La première fois qu’ils apparaissent à l’écran, l’un fume une cigarette avec l’air bougon. L’autre porte son bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. Mais ce n’est pas l’image que tout le monde a retenue. Car très vite, Connor Storrie et Hudson Williams font tomber le bonnet, et le reste, pour s’adonner à des activités sexuelles (très) diverses et (très) variées dans des chambres d’hôtel, des appartements luxueux, des douches de vestiaire ou des chalets cosy dans la forêt.
Les deux acteurs incarnent Ilya Rozanov et Shane Hollander, hockeyeurs en passe de devenir professionnels au début de l’intrigue, dans la série canadienne «Heated Rivalry». Un carton d’audience que personne n’avait vu venir en Amérique du Nord, où elle est sortie pour Thanksgiving – et dont la Suisse pourra bientôt profiter légalement sur HBO Max.
Les raisons du succès sont nombreuses: cette romance queer n’a pas froid aux yeux, vient bousculer un milieu du hockey encore viriliste et conservateur – au Canada, aucun joueur de NHL n’a fait son coming out jusqu’ici – et a gagné une immense popularité en devenant virale sur les réseaux sociaux, notamment TikTok. Mais «Heated Rivalry» doit aussi énormément à ses deux interprètes principaux.
Le blond Connor Storrie et le brun Hudson Williams donnent beaucoup de leur personne, et pas seulement à l’écran. En dehors aussi, les deux acteurs assurent une promotion impeccable, drôle mais pas uniquement. Surtout, ils incarnent une certaine idée de la méritocratie ou, pour rester de l’autre côté de l’Atlantique, du rêve américain. Sortis de nulle part, Connor Storrie et Hudson Williams viennent rappeler que parfois, le succès ne vient que du talent, de l’implication et de l’opiniâtreté – saupoudrés tout de même d’une aisance cool propre à l’époque.
Un texan qui n’aime pas le foot américain
Le premier n’est pas russe, contrairement à son personnage volontiers arrogant, mais Texan. En revanche, il partage avec Ilya Rozanov la certitude d’avoir trouvé sa voie. Dès l’âge de 12 ans, Connor Storrie ouvre sa chaîne YouTube sous le pseudonyme ActorBoy222 et clame, dans sa première vidéo, déterrée très vite par des fans, qu’il «veut être acteur». Mèche à la Justin Bieber devant les yeux, il y apparaît déjà intense, déterminé, et extrêmement à l’aise quand il s’agit de passer d’une émotion à l’autre ou de manier le second degré.
Derrière le vernis du pré-ado blagueur, on décèle quelque chose de plus mélancolique. «Je vais retrouver des amis», lance le jeune Connor Storrie, avant de se reprendre. «En fait non, je n’ai pas d’amis.». Quand on s’intéresse plus à l’art qu’au football américain, la jeunesse peut être particulièrement longue au Texas.
Interrogé par «Variety» sur ce qu’il dirait, avec du recul, à sa version plus jeune, Connor Storrie semble regretter le temps perdu. «Déjà, je lui dirais de couper ses cheveux. Mais surtout de faire plus de choses plus vite, plus de choses personnelles plus vite. D’être plus diligent, pas seulement pour essayer d’être casté et attendre les opportunités, mais pour créer son propre cadre.»
Un canado-coréen cinéphile
Un an après Connor Storrie dans la ville texane d’Odessa, Hudson Williams voit le jour à des milliers de kilomètres. Nous sommes en 2001, à Kamloops, une ville de Colombie-britannique (dans l’Ouest du Canada) qui s’étale le long du fleuve Thompson. Sa mère est coréenne, son père canado-néerlandais. Et la première le prévient: réussir dans le cinéma quand on est racisé n’est pas si simple. «Elle n’avait tout simplement jamais vu [d’acteur d’origine asiatique dans des productions nord-américaine]. A l’époque, cela n’existait pas», souligne Hudson Williams dans une interview à The Permanent Rain Press.
Fils unique, le jeune homme passe le plus clair de ses journées avec des films devant les yeux. «Ils m’ont aidé à comprendre qui j’étais. J’ai eu beaucoup de temps pour me voir en eux. Et maintenant je peux en faire partie.»
Fervent pratiquant de basket d’arts martiaux mixtes, Hudson Williams se dirige vers des études d’art et s’essaie à la réalisation de courts métrages. Mais comme pour Connor Storrie, le succès se fait attendre. Tandis que l’Américain sert des steaks dans un grill de Los Angeles en attendant qu’on le rappelle, le Canadien est aussi employé dans un restaurant italien près de Vancouver. Quelques seconds rôles par-ci par-là les maintiennent à flot – Connor Storrie joue notamment un interné avec Joaquin Phoenix dans «Joker: folie à deux».
Un nom à Hollywood
C’est dans ce contexte qu’arrive le casting pour «Heated Rivalry». D’abord une vidéo à envoyer, que Connor Storrie prend très au sérieux et réalise torse nu – quitte à se mettre dans la peau de son personnage très sexualisé, autant le faire le plus tôt possible – puis des semaines d’attentes entre lectures et rencontres avec le créateur de la fiction, Jacob Tierney.
Impossible, à ce stade, d’anticiper la déflagration que représentera la série à sa sortie. «Il n’y a aucun moyen de s’y préparer, raconte aujourd’hui Hudson Williams au «Hollywood Reporter». C’est fou, j’ai l’impression d’être une boussole au milieu d’un champ magnétique.» La frénésie est telle que les deux jeunes hommes désactivent régulièrement leurs réseaux sociaux.
Preuve ultime que les ex-serveurs se sont fait un nom à Hollywood: ils ont tous les deux été invités à remettre un prix dimanche dernier lors de la prestigieuse cérémonie des Golden Globes. Et en ont profité pour faire, selon la tradition, un petit sketch humoristique avant d’ouvrir leur enveloppe. Calibré, précis et hilarant. Sitôt prononcé, sitôt isolé, sitôt transformé en mème sur TikTok ou Instagram, comme des dizaines et des dizaines de scènes de «Heated Rivalry».
Drôles et sérieux à la fois
Car Connor Storrie et Hudson Williams sont de véritables stars sur les réseaux sociaux. Cela suit la logique de la viralité de la série dans laquelle ils jouent. Des milliers d’internautes analysent certaines scènes ou la symbolique de la boisson Canada Dry, se filment en train de découvrir «Heated Rivalry» ou donnent leurs impressions sur tel ou tel aspect des personnages.
C’est en ligne que la fiction est devenue de plus en plus populaire, agrégeant certaines communautés très actives. D’abord les femmes adeptes du mouvement #BookTok, qui consiste à faire des recommandations de lecture sur TikTok. Ce sont elles qui ont lu la saga de l’autrice canadienne Rachel Reid, «Game Changers», dont est adaptée la série, et se sont intéressées en premier lieu à sa transposition à l’écran. «Heated Rivalry» a ensuite percé au sein de la communauté LGBT+, qui y a vu une représentation encore trop rare de sexe gay filmé sans prendre de pincettes.
Dans ce contexte, au-delà des extraits de la série, les vidéos de Connor Storrie et Hudson Williams en tournée promotionnelle ont été largement partagées, contribuant à leur starification express. On les voit s’adonner aux jeux traditionnels des interviews filmées, entre jeux de mots et fous rires, mais aussi pousser la réflexion autour du caractère relativement inédit de la série.
Interrogé par le média queer «Them» sur le succès de la série auprès du public féminin, Connor Storrie y a vu le signe que «Heated Rivalry» propose un autre regard sur le genre romantique à l’écran. «Ce n’est pas que du sexe, ce sont les moments entre [les scènes de sexe] où l’on voit du désir, cette attraction vers une vulnérabilité et une connection.»
Un vent de fraîcheur
Et Hudson Williams de pousser encore l’analyse: «Dans les romances hétéro, on tombe souvent dans des schémas avec une femme qui communique et un homme complètement fermé. Donc je pense que [les spectatrices] se disent devant ces deux hommes «ah tiens, les mecs sont capables de parler, ils ne sont pas totalement incompétents.»
C’est parce qu’ils ne dépolitisent pas une oeuvre certes divertissante, mais aussi très sérieuse et sensible dans ce qu’elle raconte de l’homophobie au sein du sport de haut niveau et des relations queers en général, que Connor Storrie et Hudson Williams sont si appréciés, notamment par de jeunes spectateurs et spectatrices en quête d’engagement.
Dans une industrie du cinéma et de la série nord-américaine très corsetée, ces deux-là n’ont pas leur langue dans leur poche, et suffisamment d’autodérision pour ne pas (encore) passer pour des acteurs blasés. Connor Storrie raconte par exemple sans honte au «Hollywood Reporter» avoir supplié un réalisateur de l’embaucher pendant la soirée des Golden Globes. Une anecdote qui peut paraître anodine, mais renforce l’image d’un jeune homme de 25 ans assez banal, catapulté dans une industrie d’un autre monde.
«Je pense vraiment que si ‘Heated Rivalry’ est si appréciée, c’est parce que nous avons ces deux visages frais et que ces mecs avaient faim», résume l’influenceuse IMDBrigette auprès de ses 142’000 abonnés sur TikTok. «Ce que je veux dire, c’est qu’ils étaient serveurs avant ces rôles. Et le truc avec le fait de courir après ta passion et d’enfin obtenir le job de ta vie, c’est que tu ne vas pas te rater.»
Efforts loués
Les efforts de Connor Storrie pour apprendre le russe et simuler un accent sont notamment loués. «C’est tellement rafraîchissant de voir deux personnes prendre leur tâche avec autant de sérieux. Alors qu’on voit partout les mêmes acteurs jouer toujours les mêmes rôles en mode automatique», conclut IMDBrigette.
Fils de personne à l’heure où les nepo baby sont partout, rêvant d’être acteurs depuis leur plus jeune âge, galérant de casting en casting comme tous ceux et toutes celles qui ont la même ambition, l’Américain et le Canadien renvoient l’image que tout est possible.
Leur succès n’est pas uniquement une bonne nouvelle pour eux et pour des fans énamourés. C’est aussi une leçon pour l’industrie américaine de la série et du cinéma, souvent frileuse à l’idée de tester des nouveautés, plus encline à tirer les filons de franchises ou enchaîner les remakes en misant sur des noms connus pour le casting. «Heated Rivalry» est une création canadienne qui a défié les algorithmes, tant dans son propos qu’avec le choix de ses têtes d'affiche. C’est parce qu’ils ne rentrent dans aucune case que Connor Storrie et Hudson Williams devraient être pris comme modèles par Hollywood.