Chacune de ses apparitions ou presque produit le même effet: laisser tout le monde bouche bée. Ce n’est pas Leonardo DiCaprio qui dira le contraire. Lorsqu’elle s’avance dans l’encablure d’une porte presque entièrement nue dans «Le Loup de Wall Street», il n’a d’yeux que pour elle.
Plus tard dans le film, assise sur la moquette dans une chambre d’enfant, jambes écartées, elle le mène par le bout du nez – et de ses stilettos. Il est impossible de comprendre Margot Robbie sans mesurer cela, cette aura immédiate sur laquelle l’actrice, en ce moment à l’affiche de «Hurlevent», aurait pu immédiatement se reposer. Il lui aurait suffi de se conformer à ce que Hollywood attendait d’une jeune Australienne mannequin au milieu des années 2010: faire la bimbo.
Une plastique conforme
Treize ans après la sortie du «Loup de Wall Street», force est de constater que la comédienne n’a pas choisi la voie de la facilité. Bien sûr, elle a été Barbie pour Greta Gerwig en 2023, preuve que sa plastique en tous points conforme aux canons de beauté contemporains est bien utile.
Bien sûr, chacune de ses sorties sur tapis rouge est soigneusement pensée, puis ardemment scrutée, pour en faire un événement permanent, et ce n’est pas le matraquage marketing autour de «Hurlevent» qui viendra le démentir. Mais bien plus qu’un panneau publicitaire glamour, Margot Robbie est surtout devenue quelqu’un qui compte à Hollywood. Une productrice puissante qui mène sa carrière habilement, sans s’enfermer dans un genre.
«Bonasse de service»
Au départ, pourtant, ce n’est pas gagné. La native du Queensland joue surtout les love interests, ces objets du désir amoureux sans grande agentivité. Elle séduit Will Smith dans «Focus», puis Alexander Skarsgard dans «Tarzan», deux films sans intérêt qui misent uniquement sur sa plastique.
Les critiques qui l’avaient trouvée «féroce, drôle et dure» dans «Le Loup de Wall Street», estimant qu’elle «emportait toutes les scènes dans lesquelles elle se trouvait», la voient désormais «assumer consciencieusement son rôle de bonasse de service». Et son virage vers les films de super-héros, notamment la franchise Joker de DC Comics, dans laquelle elle interprète Harley Quinn face à Jared Leto, finit d’enfoncer le clou.
Pour beaucoup, Margot Robbie n’est alors qu’un corps désirable. La presse people américaine rapporte que Brad Pitt, qui vient de se séparer d’Angelina Jolie, serait prêt à tout pour la rencontrer, la considérant comme «la plus jolie fille d’Hollywood». La célébrité soudaine est difficile. «Je me revois dire à la mère que je ne suis pas du tout sûre de vouloir continuer», se souvient-elle dans «Vanity Fair». «Elle m’a regardée sans ciller et m’a dit: ‘chérie, je crois qu’il est un peu tard pour te poser la question.’ J’ai compris qu’il fallait absolument que j’aille de l’avant.»
Tête baissée
Et ça, Margot Robbie sait faire. Élevée avec ses deux frères et sa sœur par une mère solo physiothérapeute, elle décide de devenir actrice sur un coup de tête. Elle a 15 ans lorsqu’elle tombe sur une série à la télévision avec une jeune comédienne de son âge. «Je me souviens me dire que j’aurais fait mieux.
Puis me demander pourquoi c’est elle, et pas moi, qui est en train de faire ça», raconte-t-elle à «Vogue» en 2016. Ce n’est que deux ans plus tard que la jeune femme se lance, après avoir abandonné des études de droit, un emploi dans un magasin de surf et un autre chez Subway, sans compter les ménages et les baby-sitting.
Direction Melbourne pour tenter sa chance. C’est là qu’elle auditionne pour un petit rôle dans la série «Les Voisins». Persuadée d’avoir raté le casting, elle s’envole immédiatement pour faire du snowboard au Canada avec son petit ami de l’époque. Les vacances à la montagne dureront 24 heures avant qu’on la rappelle. Et le petit rôle devient grand lorsque les producteurs constatent le succès de son personnage, donc de l’interprète, auprès du public.
Une intensité hors-norme
Margot Robbie revendique cette impulsivité. Si elle décroche le rôle de Naomi Lapaglia dans «Le Loup de Wall Street», c’est après avoir giflé Leonardo DiCaprio en audition – la scène impliquait une dispute – alors que ce n’était pas prévu dans le script. Si elle marque les esprits nue en bas noirs dans le film, c’est parce qu’elle refuse le peignoir que le réalisateur, Martin Scorsese, avait prévu qu’elle porte au départ.
Si Quentin Tarantino l’a engagée pour jouer Sharon Tate dans «Once Upon a Time… in Hollywood», c’est parce que l’actrice lui a écrit directement pour lui dire qu’elle aimerait travailler avec lui. «Margot a cette intensité, ce côté rentre-dedans: on ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre, elle surprend constamment», dit d’elle le cinéaste Damien Chazelle, qui l’a dirigée dans «Babylon», auprès de «Vanity Fair». «Ce type d’énergie brute, indomptable, on le trouve en général chez des acteurs non professionnels.»
La peur de disparaître
C’est donc cette énergie brute qui l’emmène loin des blockbusters manichéens où on ne la considère que pour faire la belle. Pour sortir de ce carcan, Margot Robbie trouve la solution: devenir productrice. «C’est capital», expliquait-elle au «Matin» en 2020.
«Une actrice peut rapidement disparaître si elle attend que le téléphone sonne. Etre productrice me permet de jouer des rôles que l'on ne m'aurait jamais proposé.» Et cela commence dès 2017 avec l’étonnant «I, Tonya», faux biopic de la patineuse artistique américaine Tonya Harding, et encore aujourd’hui l’un des meilleurs rôles de l’actrice.
Margot Robbie prend des cours de patinage intensifs pendant sept mois, apprend à parler avec l’accent de Portland. Surtout, elle par l’étape obligatoire de toute comédienne à la recherche de reconnaissance: elle s’enlaidit pour endosser le costume de cette athlète trop mal embouchée pour être appréciée à la hauteur de son talent, condamnée pour l’agression d’une compatriote dans les années 1990. Derrière ce film survolté, il y a donc LuckyChap Entertainment, la société de production de Margot Robbie, cofondée avec Tom Ackerley, son mari.
Trop de marketing
Une société hyperactive: onze long-métrages financés en autant d’années, dont «Barbie», de Greta Gerwig, immense carton, et les trois films d’Emerald Fennell, la réalisatrice de «Hurlevent». Auprès de «Vogue», Margot Robbie explique vouloir financer des projets avec un point de vue féminin, ou racontés par des femmes, et «qui donnent l’impression de pouvoir s’ancrer dans la culture et d’avoir une raison d’être».
Indéniablement, il y a dans ses choix de productrice un amour évident pour la pop culture, celle qui devient rapidement virale sur les réseaux sociaux et berce une génération. À l’été 2023, la promotion dantesque de «Barbie» en était l’une des preuves les plus éclatantes: entre des costumes inspirés de ceux de la poupée Mattel sur tapis rouge, la chanson originale d’une superstar (Dua Lipa), et un usage pointu de la communication numérique, toutes les conditions étaient réunies pour que le film deviennent le plus gros succès commercial d’une réalisatrice.
Les mêmes ficelles sont d’ailleurs activées en ce moment autour de «Hurlevent», adaptation du livre d’Emily Brontë dans laquelle Margot Robbie donne la réplique à Jacob Elordi. Tous deux, parmi les interprètes les plus glamour d’Hollywood, ont envahi tous les tapis rouges d’Amérique et d’Europe, surjouent la proximité et produisent du contenu calibré pour les réseaux sociaux.
Au point, pour l’actrice, d’atteindre un dangereux trop-plein. À trop vouloir soumettre l’art aux règles du marketing, on risque de se perdre. La critique mondiale dézingue ce «Hurlevent» qui n’a rien à voir avec le livre d’origine et ressemble plus à une publicité pour parfum de 2h, ou un assemblage de vidéos très TikTok-compatibles, qu’à un film de cinéma.
Bientôt réalisatrice?
Pourtant, Margot Robbie a encore des choses à prouver. Ses rôles les plus exigeants sont restés cantonnés à des films peu vus: elle était une extraordinaire Nelly LaRoy, actrice ambitieuse, dans «Babylon», qui a fait un four aux États-Unis; elle était étonnante en reine Elisabeth Ire dans le mésestimé «Marie Stuart, reine d’Écosse», passé inaperçu.
Ni les Oscar ni les Golden Globes ne lui ont jusqu’ici remis un prix pour son jeu, et ce n’est probablement pas sa prestation décevante dans «Hurlevent» qui lui permettra d’obtenir la reconnaissance de son industrie. Et son prochain projet, un prequel d’«Ocean’s Eleven», ne respire pas la folle originalité.
Reste que Margot Robbie n’a que 35 ans et, de toute évidence, de l’énergie à revendre. L’actrice et productrice lorgne vers la réalisation et ne s’en cache pas auprès de «Vogue»: «C’est là que va mon attention. Cela fait dix ans que j’en ai envie et je ne me suis pas précipitée, mais je sens que je serai bientôt prête à me plonger là-dedans.» Probablement la tête la première, comme d’habitude.