Il s’est passé quelque chose d’extraordinaire lorsque Connell et Marianne ont débarqué à la télévision en 2020. Les deux personnages, imaginés au départ par l’autrice irlandaise Sally Rooney dans «Normal People», et portés à l’écran par la BBC dans une série du même nom, entretiennent une relation sentimentale au long cours, compliquée par leurs aspirations différentes, leurs milieux sociaux radicalement opposés et leur incapacité à communiquer correctement. Jusqu’ici, rien qui ne sorte de l’ordinaire. Mais la première fois qu’ils font l’amour – et toutes les fois suivantes, qui sont nombreuses, la fiction détenant un record de scènes de sexe à sa sortie – est marquée par une grande douceur, la figuration littérale du consentement de l’un et de l’autre, bref, un naturalisme rarement vu auparavant.
Louée (entre autres) pour la simplicité et l’honnêteté de ces scènes intimes, «Normal People» a représenté un autre type de relations sentimentales, là aussi plutôt rares, loin des explosions de jalousie et des coups bas qui font traditionnellement le sel des histoires romantiques. Et par la même occasion, un autre type de masculinité, éloigné de la performance virile. L’acteur Paul Mescal, inconnu jusqu’ici, prête à Connell une douceur, une timidité et un sens de l’attention dont bien des personnages masculins sont dépourvus. Six ans plus tard, l’Irlandais caracole dans la A-list de Hollywood qui rassemble les comédiens les plus bankables. Et étrangement, il a fini par se fondre avec son personnage et offrir une autre image du masculin au cinéma.
Cinquante nuances de déconstruction
Cette fusion s’est faite petit à petit, rôle après rôle. De Connell, l’étudiant studieux, à William Shakespeare, que Paul Mescal interprète dans le drame «Hamnet», favori dans la course aux Oscars après avoir empoché le Golden Globe du meilleur film, le comédien a incarné cinquante nuances de déconstructions. Plagiste serviable en 2021 dans «The Lost Daughter», il fait surtout ses preuves au cinéma dans «Aftersun», un drame intimiste dans lequel il incarne un père solo en vacances avec sa fille. Tout y est à fleur de peau: le film lui-même, son personnage dépressif, et l’acteur qu’on devine pas si loin de son interprétation.
Dans «Carmen», une libre variation autour de l’opéra de Bizet signée Benjamin Millepied, il est de nouveau amoureux transi et profondément malheureux mais, cette fois, en dansant. Idem dans «Sans jamais nous connaître», drame gay dans lequel les larmes coulent à flot pour tout le monde, à l’écran comme devant. Et en parlant de drame gay, «Le Son des souvenirs», qui arrive dans les cinémas romans fin février, n’est guère plus joyeux. Bref, dans les salles obscures, Paul Mescal est un acteur qui passe sans problème des partenaires féminines aux amants masculins pour incarner, quoi qu’il en soit, des hommes qui n’ont pas peur de se laisser déborder par leurs sentiments et refusent de serrer les dents en silence. «Je suis attiré par le chagrin, l'amour et la dépression dans mon travail», reconnaît le principal intéressé auprès de «GQ». «Je ressens une obsession artistique à exprimer cela.»
«Pas le profil» pour les blockbusters
Les réseaux sociaux et les télés américaines ne manquent pas de l’épingler sur sa propension à chouiner. Invité du «Saturday Night Live» début 2025, l’acteur s’en amuse: «Je sais que je ne suis pas vraiment connu pour la comédie alors que j’ai livré quelques performances très drôles», balance-t-il avant de lancer un condensé de ses plus beaux sanglots. En interview, pourtant, le gaillard aux boucles de statue grecque confie parfois saturer de cette image de mélancolique qui lui colle à la peau. «Je ne sais pas si j’aurais encore des choses à dire avec des rôles comme ceux de Will (dans «Hamnet», ndlr), Lionel («Le Son des souvenirs»), Connell ou Harry («Sans jamais nous connaître»). Je ne sais pas si j’en ai tout à fait fini avec ça, mais peut-être que si», lâche-t-il auprès de «Vanity Fair».
On ne peut pas reprocher à Paul Mescal de n’avoir pas tenté autre chose. Fin 2024, il prend la relève de Russell Crowe dans «Gladiator II», de Ridley Scott. Troque son âme d’homme sensible pour une armure, prend dix kilos de muscles et part au combat – de façon tout de même moins frontale que son prédécesseur. Le résultat n’est pas très convaincant pour les critiques, qui ne jettent pas ce «vengeur pensif» (la formule est de «Variety») avec l’eau de l’arène, mais n’y voient rien de bien brillant non plus.
Mais si Paul Mescal ne rentre pas dans le moule de «Gladiator», ce n’est pas seulement à cause de l’écriture du rôle. En réalité, la grosse machine d’un blockbuster hollywoodien convient mal à ce fils d’une policière et d’un professeur des écoles qui, s’il a toujours aimé jouer, accepte mal la lumière qui va avec. «J’ai eu la chance de jouer dans un film à gros budget dont je suis incroyablement fier, mais je n’ai tout simplement pas le profil pour gérer une tournée médiatique mondiale», explique-t-il à «GQ». «J’ai eu l’impression de répondre à des questions ennuyeuses pendant trois semaines. Je voyais mon visage partout. Et si moi, ça me gonfle, je n’imagine même pas ce que les autres ont pu ressentir.»
Gaillard timide
Le succès de «Normal People», déjà, avait déstabilisé l’acteur, le poussant à supprimer son compte Instagram devant le nombre trop important de vidéos virales des scènes de la série, notamment celles de sexe. Au début des années 2020 pourtant, il n’est pas facile pour un jeune comédien qui se lance de ne pas exister sur les réseaux sociaux. Souvent, les studios misent là-dessus pour faire monter la sauce autour de leurs productions. L’Irlandais raconte à «GQ» sa nostalgie de l’époque où les stars restaient mystérieuses, à l’image de Paul Newman: «Ce qui le rendait si génial, c'est qu'il venait à la Mostra de Venise avec un look incroyablement cool... et puis il disparaissait.»
Il est d’ailleurs intéressant de comparer le style Paul Mescal à celui de Timothée Chalamet, autre acteur de la même génération, autre star adulée devenue un phénomène de pop culture – les deux ont d’ailleurs droit à leur concours de sosie dans la rue chaque année – et autre tentative de déconstruire la masculinité hollywoodienne classique. Mais chez le second, cela passe par un physique androgyne et une volonté de brouiller la frontière entre vestiaire féminin et masculin dès qu’il apparaît sur un tapis rouge. Timothée Chalamet est par ailleurs une bête de scène, qui déploie depuis des mois une stratégie marketing bien rodée autour de son dernier film, «Marty Supreme» (sortie le 18 février prochain) et crie à qui veut bien l’entendre qu’il rêve de repartir avec un Oscar.
A côté, Paul Mescal est un gaillard à la carrure impressionnante et aux looks moins originaux, mais surtout un grand timide qui assume suivre une thérapie au cours de laquelle il se demande pourquoi tout le monde ne l’aime pas. «Le pire, c’est quand on a l’impression que ses erreurs sont grossies à la loupe, à la fois sur le plan personnel et professionnel», confie-t-il à «Vanity Fair», en faisant allusion aux effets de la surexposition médiatique sur son «manque de confiance en soi». «C’est tellement difficile d’être observé en permanence…», confirme-t-il auprès de «GQ». Sa soif de reconnaissance est moins dévorante ou, du moins, son ambition moins assumée.
Homme de théâtre
Il faut dire que Paul Mescal a grandi plutôt (très) loin des sirènes hollywoodiennes, dans le comté de Kildare, en Irlande. Sa mère est policière, son père professeur. L’aîné de sa fratrie de trois a hésité à se lancer dans le football gaélique avant de préférer le théâtre, découvert à quinze ans lorsque «The Phantom of the opera» se monte dans son école. «Quand on se lance dans un match, c’est le même type d’énergie nerveuse» qu’avant d’entrer sur scène, racontait-il bien avant la célébrité au journal local «Kildare Now».
Comme beaucoup d’acteurs britanniques, et c’est souvent ce qui fait leur professionnalisme salué dans le monde entier, Paul Mescal commence donc sur les planches. C’est le rôle principal dans «Gatsby le magnifique» qui lui permettra de percer, en 2018. Mais il obtient le rôle de Connell dans «Normal People» par la voie classique: celle d’une audition avec un mensonge éhonté à la clef – en l’occurrence, il prétend avoir le permis de conduire alors que ce n’est pas le cas. La suite, c’est l’histoire classique d’un talent reconnu par tous. Son compatriote Josh O’Connor, autre figure de la nouvelle vague irlandaise qui prend d’assaut le cinéma mondial en ce moment, l’appelle dès qu’il l’aperçoit dans la série pour lui recommander son agent américain. Les portes s’ouvrent et Paul Mescal s’engouffre dedans.
«Le grand acteur de notre génération»
Aujourd’hui, il ne reste à celui qui fête ses trente ans lundi qu’à montrer qu’il est aussi à l’aise dans d’autres genres cinématographiques. Sam Mendès, le réalisateur d’«American Beauty», «Skyfall» ou encore «1917» pourrait bien lui en donner l’occasion. Il l’a casté pour jouer le rôle de Paul McCartney dans un ambitieux biopic des Beatles en quatre volets, qui sortira en 2028 et a nécessité des semaines de préparation. Pas de quoi impressionner Paul Mescal, réputé bourreau de travail. «J’aime la structure. J’aime quand il y a un plan. J’aime les répétitions», assure-t-il à «Rolling Stone». Ses collègues sont dithyrambiques. «Honnêtement, je ne pense pas qu'il réalise à quel point il est rare en tant que personne», lâche Josh O’Connor, encore lui, à «GQ» (il joue son amant dans «Le Son des souvenirs»). «Paul est le grand acteur de notre génération. J'aimerais parfois qu'il se regarde lui-même, qu'il réalise à quel point nous l'admirons tous.»
De ce qu’en racontent les autres subsiste en effet l’impression que, même s’il se dit bien plus drôle que ses personnages, Paul Mescal reste sur une ligne de crête entre l’amour de son métier et ce que celui-ci lui apporte vraiment. «Je ne vais pas mal, c’est juste des hauts et des bas», lâche d’ailleurs le comédien, dans un rare moment d’introspection, à «Rolling Stone». «Je ne me sens jamais juste 'normal', c’est soit génial, soit merdique.» Confession d’une star discrète mais assurée, qui avance à son rythme et celui de ceux qui la filment. Comme Richard Linklater, le réalisateur de la trilogie des «Before», embarqué dans un projet de comédie musicale filmée sur vingt ans et qui a convaincu Paul Mescal d’en faire partie avant qu’il devienne incontournable. D’ici sa sortie en 2040, le comédien a le temps de trouver un équilibre entre ombre et lumière, génial et merdique, sillon à explorer et répétition à éviter.