une franchise NBA jusqu'au restaurant où il mange en famille. Raphaël Quenard, qui joue le rôle de Jérémy Medjana, fait alors semblant d'avoir un téléphone de la part d'un autre dirigeant très intéressé par son joueur. Sauf que le coup de fil est faux, bien sûr, et que le représentant des New York Knicks comprend tout de suite la supercherie. S'ensuit un moment extrêmement malaisant, à mi-chemin entre la tragédie et la comédie.

L'avis d'Anthony Marciano: Je ne suis pas quelqu'un qui aime le malaise dans les films, que ce soit comme spectateur ou réalisateur. Mais oui, il y a cette part de comédie en Jérémy et ce qui m'intéressait surtout, c'était la honte ressentie par Bouna, donc Jean-Pascal Zadi, à côté, au moment où Jérémy fait semblant d'avoir ce coup de fil. Ça dit quelque chose sur leur duo. Je ne veux pas mettre le spectateur mal à l'aise, mais je veux lui montrer deux gars qui galèrent et qui sont prêts à tout pour arriver à leurs fins... surtout un! C'est un bout de comédie que j'aime bien.

Ce film lui plaît-il particulièrement?

La vie d'un réalisateur est faite de films réussis ou ratés. Et celui-ci, lui plaît-il particulièrement?

L'avis d'Anthony Marciano: Oui, surtout depuis que je commence à le montrer dans des salles avec des spectateurs qui réagissent. J’ai exactement ce que je voulais: les rires là où je les voulais, les pleurs là où je les voulais. Et puis il y a ces gens qui sortent en me disant qu’ils ont envie de montrer ce film à toute leur famille, parce qu’ils veulent inspirer leurs enfants, leur donner envie de croire à des parcours comme ceux-là. Des parcours qui font se dire qu’en fait, plein de choses sont possibles, même si on ne les a pas forcément sous les yeux quand on grandit dans tel quartier ou telle ville. Parfois, ce qui est accessible ne se limite pas à ce qu’on a directement devant soi.

Ils ont failli tout lâcher dix fois

Les premières drafts, les deux hommes les vivent depuis un bar avec leur joueur, n'étant pas invités dans la salle... Ils se rattraperont par la suite.
Photo: Mika Cotellon

Le film raconte bien à quel point le succès est fragile. Dix fois, au bas mot, Jérémy Medjana et Bouna Ndiaye ont failli tout lâcher après un revers. Ils se sont accrochés à chaque fois, parfois sans être d'accord, parfois même contre leur gré. Ils se sont retrouvés en faillite, sans rien. La tentation était là de tout lâcher et de retourner trouver un «vrai boulot», ce qu'auraient fait 998 personnes sur 1000. Mas pas eux. Et la roue a fini par tourner.

L'avis d'Anthony Marciano: C’est ça, la beauté. C’est ça qui me fascine. Chez tous les gens qui ont de grandes réussites, que ce soit dans le sport, les affaires ou ailleurs, ce sont souvent des gars qui ont fait huit dépôts de bilan avant. J’adore celui qui, au bout du cinquième dépôt de bilan, ne se dit pas qu’il est nul et qu’il n’arrivera à rien, mais qui se dit qu’il va monter sa sixième boîte. Je suis fan de ces mecs-là, qui ont une part d’inconscience, mais associée à une passion, à du travail et à une certitude d’y arriver qui est imparable. Ça finit toujours par marcher, à un moment ou à un autre. C’est la première question que j’ai posée à Jérémy et Bouna. Le redressement judiciaire qu’on voit dans le film, en réalité, il a duré sept ans. Je ne le raconte pas dans le film, mais il a duré sept ans. Je leur ai demandé comment, la sixième année, on se lève encore le matin. Ils m’ont répondu qu’ils n’avaient jamais douté. Pour eux, c’était juste une question de temps. Ils savaient qu’ils allaient y arriver. Ils attendaient le joueur qui performerait pendant quatre ans et leur permettrait de renégocier. Ce joueur, ça a été Nicolas Batum, et aujourd’hui, c’est Victor Wembanyama, et tout roule. Je suis fasciné par ce genre de mental. Ce n’est vraiment pas donné à tout le monde, mais je crois que c’est un mental de grand sportif. Raphaël cite souvent l’exemple d'un grand tennisman, lequel à la fin de sa carrière a presque autant de points perdus que de points gagnés. Mais ce sont les victoires qu’on retient, et c’est tout ce qui compte. Tant qu’on sait s’appuyer sur ses défaites pour construire des victoires, c’est l’essentiel.

Le parallèle avec sa carrière de réalisateur

Le réalisateur se reconnaît-il là aussi dans cet aspect de l'histoire?

L'avis d'Anthony Marciano: Personnellement, dans ma vie, c’est de tous mes échecs que j’ai appris à mieux faire et à réajuster le tir. Et je trouve que ce film raconte vraiment ça: comment réajuster le tir après des défaites. Tout le monde connaît des défaites dans sa vie, et il faut savoir ne pas se laisser abattre. Quand j’étais petit, je l'ai dit, mon idole, c’était Michael Jordan. Quand on voit le personnage qu’il y a derrière, c’est quelqu’un qui déteste perdre, qui refuse de perdre, et pour qui chaque défaite donne dix fois plus de force pour le match d’après. C’est pour ça qu’il est arrivé là où il est arrivé.

Ses inspirations en tant que cinéaste

Chaque réalisateur a ses références, que ce soit en tant qu'enfant, adolescent ou professionnel. Quelles sont les siennes?

L'avis d'Anthony Marciano: Adolescent, je dirais Steven Spielberg. C’est toujours la promesse d’un grand film de divertissement. Moi, j’aime la zone de confort dans un film, j’aime quand on n’exclut pas. Après, il y a des gars que j’adore, comme Christopher Nolan, qui font des films incroyables comme Interstellar. Mais quand il fait Tenet, j’ai l’impression qu’il m’exclut, qu’il me dit que je n’étais pas assez intelligent pour comprendre ce film. Ça peut être le cas de David Lynch ou de réalisateurs très conceptuels. Spielberg a toujours ce truc de vous inclure, de vous mettre dans un divertissement. Le cinéma, je l’ai toujours vu comme ça. Mon cinéma, c’est un divertissement pour le public. Sinon, on fait des films pour soi, pour sa famille. Mais à partir du moment où on montre un film à un public, j’ai l’impression qu’il faut raconter une histoire qui peut avoir du fond, des fondements politiques ou sociaux, quelque chose de fort, tout en mettant le spectateur dans cette zone de confort. Donc, si je devais n’en citer qu’un, ce serait Spielberg. Et puis il y a des gens comme Richard Curtis, du côté de l’Angleterre, qui m’ont énormément appris en écriture et même en réalisation, sur l’importance des scènes, sur le fait de donner du poids aux scènes dans un film, et pas seulement à l’histoire et aux personnages.

Le succès va-t-il le changer?

Le fait d'être désormais un réalisateur reconnu, voire de disposer de plus de moyens, cache-t-il un risque, celui de se dénaturer? Et le confort financier enlève-t-il la soif de réussite?

L'avis d'Anthony Marciano: Non, parce que je ne roule pas sur l’or non plus en faisant du cinéma. Ce que j’ai appris, c’est que c’est en ayant des contraintes qu’on crée le mieux. Quand j’ai fait mes films avec le plus de moyens, j’ai fait les moins bons. Quand on me dit que «Le rêve américain», c’est un film qui coûte tant, mais qu’il faut le faire pour la moitié du budget parce qu’on n’a pas les fonds, je dis OK: je vais chercher des idées en scénario pour combiner des scènes, des personnages, essayer de réduire. Et en fait, ça sert le scénario, ça sert l’histoire, parce que ça la dynamise. Ensuite, on groupe des décors et, tout d’un coup, une énergie se crée sur le plateau. Puis, quand on part tourner en Amérique, il faut rentrer deux fois plus de séquences par jour: on est dans un rythme effréné qui nous met dans un mood. Et tout ça sert à quelque chose. J’ai appris que la contrainte, qu’elle soit financière ou artistique, nourrit la créativité.

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